Chapitre V
« Ada ? »
« Oui, Ion-nîn ? »
Mon enfant se dégage un peu de mon étreinte, juste assez pour me regarder.
« Ada… Si je ne veux pas être roi… est-ce que c'est grave ? »
« Tu ne veux pas ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que quand on meurt tout le monde se met à pleurer. »
« C'est la preuve qu'on a été un bon roi, qu'on a été aimé. »
« Oui, mais au final ça rend les gens tristes. Il faut être immortel pour être roi. »
Je souris doucement et passe ma main dans ses cheveux.
« Tu crois que si tu n'es pas roi je serai moins triste ? »
Le silence. Je sais que j'ai tapé juste. Il n'ose pas exprimer cette pensée alors il la généralise. Comme je l'ai souvent fait.
« Je serais triste de toute façon. Tu es mon fils et je t'aime profondément. »
« Même si… »
« Que tu sois de mon sang ou pas ça n'a aucune importance ? Tu sais, les gens qui accordent de l'importance à outrance aux liens du sang sont des gens qui ne savent plus quoi faire pour faire du mal. »
« Ada ? »
« Oui Ion-nîn ? »
« Toi… tu as des parents ? »
« Oui. Mon père et ma mère sont roi et reine de Mirkwood. »
« Tu étais déjà prince alors ? »
« Oui… et d'ailleurs, mon sang aussi me posait problème. »
« Ada ? »
« Oui Ion-nîn ? »
« Pourquoi Fingol est il méchant avec moi ? »
« Qu'est ce qu'il a fait ? »
« Il a essayé de me perdre en forêt… »
Thranduil soupire. Son fils aîné lui donnait bien du souci.
« Laegolassië ? Viens sur mes genoux, mon petit. »
Legolas cessa de jouer avec son épée en bois et monta sur les genoux de son père. Il avait les cheveux longs jusqu'aux reins, ils n'étaient pas tressés et encadraient son visage rond d'enfant. Ses yeux bleus pétillaient de malice bienveillante et d'une intelligence avide. Il se cala tout contre le roi et ses petits doigts se refermèrent sur la tunique couleur forêt que ce dernier portait.
« Sais-tu pourquoi tes frères aînés ne seront pas rois de Mirkwood ? »
« Non, Ada. »
« Ta mère… Cinuviel, la reine, ne devait pas pouvoir avoir d'enfant. Quelqu'un lui a fait du mal quand elle était très jeune et son corps n'était plus capable de donner la vie. »
« Mais je suis là ! »
« Oui… Mais Cinuviel voulait des enfants, elle en voulait vraiment. Elle était faite pour donner son amour. Alors elle a demandé à une autre femme, celle qui devait être nourrice royale, si elle voulait porter les enfants du roi. Elles sont venues me voir ensuite pour m'expliquer qu'elles voulaient… »
« Mes frères sont les fils de la nourrice royale Endille ? »
« Non, pas d'Endille… Mais oui, avant sa mort, la nourrice était mère biologique de mes enfants. On ne leur a jamais caché mais c'est Cinuviel qui les a élevé. »
« Nanneth était courageuse… elle a élevé des enfants qui n'étaient pas de son sang… »
« Oui. Très courageuse. Mais un jour… elle est tombée « malade ». Elle avait tous les symptômes de la grossesse mais comme nous pensions que c'était impossible nous avons cherché de quoi elle souffrait. C'est Elrond qui a vu que tu étais là. Tout petit, dans le ventre de ta mère. Le royaume était en fête. »
Il marqua une pause. Il sembla à Legolas que son père allait pleurer. Mais après une longue respiration, il reprit son récit.
« Ta mère t'as aimé dès qu'elle a sur, mais sans délaisser les autres. Elemir était au petit soin avec elle bien qu'il sache qu'il perdait sa place d'héritier du trône. Au fils des mois Cinuviel s'est affaiblie. Elle était trop faible le jour de l'accouchement…. »
« Elle est partie dans les cavernes… je sais ça. Mais ce n'est pas grave ! Elle vient me voir en songe pour me dire qu'elle veille sur moi. »
« Ah oui ? » Le roi souriait
« Pas souvent… mais elle l'a déjà fait. »
« Son amour lui survit. Bref… Est-ce que tu comprends le problème que ta naissance a posé ? Bien que le problème ne vienne pas de là ? »
Legolas réfléchit un moment, repassant la conversation au peigne fin. Il prit un air abattu.
« Je ne suis pas vraiment leur frère… »
« Non, Legolas, le problème c'est que tu es l'héritier légitime. Que c'est toi qui sera roi de Mirkwood un jour. »
« Ils sont jaloux ? »
« Certains d'entre eux oui… Et Fingol plus que les quatre autres. Bien qu'il n'ai jamais eu la moindre chance de part son manque d'objectivité. »
« C'est par jalousie qu'il agit comme ça alors ? »
« Oui. »
Legolas parut soulagé.
« Ils ne le diront jamais, ils préféreront toujours dire que le problème vient d'ailleurs. Parce qu'ils savent que ce n'est pas juste de leur part. »
« Il vaut mieux ne pas en parler avec eux alors… »
« Fingol risquerait de s'énerver et de se mettre en colère s'il est percé à jour. »
Legolas réfléchit un long moment en silence, sur les genoux de son père. Il n'était pas satisfait de la réponse à la question qu'il avait posée. Il se leva, sourit pensivement à son père, puis avec un merci et un baiser sur la joue de ce dernier, il fila de la salle du trône. Il prit le chemin des arènes sous le regard de Thranduil, qui inquiet pour son cher fils, redoutait les conclusions qu'allait tirer Legolas de ses explications. L'enfant quitta son champ de vision en direction des camps d'entraînement. Il allait chercher le conseil d'Elemir. Le roi sourit, Legolas ferait un bon successeur. Du haut de ses huit ans, il faisait déjà preuve de retenue vis-à-vis d'un point de vue qu'on lui donnait et allait en chercher un autre. Le fait que son propre père lui donne un avis ne lui suffisait pas. L'enfant accourut aux camps où s'entraînait l'aîné de ses frères. Elemir était grand et blond. Ses cheveux lui coulaient le long de l'échine, jusqu'au reins, ils ondulaient légèrement. Ses yeux étaient d'un vert sombre. Il était entrain de tirer à l'arc sur une cible en paille. Lorsqu'il vit le petit bout de blond s'asseoir derrière la barrière pour le regarder, il posa son arc et s'avança vers lui.
« Qu'est ce que tu fais ici, petit frère ? »
« Je cherche des réponses. »
Elemir sourit.
« Que voilà un ton bien sérieux ! »
« C'est que… c'est à propos de l'héritage du trône… »
« Ada t'a expliqué que nous n'avions pas la même mère ? »
Il était sincèrement surpris que son père ait parlé de cela avec un enfant de 8 ans. Il s'assit près de son petit fère.
« Oui… »
« Pourquoi, si je peux me permettre ? »
« J'ai demandé pourquoi Fingol était méchant et… »
« Et il n'a pas voulu te mentir… Je comprends. Qu'est ce que tu veux savoir ? »
« Fingol n'est pas celui qui devrait être le plus jaloux et méchant… »
« Fingol sait que si je deviens roi, il pourra atteindre une position confortable sans effort. Il sait aussi que tu n'auras pas cette naïveté. Tu feras un grand roi, Legolas, il le sait et in l'aime pas ça. »
« Mais tu n'es pas bête ! Tu aurais pu empêcher ça… »
« Je dois par deux fois la vie à Fingol. »
« Donc il comptait sur ta reconnaissance. »
« Oui. »
Legolas prit le temps d'assimiler ce que lui disais son frère, il commençait à comprendre la situation dans laquelle chacun se trouvait. C'était tellement étrange de se rendre compte qu'il avait ignoré tant de choses pendant tellement de temps. Elemir s'assit près de lui et posa une main sur sa tête.
« Tu sais, quand on a trop de choses à penser, le tir à l'arc aide à retrouver un esprit calme et serein. »
« Ada dit que je suis trop jeune pour les arts de la guerre. »
« On est jamais trop jeune pour apprendre le tir à l'arc. Viens on va en trouver un à ta taille. »
Finalement, Legolas endossa un carquois de cuir clair et s'avança vers une cible, armé d'un arc composite léger. Elemir l'aida à se tenir convenablement, lui montrant l'écartement des jambes, lui montant les coudes, lui redressant le dos et lui élevant le menton. Le plus jeune des deux elfes avait du mal à se tenir tout à fait droit avec le poids du carquois dans le dos. Mais son frère savait qu'il trouverait la bonne position très vite. Le petit blond avait une capacité d'adaptation qui lui faisait honneur. Il banda son arc quelques secondes, sans flèches, pour tester la résistance de la corde. D'abord sans flèche, puis avec l'une d'entre elles ? Ses doigts caressaient les plumes avec aisance, il ne semblait pas peiner à maintenir l'arc tendu. Mais il lâcha la corde trop lentement et ses doigts la suivirent trop loin, déséquilibrent la flèche qui partit se planter quelques mètres plus loin, dans le sol.
« Attends, regarde. »
Il prit sa main et guida son bras plus haut encore et lui fit lâcher la corde sèchement. La flèche atteint la cible de justesse. Legolas sauta de joie et empoigna une autre flèche. Elemir le regarda faire tout l'après-midi. Ses tirs étaient excellents pour un garçonnet de son âge. Il n'y avait aucun doute, il ferait un archer d'exception. Cependant, le jour déclinait et il fallut rentrer. Quand Legolas entra dans la salle du trône, l'angoisse de Thranduil s'envola. Son fils souriait à pleine dent et lui sauta sur les genoux. Elemir lui adressa un clin d'œil confiant.
« Tu as passé une bonne après-midi, Ion-nîn ? »
« Oui ! Elemir m'a montré comment tirer à l'arc ! Et j'arrive à les envoyer dans la paille ! »
« Ah oui ? » questionna le roi, impressionné et amusé par l'enthousiasme de son fils. « Toutes ? »
« Pas la première… mais j'ai mis toutes les autres ! »
Le roi regarda son fils aîné, qui lui confirma. Thranduil se leva avec son fils dans les bras pour l'installer à table avec les autres.
« Alors tu veux continuer à apprendre à tirer ? »
« Voyons père, ne soyez pas ridicule. » rit Fingol « Legolas n'a ni l'âge ni le talent nécessaire pour pratiquer quelque art martial que ce soit. »
« Un peu à ta manière quand il s'agit de t'occuper du bonheur des autres, Fingol. »
« P…Père ? »
« Elemir, toi qui l'as vu tirer, penses-tu qu'il soit près ? »
« Il a les qualités requises, et surtout ça lui plaît. Ce serait dommage de gâcher des talents si tôt révélés. »
« Qu'en pense le concerné ? » Demanda le roi en souriant à son héritier.
« Je peux garder Elemir comme professeur ? »
La table éclata de rire, sauf Fingol bien entendu. Legolas avait 11 ans. C'était un peu tôt pour apprendre le tir mais tant pis. Si cela rendait le prince heureux personne ne contredirait ce choix. Dans son coin, près de son frère aîné, Fingol fulminait. Décidément ce petit hybride était bien trop encombrant. Quand son père avait-il compris la haine caché sous ses rires ? Peu importait. Le petit prince allait le payer. Après tout… tout était de sa faute.
