Chapitre 7 : Rentrée
Septembre, septembre déjà et son rideau de bruine qui accompagne cette journée de rentrée scolaire. Appuyée contre la vitre du train, Rebecca fixait le décor qui défilait à toute vitesse devant ses yeux, absente. Vêtue d'une robe bleue très simple, sans doute un peu trop légère pour cette journée grise, une mèche rousse cascadant sur son épaule, le reste de da chevelure rassemblée en un chignon simple, elle aurait pu avoir l'élégance d'une future Malfoy, si son attitude toute entière n'avait pas trahi son absence. Draco Malfoy, qui venait de pousser la porte du compartiment après avoir pris connaissance de ses devoirs de préfet, lui jeta un regard désabusé, avant de faire un signe de tête à Blaise. Il pouvait s'en aller, à présent, plus besoin de surveiller le fantôme qui se tenait là.
S'asseyant sur la banquette vide, le serpentard observa un moment celle à qui il était à présent officiellement fiancé : Des cheveux roux éclatants, un teint pâle, des membres fins, assez petite, un peu trop de courbes sans doute à son goût. Le bleu de la robe avivait sa pâleur et ce qui, en magasin, avait formé un contraste charmant ne venait ici que lui donner plus encore l'air d'une morte. Avec un soupir, il se plongea dans la révision de son cours de potions. Il avait toujours été le favori de Snape mais, étrangement, il avait la distincte impression que cela ne durerait pas. Pas après que celui-ci ait été destitué de ses droits… pas avec ce qu'il savait à présent sur lui, sur sa fille. Et tout naturellement son esprit pris la direction de cette semaine passée au manoir, hantée par la présence de Rébecca Snape.
La maison familiale n'avait jamais été fort bruyante, c'était le silence dignifié qui convenait le mieux à leur rang, mais jamais le manque d'agitation ne lui avait parue si pesante et l'atmosphère si étouffante, feutrée, comme endeuillée de la présence de la rousse. Sa mère semblait avoir tantôt la rage, tantôt la larme à l'œil, ne pouvait se décider. Son père lui courait en tout sens, à la fois pour éviter d'être envoyé à Azkaban après le désastre du ministère en juin et pour avoir le droit de garde de la jeune fille. Les rares fois où il l'avait vu, Lucius lui avait confié qu'Albus Dumbledore pesait de tout son poids pour empêcher cette adoption.
Son père absent, sa mère tantôt silencieuse et grave, tantôt coléreuse et muette… Et la jeune fille, à la peau maculée de bleus, là-haut, dans une chambre, qui refusait qu'on la touche, qui refusait tout traitement et les contemplait comme s'ils étaient des monstres, dont le regard sombre s'emplissait de reproches en le voyant, en posant les yeux sur son père. Seule Narcissa parvenait à s'approcher, à percer le mur de glace qu'avait élevé la rousse autour d'elle… et ce n'était que pour rencontrer une prudente indifférence, toute en retenue et en silences. Les premiers soins, il avait fallu pétrifier la jeune fille pour qu'elle cesse de se débattre et qu'on puisse les lui administrer. Par la suite, elle avait appris à se taire, à se murer dans l'indifférence, et à laisser Narcissa lui donner les potions, appliquer sur ses plaies les onguents nécessaires. Mais alors que les plaies s'effaçaient sur sa peau, c'était un peu de l'étincelle de rébellion en elle qui disparaissait, comme si toutes deux étaient liées. Et à présent… à présent, elle le niait, ignorait le monde entier. Elle avait eu un fantôme de sourire pour Narcissa, sur le quai, un bref hochement de tête pour Lucius… et s'était laissée guider jusqu'au compartiment qu'il avait choisi, sans un mot. Et à la contempler ainsi, en affectant de lire, il sentait la glace s'emparer de lui, et la rage. Il l'avait détestée malicieuse, moqueuse, il la haïssait, absente, fuyante, se dérobant au monde.
Il aurait voulu se lever, quitter le compartiment, mais il avait juré à ses parents de ne pas laisser la jeune fille seule, pas avant qu'elle aie retrouvé un semblant de vie. Et il était de son devoir de fiancé de veiller sur elle, même si elle avait tout du légume. De plus, les couloirs étaient hantés d'aurores… Il semblait évident que l'on redoutait une attaque sur le train. Depuis que le retour de Voldemort était chose publique, le monde sorcier vivait dans une paranoïa amusante aux yeux du jeune homme. On aurait cru qu'à tout moment le Seigneur des Ténèbres allait surgir. Ils se trompaient : Draco était assez bien informé pour savoir que la principale préoccupation des mangemorts en ce moment était de localiser Harry Potter qui semblait avoir disparu de la circulation. On le disait en Amérique, en entraînement, ou en fugue… A la place du balafré, il aurait aussi pris la fuite, notons-le, mais il ne comprenait pas l'acharnement du public et de son Seigneur sur cet adolescent… Ridicule, vraiment.
°oOo°
-Crois-tu qu'elle va s'en remettre, Lucius ?
Dans la calèche qui les ramenait chez eux, le couple blond semblait perdu dans ses pensées. C'était Narcissa qui venait de briser le silence, mettant des mots sur les sourdes inquiétudes qui les animaient tous deux face au comportement de leur future belle-fille. Le regard gris de son mari se perdit dans le bleu du sien, et elle y lit les mêmes incertitudes que celles qui lui rongeaient le cœur : bien sûr, il y avait un peu d'inquiétude pour la jeune fille, mais, aussi, il y avait la peur de la réaction de leur fils face à la jeune fille si elle restait aussi passive.
Draco était un bon garçon, un héritier parfait pour leur nom : beau, avec un soupçon d'arrogance, fort… un peu orgueilleux, mais apte à le dissimuler s'il le fallait, intelligent, rusé. Mais il avait son lot de faiblesses et sa tendance à s'en prendre aux plus faibles. Jamais physiquement, mais il pouvait se montrer si blessant, avec un art parfaitement assumé, une facilité étonnante à manipuler les mots et les émotions des autres. Parfois, il s'en prenait aux autres par simple plaisir malicieux, parfois il avait besoin d'une cible, pour déverser sur lui tous les sentiments négatifs qu'il ressentait. Et parfois, il avait simplement beosin de s'en prendre aux autres pour mieux se cacher sa propre nature. Et dans ce regard qu'ils échangeaient, il y avait l'incertitude de l'attitude de leur fils face au mutisme et à la fragilité de la jeune fille.
-Elle a plus de force que ce qu'elle nous a montré, Cissa…
Et derrière le rideau de ses paupières, l'épouse de l'un des plus riches sang-purs d'Angleterre formula une prière en ce sens. Pour son fils et pour cette jeune fille que la vie avait tant malmenée.
°oOo°
Le paysage défilait, comme les jours l'avaient fait, dans le décor morne, aseptisé de la chambre que lui avaient assignée les Malfoy. Rebecca contemplait le monde extérieur, avec, au fond de l'estomac, la peur, la rage, la colère, la honte qui brûlaient, se concurrençaient. Et le masque d'indifférence plaqué sur son visage car… autrement, comment survivre ? Comment survivre à cette idée atroce ? A ce vide ? Comment faire face au gouffre sous ses pas ? Aux ténèbres qu'avaient révélées Snape ? Bien sûr, elles ne l'avaient pas attendues pour exister. Bien sûr, il ne les avait pas fait naître, ni même réveillées… il avait juste arraché à la jeune fille le voile qui l'empêchait d'en accepter la présence.
Poudlard… Ecole de Magie et de Sorcellerie, école qu'elle avait appelée « maison » si longtemps. Antre de son cher et tendre père, de son alcool. Antre de Dumbledore qui avait fermé les yeux. Poudlard s'auréolait d'une aura effrayante, en cette année qui commençait. Et dans quelle maison serait-elle répartie ? Elle doutait que Dumbledore l'autorise à retourner à Gryffondor : trop proche de ses anciens amis, trop chaleureux, trop loin de Snape, sans doute, aussi. Serpentard, sans doute, et cette seule idée la révulsait. Elle avait besoin d'air, de liberté… d'innocence et d'oubli. Pas de son géniteur, pas de Malfoy qui passait son temps à la scruter , de son regard de métal, froid, si froid, avec ce pli des lèvres désapprobateur, avec cette colère sourde, mêlée de pitié, qu'elle sentait en lui.
« Tu sais dans quelle maison tu vas être ? »
Le silence avait été brisé par cette voix détestée, trop polie, trop neutre, dont la moindre inflexion trahissait une trop bonne éducation. Cela valait-il la peine qu'elle lui réponde ? devait-elle en prendre la peine ? Avec un soupir, elle détourna son regard des plaines que traversait le train, pour le poser sur le blond et répondre, monotone :
« Serpentard… Où voudrais-tu donc que j'aille ? »
Elle avait déjà failli y aller en première, elle ne voyait pas comment elle pourrait y échapper cette fois. Plantant dans le regard de son fiancé les deux billes sombres de ses yeux, elle le fixa, quelques minutes, sans le moindre mot, avant de détourner le visage.
« A Gryffondor, peut-être ? Ou à Poufsouffle ? Je n'ai rien d'une serdaigle, je te préviens. Et puis, je ne voudrais m'éloigner ni de mon charmant fiancé ni de mon tendre père… »
Sa voix aurait pu être acide, ou moqueuse, elle n'était que morne, sans vie, manquant de conviction. Du coin de l'œil, elle vit Malfoy détourner le regard, les lèvres pincées par le mécontentement, visiblement décidé à laisser le silence s'appesantir entre eux, à nouveau. Soulagement, contentement.. Les yeux clos, elle se laissa aller à ces sensations. Quelques minutes, encore, se protéger derrière ce silence, cette indifférence, et refuser de réfléchir et d'agir. Bientôt, ce serait la jungle, Poudlard, les autres élèves, la répartition…
La porte du compartiment s'ouvrit violemment, faisant sursauter Rebecca et son regard étonné se posa sur une jeune fille brune, visiblement agitée, aux cheveux coupés en un carré élégant, derrière laquelle se dessinait la silhouette d'un jeune homme qui adressait à Malfoy un regard désolé. Pansy Parkinson, visiblement hors d'elle… Ô joie. La voix de harpie de la serpentarde suffisait à mettre ses nerfs en pelotte.
« Comment as-tu osé ?! Te fiancer, sans prévenir, à cette moins que rien ! A cette inconnue ! A cette souillon ! La fille de Snape ? tout le monde sait qu'il n'a jamais été marié ! Une bâtarde, une sang-mêlé, sans doute ! »
Mâchoire serrée, Draco Malfoy fixait sur la mégère qui lui faisait face un regard glacial, dont elle semblait ne pas vouloir tenir compte. La présence de Rébecca était jusque là restée inaperçue de la brune déchaînée.
« Tu n'as aucun droit, Pansy, et certainement pas celui de critiquer ma fiancée, ni mon futur mariage ! »
Un rire désagréable échappa à la gorge de la jeune fille, semblant la déchirer au passage. Interrogateur, le regard sombre de la rousse la contemplait, notait l'hystérie des paroles, et le tremblement des mains, ces doigts serrés, comme pour les empêcher de vivre, de bouger… de trahir.
« Tu disais que tes parents te laisseraient choisir ! Ne me dis pas que tu l'as choisie, elle ! Une parfaite inconnue ! Je ne te croirai pas !»
« Ne me dis pas que tu as cru un instant que je te choisirais, toi ! »
Un silence lourd de non-dits s'installa dans le compartiment. Les yeux de Rebecca ne quittaient pas la silhouette de Parkinson, qui soudain s'affirmait, se redressait, orgueilleuse. Qu'allait-elle répondre, alors qu'il était si douloureusement visible qu'elle s'était crue la future madame Malfoy ? Comment allait-elle faire pour conserver sa dignité ? Cruel, Malfoy ne la quittait pas un instant des yeux, attendant cet instant où elle allait céder à la douleur qui devait l'accabler.
« Elle aurait été bien sotte d'espérer un jour une telle mésalliance. Cela crève les yeux, elle mérite mieux qu'un glaçon pour mari. Sincèrement… à qui d'autre qu'une bâtarde aurait-on pu donner pareil mari ? »
Avec un sourire amusé, Rebecca s'était redressée, avait pris la parole, plantant un regard moqueur sur son fiancé., avant de lever les yeux vers la brune qui s'était retournée vers elle, surprise, et lui jetait un regard haineux. Tant de ressentiment dans ces yeux sombres qui la fixaient, tant de haine… rien d'inattendu. Avec un sourire qui se voulait ouvertement complice, Rébecca poursuivit :
« Je suis certaine que l'on songe à une meilleure alliance pour vous, en haut lieu. Après tout, le nom des Malfoy a été fort sali ces derniers temps. Je doute que quiconque accepte d'allier son sang à une famille si suspecte. Et entre nous… Draco, dans l'intimité, est décevant… un enfant gâté et capricieux, tout au plus, sans rien du charisme ou de l'intelligence de son père. »
Sur elle pesait le regard des trois serpentards : celui, furieux, de Malfoy, les yeux incrédule de Zabini et le regard brûlant de Parkinson, tous trois si lourds qu'elle se sentait l'envie de rentrer sous terre, de retirer ses paroles, d'oublier tout cela…Elle eut un dernier sourire, hautain, amusé, un coup d'œil dédaigneux pour son fiancé, puis détourna le regard. QU'elle la haïsse donc, si ça pouvait l'empêcher de pleurer…
°oOo°
« Rébecca Snape »
Un silence de quelques secondes, puis les murmures, l'étonnement visible des visages tournés vers elle alors qu'elle s'asseyait et que l'on posait sur elle le choixpeau. Quelques secondes de discussion… mais elle n'avait pas envie de protester, accepta la décision de l'artefact.
« SERPENTARD »
Se lever, mouvement mécanique, et se diriger vers sa nouvelle maison, ceux qu'elle a toujours considéré comme ses ennemis, tout en sentant peser sur son dos deux regards biens connus : l'un bleu aux étoiles dansantes et l'autre, sombre comme une mine de charbon, et armé de rancœur. Ignorer la place que lui a réservée Malfoy, à cpoté de lui. Sourire Un sourire assuré, amusé, dédaigneux. S'installer par mi eux, les serpents, le masque bien en place. Et commencer cette nouvelle vie… se préparer à survivre, puisqu'il n'y a pas d'autre choix possible. Et engager la conversation avec cette voisine blonde aux yeux d'herbe tendre, qui, si l'on en croit sa coiffure, veut faire croire au monde qu'elle est veuve et mère de deux enfants. Oublier Snape, oublier Ron et Hermione, là, à quelques tables de lui. Oublier Harry Potter, aussi. N'exister qu'au présent, dans cet éclat de rire et cette gorge qui se renverse pour mieux le libérer, dans ce commentaire mesquin sur cette nouvelle poufsouffle qui est tombé deux fois avant d'atteindre sa table, dans son empressement. Et dans ce regard de défi moqueur lancé à Malfoy qui la regardait, avec tant de méfiance, et de colère, qui semble lui dire qu'elle peut tous les tromper sauf lui. Il tomberait dans le panneau, c'est certain.
Exister jusqu'à ce que vienne la nuit et que, dans son dortoir, les souffles autour d'elle se soient apaisés. Et alors, cesser l'effort, laisser tomer le masque et essayer de dormir, comme les autres.
