Acide Sulfurique
Chapitre 5: Noir
Le whisky coulait dans sa gorge… avec un goût noir. Noir nocturne, noir désespoir. Noir douleur, noir colère, noir honte et amertume. Plus noir encore que le noir… Plus noir que ses cheveux, que ses yeux, que son cœur. Le noir l'enveloppait, l'engouffrait, l'avalait… Et il se débattait, comme il le pouvait. Le noir dans sa gorge glissait dans son estomac et s'y installait, se propageait dans tout son corps, lui faisant voir rouge. Rouge comme une nuit de passion dont il ne se souvenait pas, rouge comme la colère, rouge comme la fracture en lui. Et le noir engloutissait le rouge, le rouge qui brillait, avec chaque nouvelle gorgée.
Po.. Rebecca qui lui pourrissait la vie, qui ne devait,ne pouvait exister mais qui était là, pourtant. Comme la marque sur son bras gauche… Ni l'une ni l'autre n'auraient dû être. Les ténèbres en lui… Ce constant rappel de ses erreurs, de ses obligations, de son passé. Les souvenirs qui l'enveloppaient, l'étreignaient, refusaient de le laisser aller en paix… Les souvenirs qui riaient de lui la nuit, lorsqu'il dormait. Lily, Rebecca… et elle. Elle surtout et son sourire qui s'étranglait, qui se métamorphosait en grimace moqueuse, qui s'étouffait en supplications.
Ce sourire qui devait disparaître. Jamais… Jamais. Il pouvait supporter de voir ses yeux dans le visage d'un autre. Il pouvait supporter de les voir s'emplir de larmes. Il pouvait en rire et les provoquer. Ces yeux pleuraient pour lui, pour tout ce qu'il n'avait pas pleuré. C'était normal. Mais les lèvres ne devaient pas sourire.
Dans son fauteuil, Severus Snape contemplait son verre avec un sourire cruel. La lueur des flammes allumait d'or le liquide qu'il faisait tourner devant ses yeux, avant de l'avaler. Une bouteille vide à ses pieds, une autre entamée à portée de main… Ses provisions se vidaient à une vitesse accrue depuis l'arrivée de l'igno… Ignoble. Ignominie était décidément un mot trop long, trop compliqué. Ignoble ferait l'affaire. Satisfait de sa décision, le professeur eut un rire amusé, saccadé. Ignoble ! Elle adorerait ce surnom, c'était certain.
Le rire s'éteignit, écrasé par le poids du silence et du passé. Par le poids de l'avenir aussi. Que lui arriverait-il si le Seigneur des Ténèbres venait à découvrir l'identité de sa fille ? Le sort réservé aux traîtres ne serait sans doute rien comparé à ce qui l'attendrait. Etre espion, c'était tenir la mort par la main et la laisser vous guider, c'était s'habituer à elle. A elle et à l'obscurité. C'était ne plus savoir, parfois, de quel côté on était, ni pourquoi… ni comment on en était arrivé là. Etre espion… Etre mort, déjà. N'avoir plus de rêve. Juste l'espoir d'un lendemain. Et se battre pour survivre… Etre le père de Po… Rebecca, c'était inviter la mort dans son lit et lui tendre un couteau.
Les principes n'existaient pas. Le bien et le mal n'existaient pas. Il n'y avait que la survie… La survie et ceux qui étaient trop faibles pour la saisir. Il ne croyait pas en Dumbledore, il ne croyait pas en Voldemort. Il croyait en la mort, il croyait aux atrocités commises, à celles à venir. Il croyait au recommencement sans fin de la même histoire, à la vanité de la bataille. Il croyait au combat qui le rendait vivant. Qui le tuait peu à peu. Il croyait au whisky qui lui brûlait l'estomac, à la colère, à la sensations tangibles, qui menaçaient de l'étouffer. Et il y avait Rebecca, apparue dans sa vie sans le vouloir, sans qu'il le demande. Rebecca et le roux de sa chevelure, le noir de ses yeux. Rebecca et le rouge de son sang sur ses doigts.
Rebecca et ses fiançailles. Idée de Voldemort… Etre si proche de la famille Malfoy était autant un risque qu'un avantage. Il doutait que Draco puisse reconnaître chez l'Ignoble les traces du gryffondor. Snape les ferait disparaître. Elle oublierait avoir un jour été un homme, elle oublierait avoir été gryffondor, elle oublierait avoir un jour ri… Elle ne sourirait plus. Et quel soulagement ce serait ! Lui ne souriait pas.
Etre si proche de ces arrogants sang-purs offrait la meilleure protection possible. Qui oserait soupçonner quoi que ce soit ? Rebecca serait observée sous toutes les coutures par les personnes au courant du futur mariage, le moindre de ses défauts serait critiqué… Mais on ne ferait pas le lien avec Potter. Et elle serait bientôt la jeune femme soumise qu'on attendait de sa progéniture. Bientôt la lueur qui s'éveillait dans les yeux sombres sous l'effet de la colère s'éteindrait. La lumière n'avait pas de place, pas dans son regard, ni dans son esprit. Obéissante, modelable… Bientôt. Le point de rupture n'était pas éloigné. Une jeune fille parfaite… Personne ne soupçonnerait la vérité.
L'or de son verre le narguait et prit d'une poussée de colère, il le jeta contre un mur où il se fracassa, lui apportant un écho de la satisfaction qu'il avait ressentie plus tôt, en frappant Rebecca, en voyant sa crainte, son regard terrifié. En voyant que quelque chose en elle s'éteignait. A jamais, il l'espérait…
Non ! Non, pas tout de suite… les victoires remportées trop vites n'avaient aucun goût si ce n'est celui de l'amertume. Mais d'ici un mois ou deux, il aurait vaincu. Et comme il serait satisfaisant de voir la fille de Lily disparaître… Lily et leur haine farouche, Lily la Belle aux yeux d'émeraude. Lily la Gentille. Lily la Menteuse. Lily la Trompeuse. Lily la Déguisée. Lily la Folle, Lily la Désespérée. Lily qui s'était perdue en route et n'avait plus su ni qui elle était, ni qui elle pouvait être, Lily qui s'accrochait au vide, aux rêves, qui voulait tant les vivre qu'elle y croyait. Elle n'avait jamais semblé se sentir à l'étroit dans son déguisement de gryffondor, jamais. Elle n'avait jamais semblé étouffer… Jamais son masque n'avait glissé. Mais il avait vu, il avait su… Autour d'elle planait cette aura de mensonge qu'il ne pouvait supporter et parfois un mouvement du menton, un clignement d'œil, un geste infime, une inflexion de voix trop douce ou trop heureuse, la trahissait, le faisait la haïr avec violence.
Lily Potter n'avait jamais été heureuse : elle mentait mieux que d'autres et on la croyait. Et le bonheur insolent qu'elle affichait n'était qu'une insulte. Son altruisme grotesque et son histoire d'amour avec Potter une tromperie si habilement construite qu'elle s'était prise au jeu. Vouloir être heureux pousse à se mentir, à se duper soi-même. C'est le seul moyen d'arriver à quoi que ce soit. Au moins, lui n'avait pas eu ce genre de faiblesse dégradante. Lui au moins se l'était toujours avoué. Le bonheur était pour d'autres… le bonheur ne l'intéressait pas.
Lily et son sacrifice ultime : jusqu'au bout vouloir mentir, se faire passer pour une bonne mère. Lily et sa lettre à Potter, ses mensonges, Lily et sa lettre à Dumbledore… tant et tant de mensonges qu'elle s'y noyait, finissait par y croire. Mais il voyait clair, il savait. Il savait qu'elle n'espérait pas pour son fils une vie heureuse. Elle était trop malheureuse pour pouvoir souhaiter le bonheur de qui que ce soit. Et le sien encore moins… Qu'elle se rassure, dans sa tombe. Il ne connaissait pas le bonheur et son enfant allait en oublier le goût.
°oOo°
Le noir, le noir l'enveloppait. Le noir avait un goût métallique, un goût légèrement salé et coulait dans sa bouche. Noir désespoir.. Noir colère. Noir honte, noir nuit, noir révolte. Noir plus sombre que la nuit. Plus sombre que le fond des océans. Noir brûlant et glaçant à la fois. Le noir ne quittait pas sa bouche, s'y attardait, y laissant en écho vivace le goût de la peur et du dégoût. Puis il poursuivait sa lente descente et atteignait l'estomac, s'y lovait, malgré les hauts le cœur qu'il provoquait. Et de là, il rayonnait et salissait tout son être. Jamais.. jamais il ne partirait. Jamais il ne s'effacerait. Il ne suffirait pas de se laver ou de pleurer...
Rouge. La douleur en elle se tâchait de rouge. Un rouge qui contaminait les alentours, sa vue, sa vie. Colère, haine. Haine passionnée. Et violence des sentiments, du rejet. Violence du désespoir, de la honte, de l'amertume. Rouge sang, comme ce qui coulait dans sa bouche et sur le sol, qui coagulait et tâchait ses vêtements.
Oh, elle survivrait, elle le savait, le sentait… Elle était devenue un expert dans le domaine des coups… Les Dursley. Le quidditch. Sn... Son père. Et puis il n'y avait rien de cassé… Rien d'irréparable.
Rien d'irréparable…
A part quelques illusions qui s'écroulaient.
Snape était un menteur…
Evidemment.
Sa mère l'avait aimée.
Sur le sol froid, la silhouette de Rebecca Snape se recroquevilla.
Sa mère l'aimait…
Elle le lui avait écrit.
Et si Snape ne l'aimait pas…
Elle ne voulait pas de son amour.
Elle n'en aurait jamais voulu.
Et si Malfoy devait l'épouser…
Et si personne ne devait l'aimer...
Ce n'était rien.
Ce n'était qu'une autre illusion qui s'effaçait, se noyait dans l'amertume du présent.
Et puis… Et puis ce mariage n'aurait pas lieu. Jamais. Elle n'accepterait pas. Pas avec lui, pas avec ce blond arrogant et cruel. Pas avec ce mangemort en devenir. Pas avec ce garçon qui ne voyait que lui. Elle trouverait le moyen. Elle avait toujours trouvé le moyen… Si elle y croyait assez fort, si elle se le disait assez, cela deviendrait vrai. Elle pourrait échapper à Snape, à Malfoy, à Voldemort, au destin, à cette farce grotesque. Elle pourrait changer sa vie, redevenir Harry. Juste Harry. Pas Potter, pas Snape. Harry…
Si elle le pensait assez fort, ce cauchemar cesserait… Si elle le voulait assez, elle serait heureuse. Heureuse à jamais. Elle trouverait l'amour, Voldemort se tuerait en avalant un os de poulet de travers. Les mangemorts décideraient de tuer la volaille plutôt que les moldus. Ils deviendraient bouchers industriels. On organiserait une grande fête et Dumbledore boirait trop et danserait la gigue. Ron embrasserait Hermione, ils auraient plein d'enfants. Snape serait condamné à Azkaban, Malfoy Junior épouserait Pansy Parkinson et mourrait avant d'avoir pu se reproduire. Malfoy Senior deviendrait chauve et se suiciderait. Tout se passerait bien, si elle faisait l'effort d'y croire. Les sillons chauds qui se frayaient un chemin sur ses joues ne comptaient pas. Pas plus que la douleur. Il suffisait de tendre la main, le bonheur n'attendait qu'un geste. Il suffirait de sourire.
Tout irait bien. Il suffisait d'y croire, de s'en convaincre. C'était le plus difficile. Et le noir l'étranglait, l'enveloppait, l'étouffait. Il n'y avait pas de mensonge, il n'y avait pas de vérité. Il n'y avait que le bonheur et ceux qui étaient trop faibles pour l'atteindre. Et elle était tout, sauf quelqu'un de faible. Tout irait bien, il suffisait de se reposer, de rêver. Demain… Demain viendrait toujours assez tôt.
Vivre au jour le jour. Survivre avant de pouvoir, plus tard s'échapper. Se venger, peut-être. Mais survivre. Jour par jour, heure par heure. Mentir, au besoin, se plier aux attentes de Sn… son père. Se plier à ses attentes, en silence. Supporter son comportement… Oublier ses paroles sur sa mère. Il mentait. Il ne savait rien faire d'autre. Il passait sa vie à cela:
Être espion, mentir à l'un, révéler à l'autre, sans que jamais l'on ne puisse être certain du camp qu'il soutenait. Mentir aux serpentards en se faisant passer pour un fidèle mangemort. Mentir à toute l'école, en leur présentant un visage austère, sévère. Se mentir en le présentant. Snape n'était pas un redoutable professeur, ni la terreur des donjons. Un homme seul, aigri, qui avait renoncé à chercher le bonheur et se lovait dans son amertume... C'était tout ce qu'il était. Un pauvre alcoolique, pitoyable, incapable de se passer de boisson, incapable de maîtriser ses pulsions en dehors des heures de cours. Plus que pitoyable, risible. Si elle ne riait pas, c'est qu'elle avait mal aux côtes... Et dire qu'elle l'avait redouté, ce fantôme palot, ce masque, cette coquille vide qui se prenait pour un homme et qui avait besoin de frapper sa fille pour se sentir exister. Dire qu'elle avait eu peur... Dire qu'elle avait toujours peur...
Il était un serpentard, maléfique, cruel, triste, burlesque… Rien qu'un simulacre, comme Malfoy. Ils ne pouvaient l'atteindre, ni lui faire de mal. Pas eux.
Et si la simple idée de les voir la terrorisait… Elle n'en montrerait bien. Elle savait si bien cacher ses sentiments… Et si elle avait envie de vomir, vomir sa vie, il suffisait de serrer le sdents. Elle serait heureuse, tout irait bien. Elle redeviendrait un il, Snape un étranger, Draco un ennemi. Tout irait bien. Demain… Demain elle aurait la force de sourire. Demain ou bientôt.
Sous l'odeur métallique de son propre sang, sous les relents d'alcool, il y avait toujours cette note d'agrume et de muguet qui parfumait ses cheveux. Elle avait eu raison d'acheter ce shampooing, il sentait si bon… Si bon… Les yeux clos elle abandonna le combat et ses pensées furent englouties par l'obscurité, un semblant de sourire amer aux lèvres et entre les traces de sang sur ses joues, les coulées humides des larmes.
