Et voici le chapitre 3 qui donne un sens au titre. Bonne lecture et bonnes vacances !

- John Smith, votre nouveau professeur de philosophie.

- De philosophie ? répéta Kate éberluée.

- C'est exact, prenez place.

- Où… où est Monsieur Fletcher ?

- Il y a gagné une croisière lors d'un concours de science.

- Un concours de science ?

- Oui. Vous avez l'intention de tout me faire répéter deux fois ?

Un fou rire s'empara de la majorité des élèves suite à la remarque un tant soit peu moqueuse. La jeune femme n'en revenait toujours pas, ébahie par la tournure étrange de que prenait la situation.

- Mais il est nul en mathématiques ! s'écria-t-elle alors sans prendre en considération les railleries autres. Il serait incapable d'additionner deux et deux !

- Ne soyez pas médisante ! la réprimanda-t-il légèrement amusé. Ouvrez votre livre page centre vingt-trois.

Les étudiants s'exécutèrent, non sans un bourdonnement de bavardages que M. Fletcher n'aurait pas laissé impuni. Oui, dès le premier jour, les jeunes apprentis prenaient un malin plaisir à éprouver la patience de leur nouvel enseignant, testaient ses limites, son autorité et son caractère.

Toutefois, il se trouve que la patience d'un Seigneur du Temps –à meilleure raison du dernier Seigneur du temps- était sans limite, et malgré une petite touche d'humour, il émanait de lui une sévérité amère et foudroyante. Bien sûr, ce n'était qu'une impression, un pressentiment, comme si un fauve, un être de colère et de feu, une tempête se cachait dans son corps svelte et élancé, un ouragan tapis, un volcan en sommeil, une explosion prête à tout ravager dès les premiers signes de tension.

Kate s'installa lourdement aux côtés de son voisin de toujours, un certain Peter Carlisle, foudroyant leur nouveau enseignant d'un regard noir et sans pitié, tant et si bien qu'elle en oublia de le saluer.

- Tu le connais ? l'interrogea-t-il à voix basse, surpris par sa sombre humeur.

- Non ! ragea-t-elle mauvaise.

- Ce n'est pas l'impression que tu donnes…

La jeune femme grommela quelques phrases inintelligibles à l'adresse du Gallifréen. Une étudiante –une de celles qui se plaisaient à jouer les Picasso en matière de maquillage et qui croyaient que les tenues légères étaient d'actualité au mois de décembre- leva la main dans une rotation du poignet et des épaules tout à fait aguicheuse :

- Monsieur ?

- Oui ? s'intrigua le Docteur sans prêter attention à son sourire signé colgate.

- Ce texte est un extrait d'Hamlet, de Shakespeare.

- Quel sens de l'observation, railla Kate à voix basse qui n'appréciait que très peu son comportement de séductrice expérimentée.

- Et bien ? reprit le Gallifréen en lui jetant un coup d'œil intéressé qui figea son ancienne compagne d'effroi.

- Shakespeare n'est pas reconnu comme étant un philosophe, expliqua alors l'autre fière de sa propre analyse.

- Oh…, réalisa-t-il quelque peu désappointé par ce manque d'imagination. Et selon vous, qu'est-ce qu'un philosophe ?

- Un doux rêveur qui s'autorise à penser, soupira Kate à l'adresse Peter.

- Un homme qui pense et qui réfléchit au pourquoi de l'existence ? essaya la jeune femme troublée par la question.

- Donc un philosophe est un homme capable de penser, poursuivit le Docteur en s'approchant du premier rang.

- Oui, approuva l'autre sans trop comprendre où il voulait en venir.

- Shakespeare était un homme, n'est-ce pas ?

- Euh oui, je suppose…

- Il était donc capable de penser. « Je pense, donc je suis », vous me suivez ?

- Oui, oui…

- Donc Shakespeare était philosophe, conclut fièrement le Docteur en s'arrêtant à sa hauteur.

Il déposa un livre sur sa table, un sourire victorieux étirant ses minces lèvres sournoises. La jeune femme -prénommée Julianne- déglutit sous ses yeux perçants et ne put soutenir son regard plus de cinq secondes avant de baisser la tête vers sa copie où apparaissait ça et là des cœurs et des graffitis –mais aucune note réellement productive-.

- Retenez bien ceci, Mademoiselle…

- Julianne ! s'exclama-t-elle alors un peu plus provocatrice en le dévisageant à nouveau. Mais vous pouvez m'appeler Julie, comme mes intimes…, souffla-t-elle avenante.

Il remarqua qu'elle entortillait sa cravate du bout des doigts et se recula vivement en arrière, un peu pris de cours il est vrai par cette humaine aux ardeurs réchauffées.

- Nous sommes tous philosophes, clama-t-il alors pour disperser les doutes et les railleries qui filaient bon train sur cette légère promiscuité, car nous pensons tous à un moment ou à un autre à un degré qui concerne davantage que notre propre personne. Le sujet d'aujourd'hui traitera de l'abandon.

- Quel rapport avec Shakespeare ? s'interloqua Kate à voix haute.

- Aucun, j'avais juste envie de relire un passage, lança-t-il moqueur.

Un soupir collectif s'empara de l'assemblée tandis qu'il écrivait au tableau.

- Vous êtes gaucher, nota Kate sans considérer qu'elle n'était pas seule dans la pièce.

- Cela dépend des fois, exposa-t-il dans un haussement d'épaules.

- Laisse tomber le grand jeu Kate, celui-ci est trop jeune pour toi, se moqua Julianne avec un sourire mauvais.

- Je ne suis pas sourd Mademoiselle Gibson, rétorqua le Docteur en faisant volte-face. Et je ne suis pas aussi jeune que vous semblez le croire.

- 904 ans, c'est sûr…, souffla Kate en levant les yeux au ciel.

- Quoi ? s'éberlua Carlisle à ses côtés.

LES NECESSITES DE L'ABANDON.

Chacun recopia le titre, plus ou moins méfiant vis-à-vis de cet étrange personnage. Le Docteur, alias John Smith, sortit quelques feuilles de son sac, ainsi que plusieurs stylos de couleurs différentes. Il s'installa confortablement à son bureau puis, observant la trentaine d'étudiants plus ou moins bavards qui s'agitaient devant lui, il demanda d'une voix claire et solennelle :

- Qu'est-ce que l'abandon ?

Un jeune homme, un intellectuel qui se vouait une passion à la littérature anglaise, James Norrington, leva la main :

- Le refus de poursuivre ses objectifs ?

- C'est une bonne réponse, mais inexacte. L'abandon n'est pas toujours un refus. Il peut-être une obligation.

- On peut citer votre nom en guise d'exemple ? demanda Kate d'humeur insolente.

Le Docteur lui tira une grimace relativement comique -quoique vexée- qui échappa à l'attention des autres. Kate lui rendit un sourire mesquin et dénué de compassion. Ciel, comme il était navrant de se dire qu'il avait presque bien failli tomber sous son charme et sa tendresse la veille au soir. Franchement, qui avait osé l'épouser ?

- Prenons plutôt pour exemples les élèves de cette école, voulez-vous ? reprit-il plus sérieusement.

- Vous visez un ou une élève en particulier ? l'interrompit alors Julianne en retirant sa chemise pour ne laisser place qu'à un débardeur blanc transparent et bien trop plongeant.

Quelques sifflements et applaudissements de la part de quelques garçons en retrait retentirent à la vue de cette allure dévergondée. Elle s'entortilla une mèche de ses longs cheveux bouclés autour de l'index, sans cesser de le détailler avec gourmandise. Le Docteur resta un instant hébété par son physique des plus avantagés, puis secoua la tête, tâchant de prendre ses esprits.

- Non, en vérité je pensais aux élèves qui avaient abandonné ce groupe d'étude, expliqua-t-il en tâchant de ne pas trop s'attarder sur son soutien-gorge de dentelle rouge. Combien étiez-vous en début d'année ?

- Un tiers de plus Monsieur ! répondit James toujours au garde-à-vous.

- Un tiers ?

- Affirmatif, approuva le jeune homme en hochant vivement la tête.

- Que des filles, renchérit Julianne. Ce n'est pas une mauvaise chose, il y a moins de concurrence ainsi.

- Et pourquoi ont-elles abandonnée ?

- Personne ne le sait vraiment, déclara un étudiant près de la fenêtre qui se plaisait à bâiller aux corneilles nichées sur le bord. On n'a jamais eu de nouvelles.

- Et dans les autres cours ? Est-ce la même chose ?

- Non, il n'y a que dans celui-ci que les effectifs sont les plus défaillants, constata alors Kate suspicieuse de cet interrogatoire indirect et parfaitement bien mené.

- Intéressant, nota le professeur songeur.

Il ne commenta rien pendant quelques secondes, intrigué par de telles révélations. Il détailla un à un les étudiants présents, écrivit ces quelques informations sur une des nombreuses feuilles qu'il avait à sa disposition, et, discrètement, il sortit de sa poche son tournevis sonique, prêt à scanner la classe en l'agitant sous son bureau, à l'abri des regards indiscrets. Toutefois, tandis qu'il l'enclenchait, la sonnerie signalant la fin du cours retentit et chacun se leva sans attendre. Son appareil émit un sifflement étrange, une alerte sonore que lui seul discerna dans le brouhaha ambiant : la présence de biologie extraterrestre.

Malheureusement, il n'eut guère le temps de poursuivre le porteur de ce signal alien car il s'échappa en compagnie des autres près de la porte, se fondant avec intelligence dans la masse.

- Zut !

- Un souci ? l'interrogea alors une élève proche de son bureau.

Il releva la tête et rencontra le regard foudroyant de Kate, bras croisés, ses cheveux violets foncés coupés au carré ressortant davantage la colère de ses yeux de glace.

- Il y a un alien dans votre classe, déclara-t-il alors sérieusement.

- Tiens donc, je ne l'avais pas remarqué ! Ne serait-il pas grand et particulièrement casse-pieds par hasard, âgé du millénaire et très imbu de ses connaissances ?

- Non, je parle d'un de vos camarades, un étudiant.

- Quoi ?

- On ne dit pas « quoi » mais « comment », rappela-t-il alors en bon professeur de littérature.

Son attitude l'agaçait au plus haut point. Comment allait-elle le supporter demain ? Et après demain ? Et le reste de l'année ? Mission Impossible ! Et pourquoi diable se montrait-il aussi impétueux et moqueur envers elle ? Ne profitait-il pas de cette situation pour se venger de toutes les innocentes misères qu'elle lui avait fait endurer par hasard ? Sans plus se poser de question, bouillant intérieurement d'outrance et de consternation, Kate l'attrapa par sa cravate et, le toisant toujours aussi froidement, elle lui rappela très clairement :

- La prochaine fois que vous désirez mener une enquête, je vous interdis de vous fondre dans l'endroit en vous faisant passer pour un de mes profs, c'est bien clair ?

- Je ne vois pas en quoi cela vous dérange. On reforme la fine équipe, comme d'habitude !

Il lui sourit de toutes ses dents et lui décocha un clin d'œil ensorceleur, puis se recula, desserrant le nœud qu'il l'étranglait, pour finalement ranger ses affaires. Kate se surprit à lui rendre son sourire, un tantinet envoûtée, et se ravisa aussitôt. NON ! Elle ne devait pas céder à son charisme naturel, c'était tout à fait hors de question ! Pas maintenant. Il était déjà assez frustrant de devoir lui obéir au doigt et à l'œil parce que Môsieur incarnait les profs intransigeants et se permettait d'être plus autoritaire qu'à l'habituelle sans qu'elle ne se dévoue à lui dire « amen » à chacun de ses ordres et requêtes ! Non, non, et non ! Tout à fait hors de question !

- Tenez, puisque que vous être une élève appliquée, nettoyez-moi ce tableau, se moqua-t-il en lui jetant l'éponge au visage.

- Amen, grommela-t-elle mauvaise.