Partie 2


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Pendant le court laps de temps où j'assimilais la tournure que prenait la situation, je retenais mon souffle, espérant pouvoir par ce geste insignifiant stopper définitivement le temps. A regret et bien contre moi, je prévoyais déjà l'importance de l'impact... Et les complications qui s'ensuivraient. Était-ce si étonnant ? Notre passage était une fois de plus d'une discrétion on ne peut plus ratée. Et pour la combientième fois me direz-vous ? Je n'ai pas la réponse à cette question pourtant simple car je n'ose depuis longtemps même plus compter.

« Nous y voilà... » soufflais-je péniblement. Alors, le temps reprit son cours. Une ombre dansa devant mes yeux la chute allait être brutale.

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L'homme s'écrasa sans une once de grâce sur la table qui céda sous l'impact, renversant les gains et l'argent, le brandy et le vin souffreteux ainsi que les cartes et les joueurs eux-même, coupant net les paris et le brouhaha de la pièce.

Jugeant que mes craintes étaient bien fondées, je dégageais alors avec un sifflement grave l'air que j'avais jusque là emmagasiné tout en relâchant ma prise sur la quinte que je ne pouvais finalement pas jouer... Pour une fois que j'avais un bon jeu. Le bout de mes chaussures, quant à lui, trempait dans l'alcool.

Tous les regards se levèrent vers la galerie surélevée pour discerner qui avait ainsi éjecté sans ménagement un homme d'un gabarit approximatif à 100 kilos par-dessus la balustrade (qui était certes fragile, mais maintenant à moitié arrachée) tout en saccageant au passage la partie du siècle qui se trouvait plus bas.

J'avoue m'être proposé pour détourner l'attention, mais là, vous surestimez mes capacités, fut avec une pointe d'agacement ma seule pensée à son intention.

Ainsi sans surprise, tous les yeux – hagards ou furieux - étaient braqués sur sa silhouette alerte, les miens y compris, lui lançant des éclairs. Rien ne pouvait le tromper : la position de l'une de ses jambes légèrement relevée, encore tendue par l'action, prouvait l'erreur qu'il venait de commettre bêtement.

« Surtout, ne jugez pas mes intentions par cet acte qui, je n'en doute pas, est au premier abord des plus éhonté c'était une question de raison et cet homme était ivre. »

Je levais les yeux au ciel à l'entente de son argument. Toujours assis devant la table scindée en deux - où le corps massif qui l'a décorait avait apparemment décidé d'y trôner un moment -, je regardais avec une moue d'ennui Holmes s'adresser à la salle et tenter de se défendre. Il essayait donc vainement de maîtriser la situation par de beaux discours...

Bla-bla-bla. Peine perdue mon cher, vous savez parfaitement comment cette scène va se finir. J'en ris d'avance dans ma moustache.

Je me décidais à me débarrasser des cartes écornées que je tenais jusque-là dans mes mains puis ramassais sans me lever mon chapeau qui avait atterri par terre à la chute de la masse volante. Je le tapais énergiquement sur ma cuisse pour l'enlever de toute poussière puis le visais ensuite sur le haut de mon crâne. Croisant les jambes et les bras dans une position de désintérêt feint, regardant la scène comme on regarde une pièce de théâtre franchement mauvaise, un sourire mi-cynique mi-fatigué se dessina sur mes lèvres. J'étais cette fois bien décidé à ne pas bouger d'un iota : que Monsieur le Génie se sorte tout seul de son bourbier, je m'en lave les mains.

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Tout naturellement, la citation s'envenima.

Se persuadant plus lui-même que ses auditeurs de son geste (in)justifié, il du comme je m'en doutais prendre finalement ses jambes à son coup, une horde de gens peu recommandables sur les talons. Il se débrouillait jusque-là assez bien, renversant intentionnellement tous les objets qui se trouvaient devant lui, obstruant ainsi le passage pour faire tomber par cette même occasion une bonne partie de ses poursuivants. Il vint malheureusement mais logiquement un moment où il fut coincé à l'extrémité de la galerie, accueillant le premier arrivé à sa portée d'un crochet du droit puis esquivant un second qui s'écrasa deux mètres derrière lui. Voyant le groupe certes diminuer mais toujours animé de peu de sympathie débouler vers le logicien, je réalisais avec un temps de retard le tournant que prenait la situation. Oubliant net ma réflexion, je m'emparais précipitamment de ma canne qui était jusqu'alors accoudée à mon siège et me ruais dans l'escalier. Bousculant à mon tour une dizaine de clients, j'allais m'inviter dans la bataille (avec non moins une certaine animosité, je l'avoue) lorsque le logicien décida pour échapper à ses poursuivants de sauter de la balustrade. Tout en poussant un crie du combattant à sa chute, il s'écrasa à son tour deux/trois mètres plus bas sur une table qui ploya sous l'impact à l'exception près que Holmes, contrairement à son « agresseur », se réceptionna de justesse sur les talons pour finir sa cascade par un roulé-boulé et détaler en me lançant un « l'heure n'est pas à la fête mon cher Watson, on ne va pas y passer toute notre soirée ! »

Légèrement consterné mais non moins peu surpris par son acte, je redescendais quatre à quatre les marches que je venais de monter quelques secondes plus tôt. Tout en parant de coup de canne les attaques, je bousculais une seconde fois les gens qui cette fois m'empêchaient de passer pour débouler à mon tour comme un dératé dans le boudoir où s'était enfoncé Holmes. Celui-ci me réceptionna dans ma course en me tirant par la manche, m'obligea à entrer dans une pièce mal éclairée, puis referma précipitamment derrière moi la porte qu'il verrouilla d'un geste rapide.

Avant même que nous reprenions notre souffle, une exclamation de surprise nous fit nous retourner brusquement, dévoilant sous nos yeux un lit à deux places où une jeune femme scandalisée se couvrait précipitamment d'un drap. Face à elle, un homme manifestement halluciné d'être dérangé en pareil moment fit de même avec sa culotte courte.

Bon Dieu, où avons-nous encore atterri...

Avant même que ce dernier n'est eut le temps de nous sommer de déguerpir ou pire, de régler le problème d'une manière bien moins courtoise, Holmes, tout du moins encore moins civilisé, traversa la pièce en ne manifestant aucune gêne à la vue de cette scène, portant plutôt son attention sur la structure des fenêtres de la pièce. Mon œil tiqua : c'était évident, il allait y avoir seconde embrouille.

L'homme s'approcha effectivement d'une démarche peu amicale. Tout en arborant sur le visage un rouge écarlate des plus impressionnants, il brandit sous le nez du logicien un poing menaçant et l'apostropha de tous les noms d'oiseaux par un aboiement gras. Malheureusement pour lui, Holmes était de surcroît de mauvaise humeur. Tout au long de sa tirade, celui-ci le couvait d'un regard glacial en arborant un léger sourire cynique, annonce évidente – tout du moins pour moi – d'un futur croché du droit. Mon analyse fut (quasiment) confirmé lorsque ce dernier, sans crier gard, donna un violent coup de genou fort bien placé – ou mal placé selon les critères - dans... Bref, passons. L'homme fut pris de court. Ses mots aussi.

Sous mon regard outré, le logicien laissa choir à ses pieds le malheureux plié en deux qui, trop tard pour lui, protégeait de ses mains son intimité pour finalement s'écraser la tête la première sur le parquet miteux de la chambre, accompagnant sa chute d'un gargarisme des moins mélodieux.

Un lourd silence s'imposa, avec juste en fond sonore les légers cries étouffés de la jeune fille qui essayait malgré tout au mieux de se faire oublier.

« … Vous savez, Holmes, vous me désespérez. »

Tout comme il l'avait fait pour l'homme, il m'ignora pour se diriger sans plus attendre vers une fenêtre dont les volets étaient fermés, se penchant pour analyser ses jointures de plus près. Alors qu'il forçait d'un coup de talon sur la poignée qui, par son mauvais entretien, ne voulait pas bouger, je le retournais soudainement brutalement vers moi. Je le plaquais alors contre le mur en le soutenant par le col, puis ponctuais mes paroles de gestes brusques, le secouant comme un vieux prunier :

- Ne m'ignorez pas, Holmes ! Ne vous avais-je pas dit tout à l'heure « avec discrétion » ? lui rappelais-je en faisant les gros yeux. Marie aura encore une fois une bonne raison de m'étriper !

- Allons allons Watson, vous pourrez me dire ça quand nous sortirons vivant de ce bordel, me répondit-il avec un sourire en-coin. Et vous êtes bien trop honnête avec votre tendre épouse pourquoi toujours lui dire la vérité ? Un bon mensonge vaux mieux qu'une vérité blessante.

- Mais étiez-vous obligé d'en arriver là ?! Balancer par-dessus la balustrade un homme ivre s'il vous agresse n'est déjà pas des plus recommandables, alors le faire avant même qu'il n'est eu le temps de vous approcher en argumentant qu'il vous cherchait, comment appelleriez-vous cela ? Et ne niez pas encore une fois que c'était un manque de tact, vous avez tabassé de sang-froid quasiment à la suite deux hommes. Vous êtes définitivement insortable !

- Associable serait à mon compte un terme plus approprié, répliqua-t-il dédaigneusement en haussant les épaules.

- Mais que vous arrive-t-il ces derniers jours? Dis-je consterné tout en relâchant légèrement ma poigne. Vous réagissez au quart de tour aux moindres remarques que l'on vous fait, à la moindre menace vous êtes encore plus exécrable que d'habitude – ce que je croyais jusque-là impossible – et je passe votre élégance douteuse et votre manque de raison à abattre vos « ennemis »... En ce moment vous frappez plus que vous ne débattez. Regardez-vous, vous piétinez tout sur votre passage sans même un regard en arrière !

J'espérais à ce moment pouvoir lire sur son visage ne serait-ce qu'une réaction, un appel, même microscopique. Mais fermé et celé à clef, son regard ne faisait que refléter mon visage, miroir impénétrable, tout comme ses pensées restaient complètent hermétiques à mes propos. J'ajoutais d'une voix plus posée mais avec une pointe d'amertume :

« Je crois être le seul – mais pour combien de temps – à ne pas avoir encore subi directement votre trop mauvaise humeur du moment. Je ne vous reconnais plus... »

Soudain, le craquement que fit la porte de la chambre sous les coups violant de nos poursuivants qui essayaient de la défoncer me fit comprendre qu'il n'était plus le moment de parler.

Plantant son regard dans le mien, le logicien essaya de se libérer le plus délicatement possible de ma prise en posant sa main sur la mienne. Avec regret, je relâchais ma poigne. Il se retourna de nouveau vers la fenêtre qui s'ouvrit avec un gémissement, tout comme ses volets. Elle donnait sur une ruelle sombre ainsi qu'une estrade et un escalier de secours.

- Vous l'aviez remarqué avant d'entrer dans le bâtiment ou vous l'aviez déduit ? Demandais-je, un sourcil dubitatif relevé.

- Je suis un homme de surprise mon cher Watson, ma réputation ne tiendrait plus si je vous dévoilais tous mes secrets. Enfin, ne traînons pas plus ici, nous avons ce que nous cherchions, c'est le principal, dit-il en tapotant l'endroit ou se trouvait la poche intérieure de son veston.

Il se retourna ensuite vers la jeune fille et fit une révérence à son attention en ajoutant un « excusez-moi pour ce léger dérangement », puis enjamba le bord de la fenêtre pour atteindre l'estrade. Je ne pus à mon tour qu'arborer un sourire réconfortant et désolé à celle-ci, puis le suivi.

Lorsqu'un second craquement plus violent ébranla la porte de chambre, celle-ci céda d'un coup pour faire place à un nombre conséquent d'hommes furibonds qui ne découvrirent alors dans la pièce qu'un quadragénaire au nez écrasé sur le parquet et une gamine esseulée, à moitié éberluée et choquée.

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Par-dessus mon journal, je regardais Holmes penché sur la lettre que nous avions réussi à soustraire à son propriétaire lors de notre sortie « incognito ». Aucune adresse, aucune allusion et pas même une seule initiale, que ce soit le nom de la victime ou de l'homme à charge du crime. Le tout était écrit à la machine... Rien n'aurait pu selon moi dévoilait l'identité de l'expéditeur. Cette lettre morcelée était à première vue des plus anodines et parfaitement incompréhensible : il n'y avait que suite de lettres qui formaient des phrases n'ayant ni queue ni tête. Je me demandais alors si notre virée nocturne avait vraiment eu un but et un intérêt clair, puis me ravisais immédiatement. Holmes trouverait forcément quelque chose, ce n'était qu'une question de temps.

Je ne pus alors m'empêcher de profiter de ce moment où le logicien, complètement absorbé par sa nouvelle découverte, laissait en abandon tout le reste, y compris ce qui l'entourait. Il restait inerte, figé comme une statue, ne laissant courir que son regard sur le papier.

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Un simple cou, une nuque. Ne me demandais pas pourquoi, j'ai toujours eu une fixation sur cette partie du corps, encore plus quand il s'agissait du sien. Ainsi présenté, nu, tendu par la réflexion, il était signe pour moi d'érotisme et d'invitation. Parfaitement décalé n'est ce pas ? Je m'étonnais moi-même de mon attirance à cette simple vue.

Puis j'observais sa main que j'imaginais caresser mon visage, mon corps tout entier. Il n'y avait plus aucun doute quant au désir que je ressentais à l'égard de mon ami. Et cela ne me paraissait nullement étrange. Beaucoup n'appellent pas ce sentiment comme je le perçois moi. Et pourtant, c'était clair : j'aimais, tout simplement. J'aimais.

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C'était clair.

Tout le confirmait, et ses propos dans la chambre du bordel ne faisaient qu'accentuer mon impression. Mais malgré tout restait une part de doute. Des doutes ? Non, je n'en es jamais eu. Tout était parfaitement limpide. Je l'avais remarqué, depuis longtemps déjà. J'étais persuadé de la véracité de mon analyse...

Mais avais-je jusqu'à présent analysé mes propres sentiments à son égard ?

Je ne me reconnaissais plus, et cela m'effrayait. Cela aussi était véridique : j'étais rongé par la jalousie. Non pas par cette jalousie gamine de l'appropriation, mais de la jalousie douce-amère, celle qui vous ronge petit à petit de l'intérieur et vous rend plus veule que vous ne l'avez jamais été. Je haïssais ce sentiment car en plus de le ressentir, il m'incitait à rejeter ceux qui m'entouraient et me soutenaient. Je devenais encore plus méprisant envers eux, malgré mon bon vouloir de les préserver. Préserver ceux qui m'étaient vitaux. C'est à dire pour moi une seule personne. Lui.

Ne rien laisser transparaître, continuer à feindre le désintérêt, décoder cette lettre, ne rien faire d'autre. Se concentrer.

Rien ne m'a jamais touché, rien ne me touche et rien ne me touchera. Je n'ai jamais connu ces sentiments dont on nous bassine étant mômes, et même encore longtemps après. Je ne les ressentirai jamais.

Je n'ai jamais ressenti le besoin que l'on m'aime et que l'on m'estime. Que l'on me comprenne et que l'on m'accepte tel que je suis.

Quelle blague...

Moi, en détresse ? Je n'ai jamais été en détresse.

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Il était logique, quand je rentrais chez moi le lendemain de notre virée, que je dus affronter l'accueil le plus froid que puisse me faire de ma tendre et future épouse... J'aurais encore préféré qu'elle me lance ses foudres plutôt que d'affronter son regard noir et son silence. Je lui proposais alors de prendre congé une journée entière pour partir ensemble sur les côtes de Southend-on-Sea (pas plus car le décodage de la lettre se ferait rapidement et la suite de l'enquête s'ensuivrait sans aucun doute, mais je préférais passer sous silence cette pensée). Elle accepta avec réticence ma proposition, sachant pertinemment que je le faisais pour me faire pardonner, mais je lus malgré tout dans son regard que mon intention la toucha. Partir une journée sur un coup de tête, passer du temps ensemble, comme un couple des plus normal. Je ne verrais pas l'ombre d'une calamité s'enclencher par la bonne attention de mon ami. C'était... « Normal ».