PARTIE 3
H
Un point de repère, vite.
Je me cogne avec violence contre une paroi inébranlable, aveugle, les nerfs à vif, les sens désorientés mais l'esprit bouillonnant. Des milliers de voix résonnent dans ma tête. Mes pensées n'arrivent pas à s'échapper de cet espace trop restreint pour elles. Elles sont cloisonnées, confinées, séquestrées. Mais par qui ? Par... Moi ? Je le sens, elles appellent. Appellent à la liberté.
Un point de repère. Vite. J'ai besoin qu'on me montre le chemin. Savoir où j'en suis. Savoir qui je suis. Je suis... En mon for intérieur cloisonné, confiné, séquestré. Je suis en abandon avec moi-même. Je suis...
Où es-tu ?
Fatigué, tellement fatigué.
Je n'attends plus que toi...
Un point de repère. Vite. Un point de repère...
Alors, la scène devient tout autre.
J'aperçus au loin une silhouette. Mais ce n'était pas celle que j'attendais. Ce n'était pas la sienne. Même de dos, je l'aurais reconnu entre mille. Je fis deux pas qui m'approchèrent d'elle comme si j'en avais fait trente, mais celle-ci ne se retournait toujours pas, ne réalisant pas même mon existence. Cette vision - le fait de ne pas voir son visage - fit naître un moi une crainte inexpliquée. Alors, je posais ma main sur son épaule pour l'obliger à révéler son identité. Lentement, elle pivota, comme un mécanisme que l'on déclenche en le touchant.
Son visage n'était que du néant, abîmes noirs sans fond. Un néant qui engloba tout ce qui m'entourait et qui, après avoir tout avalé, s'approcha de moi, insidieuse. Sans pouvoir la repousser, elle frôla mon bras.
Un frôlement. J'ouvris brutalement les yeux, pris d'un sursaut violant à ce contact.
W
J'entrais dans le salon. Tout était plongé dans une mi-pénombre seule source de lumière, la cheminée crépitait d'un feu souffreteux. Là, devant elle se découpait sa silhouette qui élançait une ombre étirée sur le sol. Allongé de tout son long sur le tapis, il me faisant dos.
- Holmes... ? Demandais-je, incertain.
N'ayant aucune réponse, je m'avançais avec un poids dans l'estomac.
- Holmes ?
Toujours aucune réponse. Je posais un genou à terre puis, ne le voyant toujours pas réagir à mon approche, je posais une main sur son épaule. Il sursauta alors violemment à ce contact, ce qui me fit retirer ma main précipitamment. Les pupilles dilatées, les yeux grands ouverts, il me regardait avec un air hagard, puis, remarquant mon expression mi-énervé mi-inquiet, se sentit obligé de se justifier.
- Excusez-moi, dit-il la bouche pâteuse, j'étais plongé dans mes pensées.
- Mauvais menteur, vous comatiez.
Silence.
- Toujours cette inquiétude ?
- Comment ne pas l'avoir ? Je vous en voudrais jusqu'à la fin de mes jours si un matin, vous vous décidiez à faire une overdose. Au moins il est maintenant clair que je ne peux pas vous laisser seul plus de deux jours.
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Ne trouvant aucune réponse réconfortante à dire, je me retournais sur le dos, les coudes posés au sol me permettant de soulever mon buste. Me voyant faire mine de ne pas l'écouter, il posa sa main sur mon avant-bras. Je relevais la tête pour le regarder dans les yeux et y lisais à la fois de la tristesse et du regret. Ils avaient quelque chose d'accusateur. Puis à son tour, il baissa la tête, la secoua pour nier une pensée intérieure ou la chasser, que sais-je, puis soupira.
Alors, avant que je ne réalise, l'esprit encore sous l'emprise de la drogue, il resserra sa poigne sur mon bras et arracha sans une once de délicatesse de sa main libre l'aiguille de la seringue que je n'avais pas eu l'occasion de retirer de sous ma peau. Je retenais avec difficulté un hoquet de surprise et de douleur, tout comme l'injure qui menaçait de s'échapper de mes lèvres.
- J'aurais au moins cette petite satisfaction de vous avoir puni de votre acte, même de la manière la plus mesquine. Infantile certes, mais efficace : votre cervelle à l'air enfin opérationnelle.
Je lui lançais un regard noir tout en me massant le bras. Il y répondit par un large sourire, faisant tourner comme un trophée entre son pouce et son index le fin bout de métal qu'il venait de me retirer. Ma tension se relâcha et je m'étalais au sol, fixant le plafond, laissant un court silence s'installait, qu'il respecta.
- Vous voulez vraiment savoir qu'est ce qui nourrit en ce moment toute ma mauvaise humeur ?
Je sentis à côté de moi sa respiration accélérer imperceptiblement. Bien sûr qu'il voulait le savoir. Cette question le rongeait depuis des jours.
Profitant qu'il soit encore accroupi, je lui piquais sans prévenir d'entre les doigts le reste de la seringue puis la leva au dessus de moi, face à mon regard pour l'observer bout à bout, la décortiquant alors qu'il n'y avait rien à voir. Je recherchais mes mots. Bien sûr, j'en avais, mais des centaines en bloc que je n'arrivais pas à trier dans ma tête. C'était encore une fois un joyeux bordel dans mon chez-moi. Je tournais et retournais l'aiguille entre mes doigts, mais rien à faire, un seul mot se faisait plus insistant que les autres.
- Jaloux.
Watson lui, restait inerte, puis enfin, il déglutit.
- Jaloux. Mais que voulez-vous dire par jaloux...
Je ne répondis rien.
« Ne pouvez-vous pas être pour une fois un peu plus clair ?
- Je n'ai jamais été aussi clair. Je suis jaloux. Je ne l'ai jamais autant été.
- Jaloux... Ah ! Jaloux... Vous me faite bien rire ! Éclata-t-il d'un coup. Mais enfin, vous n'êtes plus un gamin, quand allez-vous grandir ? Vous êtes jaloux que ma femme veuille encore de moi à la maison ? Moi son mari qui traîne une bonne moitié de ses journées avec un misogyne alors qu'elle se trouve, ELLE, seule et constamment en attente d'un peu d'intention. Cela devient parfaitement aberrant. Bon Dieu, nous allons sur la quarantaine mon ami ! Il faudrait peut-être changer un peu de registre non ? Construire sa vie d'une autre façon que sur des crimes et la compagnie intermédiaire d'un ancien soldat. Combien de temps avez-vous l'intention de rester prostré ainsi ?
Le silence pesant de la pièce répondit à ma place.
W
Encore une fois son visage restait hermétiquement fermé, mais je savais que je venais de le blesser en lui mettant les faits sous le nez. Et déjà, je le regrettais, comme on gifle sur le coup de la colère, de l'impatience et de la fatigue un gamin pour lui ouvrir les yeux de la manière la plus rude et directe qu'il soit... Et que l'on se reproche ensuite amèrement. Car cela n'apporte au final que de la douleur.
Je posais alors une main sur sa joue et l'obligeais à tourner son regard vers moi. Celui-ci se releva légèrement et me regardait par dessous ses mèches tombants sur son front de son regard sombre et perçant, à son tour accusateur. Il n'avait pas besoin d'user de mots pour me faire comprendre qu'il savait pour mes sentiments à son égard, et qu'il se doutait déjà que je ne voudrais pas davantage m'engager. Car je luttais contre.
Il posa alors sa main sur la mienne puis la fit glisser lentement pour l'enlever de son visage. Toujours allongé, il se mit sur le côté pour faire face au feu de cheminée et me faire de nouveau dos. Je ressentais alors un léger déchirement à cet acte, comme s'il voulait couper le lien qui nous avait jusque là toujours uni. Notre relation devenait ambiguë, je le savais. Et pourtant, je ne voulais pas m'en détacher.
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« Ça vous passera ».
Comme tout cela paraissait simple... Tout aurait dû me paraître plus simple. Car chacun le sait, la simplicité est l'opium du peuple. Cette magnifique « simplicité » qui prodigue le bonheur... Celle qui, par la main d'une poignée d'hommes, a changé de visage un nombre incalculable de fois. Il n'est plus à le démentir, elle peut être fatale et contraire à nos principes. C'est comme ça, elle n'a plus le même sens qu'à l'époque. On appelle ça l'évolution. «N'aillez l'air de rien, avancez. Ne regardez pas sur les côtés car le bonheur ne vous y attend pas. » Logique peut-être, mais inacceptable pour moi. Alors, une pensée venait encore une fois en force pour contredire tout ce qu'on nous avait appris. Elle m'obligeait à me rappeler d'une chose, un détail qui s'annonçait finalement difficile à ignorer : la simplicité n'a jamais eu sa place dans nos histoires. Entre lui et moi.
Alors jusqu'à quand devrais-je attendre ?
Debout, appuyé sur ma canne, j'observais le balancier de la pendule de salon aller et venir. Son tic-tac emplissait le silence du cabinet, absorbant toute mon intention.
Maintenant, j'avais assez réfléchi.
Je me retournais enfin vers mon ami de longue date pour montrer ma décision de partir. Celui-ci se leva à son tour puis s'approcha de moi en me tapotant affectueusement l'épaule. Il ajouta comme pour me rassurer et me soutenir un second : « ça vous passera. C'est comme une mauvaise grippe, un passage à vide. Il faut juste un peu de temps pour en guérir et s'en remettre ». Toujours ces mots...
Et à ces même mots, je compris. Je compris encore une fois sur le tard que cette paix intérieure dont j'aspirais ne pouvait venir d'elle-même.
- En êtes-vous si sûr ?
Ma réplique inattendue le fit se raidir, puis il se reprit en éclatant d'un rire – nerveux – pour cacher son malaise. Il ne répondit rien.
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Comment ai-je pu douter pendant si longtemps ? Mais en sommes, comment aurais-je pu deviner ? Je la connais aussi mal que je ne me connais pas en mon for intérieur. Car maintenant, je ne pouvais me tromper : cette silhouette dans ce rêve, c'était la mienne.
Pour la seconde fois, je fis face à cette silhouette et pour la seconde fois, je la forçais à se retourner. Mais cette fois, le néant fut remplacé par mon propre visage. Et celui-ci m'obligea à parler, il m'empêchait de fuir. Cette inquiétude que j'avais déjà ressentie lors de notre derrière rencontre, c'était d'entendre ma propre vérité sortir de ma bouche. Une bouche devenue béante.
- Est-ce que tu réalises ?
- Non.
- Tu es...
- N'en dis pas plus.
- En train...
- Je t'en prie.
- De nous perdre. Comme tu l'as toujours fait.
Ma respiration saccadée emplissait le vide qui nous entourait, j'avais du mal à respirer. Ses derniers mots vrillaient mes tympans, inlassablement, raisonnant avec toujours plus de hargne tout au fond de moi, dans ma tête, dans mon cœur, mon corps tout entier, ne me lâchant pas. Je fermais les yeux, les serrant le plus fortement possible, comme pour me réveiller d'un mauvais rêve.
« Te retrouveras-tu un jour ? »
- Tais-toi.
« Je ne te savais pas si tordu. »
Ils raisonnaient, toujours plus fort.
« TAIS-TOI ! »
Je me jetais sur lui. Au contact du sol, j'enserrais son coup de mes mains, le tordant de toutes mes forces et ma hargne, hurlant à m'en déchirer les cordes vocales. Et lui, lui ne réagissait pas.
« JE NE VEUX PLUS RIEN ENTENDRE ! EST-CE QUE J'AI ETAIS ASSEZ CLAIR ?! NE DIS PLUS RIEN ! Plus rien... Je ne veux plus rien entendre de ta part, je ne veux plus réfléchir, ne pus douter, ne plus me retrouver seul avec moi-même... Le sais-tu ? Je t'ai haïe et je te hais toujours... Cela ne changera jamais. Je te H-A-I-E. Je ne veux plus avoir affaire à toi... DISPARAIS ! »
Alors, avant même que je ne le réalise, les mains tendues, je me retrouvais seul. Cette fois définitivement seul.
Plus aucun bruit, plus aucun son ne m'atteignait. Je me tournais, me retournais : tout autour de moi n'était que du vide. J'étais seul...
Comme une révélation déchirante et douloureuse, je m'allongeais sur le sol froid, comme pris d'une fatigue immanente. J'étais épuisé, mais libéré.
Au loin, je n'entendais plus que la pluie tombant sur les pavés de Baker Streat, goutte à goutte, de plus en plus distinctement.
J'ouvris enfin les yeux.
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Toute ma tension se déversa d'un coup. Je respirais toujours bruyamment et avec difficulté. Malgré le feu qui crépitait à deux mètres de moi, un froid inexplicable me gelait de l'intérieur. Allongé sur le côté, je serrais mes bras contre moi en un geste de friction, mais cela ne suffit pas à me réchauffer.
Je ne remarquais pas sur le coup son entrée dans la pièce, et encore moins son approche.
Il s'allongea derrière moi puis me pris dans ses bras. Un acte qu'il n'aurait jamais osé faire jusqu'alors, encore moins sans me consulter. Mais cette fois, il décida seul de ce qu'il devait faire face à ma détresse. D'abord retissant, je me laissais finalement faire.Délicatement, il m'obligea à me retourner et dirigea ma tête contre son torse. J'entendais, une oreille contre son cœur.
Comment cet organisme, un élément si petit, peut-il porter autant d'espérance ? Je l'entends, rythmé comme une horloge, étrangement réconfortant et chaleureux. Il me calme, me rassure. Je ferme les yeux, apaisé, puis l'écoute plus attentivement encore. Il me dit tout bas « tu n'es plus seul ».
Mon corps se réchauffait à mesure qu'il se calmait, car il se nourrissait de quelque chose de totalement nouveau pour lui, quelque chose qu'on ne lui avait jamais donné jusqu'alors. Il se nourrissait d'amour.
Pour la première fois, cet acte qui me paraissait jusque-là si banal prenait tout son sens : je vis... Je vis.
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Mon Dieu, ayez pitié, mais je sais cette fois ce que je fais. Peut-être est-ce un péché, peut-être le regretterais-je ensuite amèrement, peut-être serait-ce là la plus grosse erreur que j'aurais jamais commise. Pardonnez mon égoïsme, mon Dieu, pardonnez mon égoïsme... Mais je me débarrasse cette fois définitivement de tous mes doutes.
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Ma peau capta le moindre de ses gestes, marquée au fer rouge par ses contacts. Il effleurait intentionnellement et imperceptiblement ma nuque du bout des doigts, comme s'il avait toujours attendu ce moment. Ce moment où il s'autoriserait enfin à le faire.
Il m'embrassa délicatement le front, descendit sur mon nez, le baisa à son tour, frôla mes lèvres pour attaquer le creux de mon cou puis releva la tête. Son regard planté dans le mieux, il donnait l'impression d'essayer de comprendre et de cerner tous les sentiments qui l'asseyaient d'un coup. Il réalisa alors qu'il n'y avait qu'une seule et même réponse à tout ça. Il se leva puis se mit au-dessus de moi, les coudes de chaque côté de ma tête, puis approcha son visage du mien.
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J'ai attendu inlassablement. Mais cette paix avec moi-même ne venait pas. Alors j'ai compris que si je ne pouvais changer le regard des autres, je pouvais changer le mien. Et le sien. J'étais alors décidé à couper les sentiers battus. Tant pis, je ferais face aux conséquences lorsqu'elles arriveront... Car elles arriveront forcément un moment ou un autre.
C'est à ce moment-là que j'ai compris que rien ne peut être prévu à l'avance, encore moins quand il s'agit d'amour. Car il frappe qu'en on ne s'y attend pas, même quand on n'en veut pas. L'amour est maladie. Une maladie qui peut être à la fois amère et douce, parfois même incurable.
Maintenant, l'hésitation et l'espérance qui ont soulevé mon cœur, je les jette. Je n'en veux plus, je n'en ai plus besoin. L'attente est révolue. Quant à mon cœur... Je le garde. Pas pour moi, mais pour lui. Je le lui confis, il saura bien mieux que moi quoi en faire.
