Note: Ce chapitre est écrit à la première personne. Du point de vue de Dean.
Merci à toutes pour vos commentaires :)
Un chapitre deux fois plus long que le premier, qui j'espère vous plaira.
Chapitre 2
Manhattan. Plus d'un million et demi d'habitants concentrés dans un quartier où l'hiver semble particulièrement atroce.
Un mois s'est écoulé. Ou, plus exactement, vingt quatre jours.
Une poussière dans la vie d'un homme.
Une poussière qui a bouleversé ma vie, radicalement.
Ce matin, comme presque tous les matins de ces quatre dernières semaines, je me projette en arrière.
Je revis cette nuit là, cette nuit où j'ai cru que ma tête se fendait en deux, que Sam me faisait une blague profondément débile dans l'espoir d'assister en direct à ma première et dernière crise cardiaque.
Je revois mon frère, acculé au mur de la salle de bain, si pâle que lorsque je l'ai vu, je l'ai cru sur le point de s'évanouir.
J'entends encore ses excuses, bredouillées comme s'il craignait que je ne me mette à le frapper. Je vois ses yeux noyés de honte, incapables de croiser les miens.
Je ne suis pas quelqu'un de très démonstratif, ni de très éloquent, loin de là. Sam me l'a suffisamment fait remarquer pour que j'en arrive à vouloir me faire tatouer « Je la ferme si je veux » sur le front.
Mais cette nuit là, lorsque j'ai glissé mon index sous son menton, l'obligeant à me regarder, j'ai dû faire preuve d'un remarquable talent de télékinésie. Incapable de parler durant quelques secondes, j'ai pourtant senti le corps de Sam se détendre, sa respiration s'apaiser. Je ne sais pas vraiment ce que mes yeux ont exprimés, mais je les adore ces deux là.
Et lorsque finalement j'ai pu articuler quelques mots, ceux-ci ont dû manifester plus d'éloquence aux yeux de Sam qu'un bataillon de filles en larmes devant « Titanic ».
J'ai vacillé, manqué de peu m'étaler sur le carrelage, un frère aux joues humides dans les bras.
Deux dossiers sous le bras, je traverse un long couloir fourmillant d'infirmières, de médecins, de civils, tente de ne pas en heurter la moitié – tous pressés comme si une armée de samouraïs leur collait aux fesses.
Le parking de l'hôpital étant archi plein, je m'étais garé un peu plus bas, près d'une série d'immeubles délabrés – comme le sont à peu près toutes les habitations de cette zone.
Le soleil se couche, rouge sang, derrière une colline argentée. Le spectacle serait presque beau, sans cet amas de misère étalé autour de ladite colline.
Un groupe de mômes noirs peu loquaces traverse la rue devant moi sans se presser, en fixant l'intérieur de l'impala.
Ils sont quatre, et l'un d'eux a un manche à balai à la main.
Il tourne la tête pour me regarder, alors que je ne suis plus qu'à cinq mètres de ma Chevy, et fait claquer le bâton d'un geste brusque contre la chaussée. Un de ses potes, qui fait rebondir une balle de tennis devant lui, rit et pointe du doigt mon pare-brise en signe d'avertissement.
Lorsque j'atteins enfin l'impala, ils ignorent le trottoir et coupent une allée marron pourri entre deux petits immeubles bas.
- Sale petits cons, je marmonne, avant de me laisser tomber sur le siège avec un soupir.
Je pose les dossiers sur les deux autres à côté de moi, et démarre.
La ville est littéralement enveloppée par la glace. D'immenses plaques transparentes recouvrent les façades, et les gouttières ploient sous le poids de petits stylets blancs tombant en cascade.
Les arbres luisent d'un éclat platine, et les voitures garées le long des avenues ressemblent à des sculptures. Ecoeuré à la perspective de devoir maintenir l'aiguille du compteur sur les 50km/h, de ne solliciter la pédale de freins qu'en cas d'absolue nécessité, je descend l'allée devant l'hôpital, et me replonge dans l'enquête.
Quatre personnes ont été assassinées à Manhattan ces deux derniers mois. Un certains nombres d'indices laissent à penser que ces crimes sont l'œuvre d'un seul et même meurtrier.
La première victime, Christopher Hooks, trente et un ans, a été attachée contre un mur. un homme écorché, lambeau de peau par lambeau de peau, puis éviscéré alors qu'il était toujours vivant.
La deuxième, Alec Monoley, dix huit ans, a été crucifiée.
La troisième, Kevin Gleen, vingt cinq ans, a été brûlée morceau par morceau pendant plus de quatre heures. L'assassin avait commencé par les pieds, éteint le feu au moment où celui-ci atteignait les chevilles, poursuivi son œuvre avec tour à tour un marteau, un pic à glace et un rasoir – utilisé pour lacérer la chair de la victime à plus de cent dix reprises, là encore selon des angles différents. Ensuite, il avait laissé se consumer les chevilles et les genoux, étouffé de nouveau les flammes, etc. l'examen des blessures de Gleen avait révélé la présence de jus de citron, de sel de table et d'alcool.
La quatrième, Mola Cartson, quinze ans, a été saignée à blanc. Son tortionnaire l'a lacéré à grands coups de scalpel, puis l'a recouverte de miel, et laissé à la merci de milliers d'insectes. Elle s'est lentement vidée de son sang, ligotée sur une chaise, pendant trois heures.
Après vingt longues minutes passées à tourner en rond dans les avenues débordantes, je débouche enfin dans la rue menant au Red Night Motel. Impressionnant comme nom. Je me demande combien de nuits blanches le proprio s'est torturé le bulbe à le chercher. Sans mauvais jeu de mots. Le proprio… Merde. Maintenant que j'y pense, j'ai de nouveau cette furieuse envie de démolir quelque chose, n'importe quoi. Je hais profondément ce type, et j'ai mes raisons.
Je verrouille la portière de l'impala,les quatre dossiers sous le bras – dossiers que j'allais devoir décortiquer avec Sam pendant Dieu sait combien de temps- et longe l'allée pavée de petites pierres, à peine plus large que les coupelles sur lesquelles on met les tasses de café.
Sur le pas de la porte d'entrée, je m'arrête une seconde. Je respire profondément par le nez, les yeux clos. Lorsque je me décide à les ouvrir de nouveau, je vois l'énergumène derrière son comptoir. Il me fixe, son petit sourire condescendant plaqué sur les lèvres.
Sale fils de pute.
Sam et moi avons débarqués ici la veille au soir. Et quand mon frère a réclamé une chambre double, ce type s'est montré si insultant que j'ai cru qu'il cherchait à se faire tuer.
Il nous a d'abord examiné l'un après l'autre de la tête aux pieds, tel le commandant d'un camp de concentration s'efforçant de déterminer s'il valait mieux nous enfermer dans une cage ou nous éliminer tout de suite. Puis il a reporté son regard sur un pointillé au-dessus de mon épaule.
- Un problème ? lui a demandé Sam, d'un ton qu'il s'efforçait de maîtriser.
- Nan, a répondu l'intéressé sans essayer le moins du monde de masquer son mépris. 'Faites ce que vous voulez. Chacun son truc.
Il regardait mon frère comme s'il venait de pisser sur son comptoir.
Sam m'a jeté un coup d'œil, nerveux. Je le voyais s'empourprer légèrement, devinais sans difficulté qu'il était on ne peut plus mal à l'aise.
Je me suis efforcé de paraître serein, et avancé d'un pas. Mon visage était si proche de celui de l'homme que j'ai pu sentir les relents de munster – à moins que ce ne soit un rat crevé – de son haleine.
- Donnez moi les clefs.
Au son de ma voix, sèche et un brin agressive, son sourire s'est légèrement affaissé.
Il me fait penser à tous ces garçons tordus et aigris au lycée qui consacrent leur vie d'adulte à se venger de leur adolescence en se comportant comme des connards fini avec ceux qui, estiment-ils, les ont maltraités au conseil de classe.
Celui là, en l'occurrence, a un sérieux problème avec l'idée que deux hommes pouvaient éventuellement partager le même lit.
- Bien sûûûr, a-t-il lâché au bout de quelques secondes, d'un ton franchement arrogant.
Avec une grimace que j'aurais volontiers fait disparaître d'un bon coup de poing, il m'a tendu les clefs, lentement, très lentement.
Je les lui ai arraché de la main, avant de rejoindre la chambre, Sam sur les talons.
Je serre les dents, espérant que cela m'empêchera de l'insulter lorsque je passerai inévitablement devant lui, et entre.
- Bonjour, lance t-il d'une petite voix hautaine, quand je me dirige vers les escaliers, évitant soigneusement de poser mes yeux sur sa tête de fouine. Sympa, votre promenade en ville ? Votre voiture est repoussante, vue d'ici. Il y a des débordements de boue, dehors ?
Je fais volte face, anéantissant en même temps le peu de self control que j'avais réussi à conserver, et le fusille du regard.
Une fraction de seconde, il se ratatine sur son siège. Je lève les yeux au ciel avant de les reporter sur sa petite tête en forme d'œuf, et dit :
- Elle est à vous, la boîte de conserve que je viens d'encastrer en arrivant ? J'trouvais pas de place où me garer, alors…
Ses petits yeux se réduisent en une fente verdâtre, et je dois faire un effort surhumain pour ne pas ricaner.
A la place, je le gratifie d'un sourire narquois.
- C'est pas ma faute, avec toute cette boue sur mon pare-brise…
Il essaie de s'en cacher, mais je remarque le coup d'œil qu'il jette dehors, inquiet pour sa petite Twingo toute neuve.
Presque satisfait, mais pas encore tout à fait, je fronce le nez, hume l'air avec une moue dégoûtée, recule de quelques pas.
Puis je lui fais à nouveau face et braque mon regard dans le sien.
- Vous sentez ?
Sale fouine plisse les lèvres, et crache :
- Je sens juste votre présence envahissante me taper sur les nerfs.
Les effluves répugnants de son haleine me fouettent le visage, et je tourne brusquement la tête, franchement écœuré.
- Puuuuut… Huuuuu, Aheeeeeem ! Merde ! Je me disais bien que ça venait de là !
Je tourne les talons, en-ti-è-re-ment satisfait cette fois, et regagne les escaliers, un début de sourire aux lèvres en imaginant la tête que doit afficher le gérant.
Au moment où je grimpe la vingt troisième marches, j'entends le bruit familier d'une porte qui s'ouvre. Une fraction de seconde plus tard, Sam apparaît, un léger sourire aux lèvres et une étincelle malicieuse dans ses yeux clairs. Je ne suis plus qu'à deux marches de lui lorsqu'il empoigne ma veste à deux mains et me tire fermement en avant. Je perds l'équilibre mais déjà il me plaque contre le mur. La brusque pression de son corps contre le mien est si agréable que j'en ai presque mal.
Sam m'embrasse avec fougue tout en m'attirant à l'intérieur de la chambre. Sans perdre une seconde à fermer la porte, il me fait reculer, les mains pressées contre mes reins, jusqu'à ce que je sente mes jambes cogner contre le lit.
Je n'ai pas le temps de cligner des yeux qu'il me pousse sur les draps pêle-mêle et enserre mes hanches de ses cuisses, sans cesser de m'embrasser.
Je peux respirer l'odeur de sa peau, sentir la chaleur de sa chair et tous nos organes, nos muscles et nos artères vibrer de concert.
Enfin, sa bouche se détache de la mienne, et ses lèvres m'effleurent l'oreille.
- Tu m'as manqué, murmure Sam.
- Je m'en rends compte. (Je lui dépose un baiser dans le cou). Tu as réussi à trouver quelque chose d'intéressant ? Tu as le nom de notre bestiole ?
Je m'attends à ce qu'il proteste férocement quelque chose du genre : « Tu as cru que j'étais ta bonne ? J'suis pas Superman non plus. Le FBI pense que c'est un homme, les parents des victimes pensent que c'est un homme, tout le monde pense que c'en est un, sauf trois joyeux débiles : Moi, toi, et Bobby. Alors non, il va me falloir un peu plus de temps. ». Aussi je lève un sourcil étonné lorsqu'il pousse un gémissement sourd et répond simplement :
- J'ai bossé toute la journée, évidemment, que j'ai trouvé.
- Ça fait longtemps que tu m'attends ?
De la tête, il me signifie que non, puis mordille ma clavicule avant de dénouer l'étreinte de ses jambes autour de ma taille, et de s'asseoir sur mes cuisses. Une jambe appuyée sur le matelas de chaque coté de mes hanches, le dos droit, la tête légèrement penchée sur la gauche, il me dévisage avec un petit air gourmand.
Il est si beau, le front balayé de mèches brunes, les lèvres entrouvertes sur un visage si doux et déterminé a la fois que je sursaute, lorsqu'il répète pour la troisième fois.
- Dean ?
- Mmmh, oui ? Quoi ?
Un sourire fleurit sur les lèvres de mon frère, qui se contente de hausser les épaules en guise de réponse.
- Où est Bobby ? je demande.
- Chez lui, il n'est pas resté longtemps. Juste assez pour me jeter un énorme bouquin dans les bras. J'ai lu deux cent quatre-vingt pages, en caractères microscopiques, pour ne trouver que six lignes sur les Hyredolpha. Six. Eparpillées dans tous le pavé. Je ne remercierai jamais assez Bobby pour son aide.
Il appuie ces derniers mots d'une moue contrariée, et baisse les yeux sur ma poitrine.
Je grimace.
- Iraie quoi ?
Sam sort de sa contemplation.
- Hyredolpha, répète t-il patiemment.
Deux petites fossettes creusent le coin de ses joues, alors qu'il me gratifie d'un rictus narquois.
- La bestiole qui t'empêche d'aller à Miami à un nom, tu sais. Elle ne s'appelle pas juste « bestiole qui t'empêche d'aller à Miami ».
Je lève les yeux au plafond, avant de les darder sur Sam, lui rendant son sourire.
Imperturbable, il continue, abandonnant en route sa voix d'avocat qui s'adresse à un parfait demeuré.
- J'ai dû lire deux cent pages et quelques de l'encyclopédie anatomique pour le comprendre. Ne me demande pas le rapport, il n'y en a pas. Mon cerveau dégouline de schémas, d'organes, de virus, de… (Il émet un soupir las pour parfaire son explication). Je n'ai plus qu'à me recycler dans la médecine.
J'acquiesce avec un sourire, franc cette fois, avant de détourner le sujet. Ce que j'ai découvert cet après-midi, la manière dont Hooks, Monoley, Gleen et Cartson sont morts, n'est pas vraiment réjouissant. Je n'ai parlé à Sam que d'une toute petite partie. Juste assez pour qu'il soit en mesure de trouver a quoi on a affaire. Pas que je veuille faire cavalier seul, je n'en vois pas l'intérêt. Non… Disons que lorsque je l'ai appelé, après avoir rencontré quelques membres de la famille des quatre victimes, je n'avais pas très envie de le noyer sous une tonne de détails macabres. Et même maintenant, surtout maintenant, je n'en ai pas envie. Je lui parlerai de tout ça demain, il me parlera de tous ses fabuleux exploits intellectuels demain.
- Il a dit pourquoi il était pressé ? Bobby j'veux dire…
- Il baillait toutes les cinq secondes. Je suppose qu'il est allé se coucher.
- Et toi ? dis-je en laissant courir ma main le long de sa cuisse. Tu n'aurais pas besoin de te reposer aussi ?
En guise de réponse, Sam émet un autre gémissement, hoche la tête et me cogne le front.
- Aïe.
- Désolé, s'excuse t-il avec un petit rire.
- Tu es vidé.
Il me regarde droit dans les yeux.
- Complètement. Mais j'ai encore plus besoin de toi que de sommeil. (Il m'embrasse de nouveau). J'ai besoin de te sentir en moi, tout au fond de moi. Vous pensez pouvoir me faire cette faveur, monsieur le tueur de monstres ?
- Je suis toujours partant pour rendre service, monsieur le docteur.
- C'est ce que j'ai cru comprendre.
Il se laisse tomber à côté de moi, un bras sous la tête, évalue le grand lit d'un regard grave et fait un mouvement du menton vers la porte béante.
- Tu la fermes, ou on se donne en spectacle devant les voisins ?
Lesdits voisins sont au nombre de sept, pour ce que nous en savons, éparpillés dans les chambres autours de nous.
En face : Une vieille perverse à moitié sourde mais tout sauf aveugle. (La veille au soir, elle est rentrée dans notre chambre, comme ça, sans même se donner la peine de frapper à la porte. Sam et moi, qui ignorions naturellement sa présence, étions dans la salle de bain. Sam se brossait les dents, je me rasais. Ou du moins j'essayais de me raser. Mon frère, qui s'était fixé un but ultime : « Aujourd'hui, je dois me faire étrangler », ne cessait de me pousser d'un coup de hanche (ou d'un coup d'épaule, ou d'un coup de coude, ou à deux mains, ça dépendait), de devant le miroir suspendu au dessus du lavabo. Il y avait des jours où il n'en fallait vraiment pas beaucoup à mon frère pour s'amuser. Il éclatait de rire comme un gosse, un filet de dentifrice dégoulinant sur le menton, lorsque je vis la vieille. Ou plutôt, lorsque je la senti. Car c'est bien l'immonde odeur de son eau de Cologne qui me fit tourner la tête. Les deux mains appuyées sur sa canne, elle nous regardait avec un sourire qui devait faire trois fois le tour de sa tête. Sam émit un hoquet de surprise - la brosse à dents pendouillant dans sa bouche - lorsque son regard suivit le mien. Je n'eus pas le temps d'en placer une que la vieille braillait : « Je vous ai apporté des cookies ! Ils sont sur votre lit ». Mon expression devait être suffisamment éloquente (où celle de Sam, je n'en savait rien), car elle enchaîna :
« J'ai frappé ! Personne n'a répondu. La porte était entrouverte. Bref, on ne va pas y passer la nuit. Vous êtes mes voisins. »
- 'oisins ? répéta Sam difficilement, avant de se tourner pour cracher le dentifrice qui encombrait sa bouche.
- J'comprends pas ! cria la vieille.
Je jetais un coup d'œil à mon frère, qui me le relança. Ping-pong oculaire.
- Voisins ? re-répétais-je, m'efforçant d'adopter un ton affable. De motel ? La prochaine fois, ça vous ennuierait d'attendre un peu plus longtemps devant la porte ?
- J'comprends pas ! beugla t-elle, une main en coupe sur son oreille, histoire de bien illustrer ses propos, au cas où j'étais un parfait débile mental. Et elle partit. Comme ça.)
A droite : Les sosies de Barbie et Ken.
A gauche : Un buldozer vivant d'une quarantaine d'années.
Pour ce qu'on a vu.
- Et Bien…
La paume de Sam se pose sur mon estomac.
- Dis moi où tu as mal.
- Un peu plus bas, en fait.
J'ai à peine refermé la porte que Sam me cloue contre le mur et m'embrasse à pleine bouche. De sa main gauche, il m'agrippe la nuque ; la droite explore déjà mon corps comme un petit animal affamé. Je suis plutôt du genre porté sur la chose, mais si je perdais ne serait-ce que d'un iota la performance de mon système cardiaque, Sam m'expédierait directement aux soins intensifs.
- Apparemment, le petit frère a décidé de diriger les opérations, ce soir.
- Le petit frère, chuchote t-il en faisant courir le bout de sa langue le long de mon épaule, a tellement le feu au cul qu'il va falloir sortir la lance incendie.
- Je le répète, le sage et magnanime aîné que je suis ne demande qu'à rendre service.
Sam recule, et sans me quitter des yeux, ôte sa chemise qu'il envoie balader sur la table de chevet. Il n'est pas trop maniaque de l'ordre. Puis, sur un baiser presque brutal, il pivoteet s'engage dans la salle de bain.
- Où tu vas ?
Ma voix me parait un rien enrouée.
- Sous la douche.
Il se débarrasse de ses chaussures à l'entrée de la salle de bain.
Une petite flèche de lumière extérieure traverse la chambre et pénètre dans la petite pièce d'eau, où elle joue sur les muscles de son dos, de ses fesses.
Après avoir envoyé ses chaussures rejoindre sa chemise (faisant s'écraser la lampe de chevet au sol par la même occasion), Sam se retourne pour me regarder, les bras croisés sur sa poitrine nue.
- Tu prends racine ? me lance t-il.
- Non, je profite de la vue.
Aussitôt, il décroise les bras, glisse une main sur sa poitrine, sur les muscles parfaitement sculptés de son ventre. Il tourne les talons, cambre le dos, m'offrant le spectacle de ses fesses arrogantes. Tournant légèrement la tête de façon à rencontrer de nouveau mon regard, il se déleste de ses chaussettes. Ses doigts s'attardent sur son ventre avant de défaire le bouton de son jean. Il se penche souplement en avant, le fait tomber sur ses chevilles, s'en dégage et me fait face.
- Tu commences à sortir de ton hébétude ? me demande t-il.
Je laisse échapper un sifflement admiratif.
- Fais gaffe Sammy. Ce que tu viens de faire, là, ça porte un nom, comme ton Hyretruc : attentat à la pudeur. Ou, si tu préfères : détournement d'adulte irresponsable. C'est…c'est inhumain.
J'accompagne ma remarque d'un mouvement de tête réprobateur, les sourcils froncés. Appuyé contre le chambranle, Sam coince les pouces dans l'élastique de son boxer noir, arque un sourcil en me voyant approcher. Ses lèvres dessinent un sourire diabolique.
- Dis, tu veux bien m'aider à enlever ce truc, j'ai une crampe dans les doigts.
Je l'aide. Sans ménager ma peine. Je trouve ça épatant d'aider les autres.
Pendant que Sam et moi faisions l'amour sous la douche, une pensée me traverse l'esprit :
Je n'éprouve plus le moindre sentiment de culpabilité. Plus le moindre problème de conscience. Je suis parfaitement conscient de ce que je suis en train de faire. Des gémissements de mon frère, jusqu'au léger bruit que font ses paumes plaquées contre la paroi en verre. De sa poitrine soulevée au rythme des mouvements de mes hanches. De mes lèvres sur la peau tiède et ruisselante de sa nuque.
Du frissonnement de son corps lorsque je me retire et le tourne face à moi pour capturer avidement ses lèvres. De la sensation délicieuse qui embrase chaque parcelle de mon être lorsqu'il m'enlace de ses bras, si fort que je peux sentir le sang pulser dans ses veines, avant de l'embrasser à pleine bouche.
Brusquement il se fige, éloigne son visage de trois petits centimètres du mien, chatouillant ma peau de son souffle tiède et précipité. Ses yeux verts ont la limpidité d'une pluie d'hiver. Ils brillent d'un amour que je n'ai jamais osé mériter. Que je n'ose toujours pas mériter.
Après la douche, on s'allonge sur le lit, toujours mouillés, ses cheveux châtains paraissant plus foncés sur mon torse, l'écho de nos ébats résonnant toujours à mes oreilles.
Il y a sur son épaule une cicatrice de la taille d'une épingle, le prix à payer lorsqu'une lame vous traverse la peau.
Je me penche pour l'embrasser.
- Mmmm…murmure t-il. Encore.
De ma langue, j'effleure la marque.
Sam passe une jambe par-dessus la mienne, puis me caresse la cheville avec son pied.
- Tu crois que c'est érogène, une cicatrice ?
Sa paume chaude se déplace sur mon ventre, frôle les tissus cicatriciels durs comme du caoutchouc, quasiment invisibles à l'œil nu, mais bien présents pour me rappeler qu'une seconde d'inattention n'est jamais sans conséquences.
- Et celle-là ? dit Sam en s'attardant sur la pulpe de mon pouce gauche.
- Non, celle-là n'a rien d'érogène, Sam.
- Tu te débrouilles toujours pour éluder le sujet. C'est une coupure, de toute évidence.
- Ah oui ? Tu es médecin peut-être ?
Il ricane.
- Je parie que t'as essayé d'éplucher une carotte.
- Ah. Ah. Arrête, ça me fait mal quand je rigole.
Sam émet un reniflement amusé, grommelle quelque chose que je ne saisis pas, et pose sa main entre mes cuisses.
- Allez, dis moi.
Je ne réponds pas, les yeux rivés sur le plafond.
Parce que j'éprouve un certain plaisir à le laisser insister, à entendre sa voix virer à la supplication, degré par degré. Machiavélique, peut-être, mais je l'assume. Mais, surtout, parce que l'origine de la cicatrice en question est tout sauf héroïque. Lamentable, ridicule, parfaitement débile, voilà ce qu'elle est. Et je n'ai pas particulièrement envie d'entendre mon frère s'étrangler de rire comme une baleine.
Sam pousse un soupir que je devine plus contrarié qu'autre chose, et lance une nouvelle offensive :
- Alleeeez ! Dis moi !
Il a la voix mi plaintive, mi scandalisée d'un gamin de dix ans tentant de convaincre sa mère qu'il est en âge de boire de la bière.
J'ai toutes les peines du monde à garder mon sérieux.
- Je ne comprends pas, grommelle t-il. Je connais l'origine de toutes tes cicatrices. Celle-là, (il effleure la peau au-dessus de mon nombril) c'est une morsure. Celle-là, une balle. Celle-là, un coup de couteau. (Ses doigts courent de mes épaules à mes jambes).
Il se tait, et je songe sans prendre le risque de le lui faire remarquer qu'il en a oublié cinq.
- Plus : chute du toit, au Wisconsin. Encastrement dans un mur en Arizona. Birkel, le connard qui t'as sauté dessus par derrière, à Texas City. La lampe du motel, au Nouveau Mexique. Et le coup de dents numéro deux.
Au temps pour moi.
- La seule dont j'ignore la cause, reprend t-il très vite, c'est celle-là. (Il appuie doucement son index sur mon pouce). Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu refuses de m'en parler.
Il marque une pause, attendant sans doute que je capitule. Ce que je ne fais pas. Mais s'il s'obstine comme ça, je vais devoir lui mentir.
Prenant appui sur son coude, Sam me considère un long moment.
- Tu n'es pas obligé d'en parler, fait-il enfin d'une voix douce.
Un sourire fugitif passe sur mes lèvres. Je connais cette phrase là. Et le ton qui allait avec. Par là, Sam pense l'exact opposé de ses paroles. Ne manque que l'expression inquiète – que je le soupçonne fortement d'afficher- pour parfaire le tableau. Sachant pertinemment que Sam ne tiendra pas dix secondes avant de réitérer la question par tous les moyens détournés possibles et inimaginables, je décide d'abréger ses souffrances et tourne la tête pour le dévisager. Ça ne loupe pas. Sam me regarde comme on regarde un bébé marchant sur le bord d'une piscine.
- Une agrafeuse. J'ai…raté la cible.
Sam a l'air d'avoir avalé une grenouille, et je regrette aussitôt mes paroles.
- Tu…tu…sérieux ? dit-il, troquant son air ahuri contre un sourire grand comme le Kansas. Tu…t'es agrafé le pouce ?
A l'entendre, on croirait qu'il vient de me surprendre en train d'enfiler une couche. Je lève les yeux au plafond, avant de les reporter sur lui. Ça m'apprendra à fondre comme une mauviette dès qu'il dégaine sa mine de gosse abandonné sur la route une veille de Noël.
- J'étais gosse, ok ? Ça peut arriver à tout le monde.
- Oui-oui, confirme Sam d'un ton qui dément subtilement ce propos.
L'air tragique, il hoche gravement la tête.
- Je suis sûr, certain, archi-archi-archi- totalement- absolument convaincu que si, par soucis d'authenticité, je demandais à une cinquantaine d'illustres inconnus s'il leur est déjà arrivé de perdre un combat contre une agrafeuse, ils s'empresseront tous de répondre par l'affirmative. C'est évident.
Il soutient sans broncher mon regard assassin.
- Je suis cent pour cent avec toi. Si-si. J'te jure. Ça ne m'est pas encore arrivé, mais je doit être, tu sais, bizarre…
Il me gratifie d'un sourire goguenard, et bat des paupières.
- Tu es…
Je fronce les sourcils, feignant de réfléchir au qualificatif le plus adapté. Il prend les devants :
- Génial ? Merveilleux ? Parfait ? Trop parfait peut être ?
Je lève ma main gauche, écarte de mes doigts les mèches égarées devant ses yeux.
- 'Affreusement indigne du grand frère admirable que je suis' me parait plus approprié.
- C'est ce que je dis, je suis génial, en conclu t-il avec un haussement d'épaules.
J'opine.
- Evidemment. Et je ne m'abaisserai surtout pas à te rappeler le jour où tu as foutu le feu à une chambre de motel, et donc au motel tout entier, persuadé que si les grands vilains méchants clowns de la tapisserie ne t'avaient pas mangé tout cru pendant la nuit, c'était pour mieux bouffer les prochains clients. (J'adopte l'air du parfait innocent). Et je continuerai encore moins en te signalant que oui, peut-être, je me suis planté une agrafe, mais que tu t'es cramé les deux pieds le jour où tu as essayé de faire bouillir une micro casserole d'eau. Tu avais dix ans. Jamais, ja-mais, je n'oserais le préciser. J'en avais six, pour l'agrafe. Non vraiment, je ne m'abaisserai pas à ça. Ca ne serait pas digne de ma cicatrice.
- Connard.
- Pyromane. Manchot, en plus.
Quelques minutes plus tard, quand nous faisons de nouveau l'amour, je connais l'une des expériences les plus exquises et les plus déconcertantes de ma vie. Nos paumes se joignent, nos avant-bras aussi, et tout au long de mon corps, je sens ma chair et mes os presser les siens. A un certain moment, ses hanches s'élèvent, et il m'attire en lui avant de laisser ses jambes glisser à l'arrière des miennes. Quand ses talons s'arrêtent au milieu de mes mollets, j'ai l'impression de l'envelopper totalement, de me fondre dans sa chair, de mêler mon sang au sien. Jusqu'à son cri, qui me parait émis par mes propres cordes vocales. Cette position…innovante. Sam adore innover.
- Sam, chuchote-je en m'engloutissant en lui. Oh, Sam…
Un peu avant de s'endormir, il me frôle le cou de ses lèvres.
- Bonne nuit, dit-il d'une voix ensommeillée.
- Bonne nuit.
Sa langue s'insinue dans mon oreille, chaude, électrisante.
- Je t'aime, Dean, murmure t-il.
Lorsque je tourne la tête vers lui, Sam dort déjà.
Le troisième chapitre vous donnera une petite idée de ce que je vous réserve jusqu'à la fin de cette fic
