ROSE TRAGÉDIE

N/a : Bonjour Mesdames, Messieurs, Mesdemoiselles !

Pour commencer, je tiens à remercier ceux qui m'ont lue, et plus encore ce qui ont laissé une review. Merci tout particulier, donc, à Basmoka, telle17, Hell Butler, et Dream's Girl. J'espère que la suite vous plaira autant voire davantage ! En effet, nous entrons désormais vraiment - mais, doucement je dirais - dans l'histoire elle-même.

D'autre part, oui, je publie en avance : c'est que demain je rentre en cours, et ça risque d'être... le rush, et puis bien préoccupant ! Je préfère donc faire ça à tête quasi-reposée, maintenant, et donc en 'avance'. Je vous souhaite une agréable lecture, réitère le souhait que cela vous plaise... et, bien entendu, je vous en prie, continuez à me donner votre avis !

Voilà, hope you'll enjoy !

Bergère.

Disclaimer : en général j'oublie d'écrire cette petite chose. Donc ! tout ce qui est reconnaissable appartient à JKR. Il y a des OC, mais pas seulement. Quant à nos deux protagonistes, j'ai la prétention - c'est mal XD - de les considérer un peu à elle, un peu à moi, car ils sont très peu développés dans les romans, et je les ai vraiment forgé comme je le souhaitais, à partir du peu que je savais sur eux au départ. Voilà, bonne lecture une fois de plus !

Acte I : La vraie rencontre.

Moritura te salutat : découverte à travers les pleurs.

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Si Septima Vector et Filius Flitwick s'étaient rencontrés le jour même où la jeune femme avait pris ses fonctions à Poudlard, on ne pouvait pas dire que c'était à cette occasion qu'ils s'étaient vraiment connus, au-delà de la simple poignée de main. A vrai dire, cela n'avait pas non plus eu lieu la deuxième ni la troisième fois, et pendant des années ils s'étaient connus sans se connaître, s'en s'être véritablement appréciés. Si quiconque avait douté qu'on pût se côtoyer et se parler sans même s'être rencontré, ils auraient bien démontré que cela étaient parfaitement possible.

Sans prendre la peine de discerner la personne qu'ils étaient personnellement, véritablement, intimement, ils s'étaient connus et avaient cohabités, s'étaient estimés sans connaissance, en ne se sachant pas vraiment. Ils avaient été en contact avec la partie accessible, superficielle de l'autre, sans chercher – et sans savoir chercher – au-delà. A vrai dire, ils s'étaient connus comme ils connaissaient tous les autres, c'est-à-dire à travers une glace déformante, à l'opacité changeante mais toujours bien présente.

Ils s'étaient donc rencontrés au mois de février 1984, à une époque où ils se connaissaient déjà beaucoup, très bien même pour deux collègues. Ils s'étaient rencontrés dans la salle des Professeurs, dans l'incongruité d'une scène inattendue et qui se révélerait bouleversante.

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Le ciel était froid, noir, la nuit déjà tombée, et les nuages atténués par l'opacité nocturne ne pouvaient que se deviner dans le halo vague et brumeux qui entourait la lueur de la lune croissante, presque pleine. Les faibles rayons qu'elle envoyait semblaient se poser sur la fenêtre sans la traverser, et seules les bougies dont le flottement oscillait légèrement illuminaient la pièce avec un mélange d'intensité et de clair-obscur presque mystique. On voyait parfaitement ce que l'on faisait, on aurait pu lire sans éprouver la moindre gêne, et pourtant la semi-pénombre était bel et bien existante, avec son impression enveloppante, intimiste.

Il n'était que cinq heures de l'après-midi, mais comme l'hiver avait assombri les environ, la fatigue et la lassitude avait laissé la pièce vide, à l'exception d'un petit homme à l'allure épuisée, la main tremblante, le regard hagard. Assis sur un fauteuil à haut dossier derrière lequel flottaient, déjà presque effacées, les lettres de son nom, sa main serrait une lettre froissée, au parchemin légèrement abimé quoiqu'il en ait pris un soin incroyable, prenant garde à ne pas le déchirer. Aurait-il dû le prévoir ? Non, il ne l'aurait pas pu. Qui l'eût pu ? Plus qu'improbable, c'était insensé. Oh ! s'il avait pu se faire croire que c'était une erreur...

Une fois de plus, sa main resserra sa prise, puis il lâcha brusquement la missive, la ressaisissant à l'instant pour la lisser et la lire à nouveau avec attention comme si se faire du mal lui demandait beaucoup de sérieux, de concentration, d'art. Non, il n'aurait pas pu le prévoir, décidément. Mais alors, pourquoi cela arrivait-il ? au fond, à quoi bon chercher des raisons à la cruauté de la vie, à son injustice ? La vie, le destin, la fatalité comme elle lui paraissait maintenant, n'avait pas à se justifier devant lui. Il n'était rien, ou si peu de choses, face à l'immensité du monde, à la puissance de la Nature. A la puissance même de l'Homme dans sa totalité, depuis les débuts de son histoire. Qu'est-ce que sa magie pouvait changer à cela ? Ouvrant brusquement les yeux, il fixa sans la voir la lettre, une fois de plus. Pourquoi donc avait-il des idées pareilles ?

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Assise à la table adjacente à une commode en bois, le professeur Vector tentait de corriger des copies, ralentie pas ses mains glacées qu'elle ne cessait de frotter l'une contre l'autre, et déplaçant sans cesse le pot dans lequel un feu magique brûlait pour tenter de la réchauffer. Bon sang ! ce qu'il pouvait faire froid. Emmitouflée dans plusieurs épaisseurs de capes et de robes, les épaules tressautant sans cesse dans un frisson, elle maudissait une fois de plus l'hiver, et l'emplacement de ses appartements. Poudlard était un endroit extrêmement bien isolé, les températures y étaient presque toujours juste comme il le fallait, et si l'on devait tout de même s'y promener avec un pull en hiver, il n'y faisait jamais vraiment froid… sauf là où elle vivait. Elle avait cessé depuis longtemps d'y chercher une raison rationnelle, et avait accepté que cela dût dater du temps des Fondateurs – ce qui expliquait l'irréversibilité de ce fait. De la mi-octobre à la fin du mois de mars, la température à l'intérieur de ses quartiers avoisinait les 10°C. Des draps chauffants et une bouillotte ainsi que le feu brûlant dans l'âtre lui permettaient de s'endormir le soir mais dans son bureau, impossible de travailler sans trembler de froid.

Par moment, elle se demandait pourquoi elle ne cherchait pas à changer d'appartements, pourquoi elle ne déménageait pas : elle se doutait bien que, si elle en parlait au directeur, il obtempérerait. Mais elle n'en avait pas vraiment envie. Durant les autres périodes de l'année, il faisait bon vivre dans la légère fraicheur qui enveloppait la pièce, et ce qui semblait être un problème d'isolation lui garantissait une protection contre les chaleurs excessives : cela aussi, elle avait renoncé à le comprendre, d'ailleurs. D'autre part, elle était attachée à l'endroit, et cet inconvénient était devenu une simple particularité avec l'habitude : il était rare qu'elle reste là pour travailler et, en se frottant vigoureusement les mains une fois de plus, elle décida de laisser tomber et de descendre dans la Salle des Professeurs, comme à chaque fois.

Récupérant tout ce dont elle avait besoin, elle se leva, se débarrassant de l'épaisse cape qu'elle avait sur les épaules en frissonnant. Se frottant le bout du nez gelé d'une manière féline, en plissant les yeux dans une moue mutine, elle se hâta de se saisir des copies, de la plume et de l'encrier, et sorti rapidement, saluant d'un geste le portrait de Blaise Pascal, grand mathématicien moldu dont le tableau gardait son entrée. Un soupir de bien-être lui échappa lorsque l'air tiède du couloir la toucha, et elle se mit à rire seule en marchant en pensant à l'anormalité de cette situation : elle se réchauffait en sortant de ses appartements !

En silence, elle traversa le château, écoutant le bruit de ses pas et ne croisant que quelques élèves, lesquels trouvaient qu'il faisait trop froid dehors, que même les couloirs n'étaient pas assez agréables, et se dépêchaient donc de regagner leurs Salles communes respectives. Pas un seul de ses collègues ne semblait vouloir se promener dans le grand château, et elle se dit qu'ils seraient sans doute tous là où elle-même allait. Pourtant, lorsqu'elle poussa la porte, elle trouva l'endroit désert, étrangement silencieux même : le bruit ne l'aurait pas dérangée, elle en avait pris l'habitude. Etaient-ils donc si épuisés que cela ? Allez savoir…

En prenant une large bouffée de l'air chauffé par le feu dans l'âtre et les bougies, elle avisa une table assez basse à côté de laquelle un fauteuil légèrement décoloré par l'usage et dont les coussins rembourrés et la matière, comme du velours, laissaient entendre combien il était confortable. Le silence était presque trop pesant, et elle toussota désagréablement en traversant la pièce pour s'installer sur le fauteuil choisit : c'était officiel, elle préférait travailler dans un certain bruit ambiant, avec une ambiance rendue chaleureuse par les murmures de rires et de conversations, et non plus uniquement par la lumière tamisée. Ce n'est qu'en s'asseyant lourdement avec un soupir qu'elle remarqua la présence de quelqu'un : le bras qui pendait de l'accoudoir ne laissait aucun doute sur la présence d'un autre individu dans la pièce. La petitesse de la main, et l'absence de cheveux dépassant du dossier lui firent froncer les sourcils, et les mots sortirent avant qu'elle n'ait eu le temps de penser que, s'il ne s'était manifester, il souhaitait peut être qu'on le laissât tranquille, en paix. Seul.

« - Filius ? »

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En entendant le toussotement derrière lui, il n'avait pas eu le temps d'enregistrer et de se replier avec l'espoir qu'on ne le verrait pas que déjà la voix de la jeune femme l'appelait. Septima Vector l'obligeait à sortir de son silence, ne serait-ce que pour un instant, pour faire impression et retomber dans le silence. Mais c'était si dur. Vainement, il ouvrit la bouche une fois, mais il ne put parler et la referma en pâtissant de l'absence de salive qui lui asséchait le palais et lui donnait l'impression qu'une douleur diffuse le rendait incapable de parler. Tentant malgré tout de s'humidifier les lèvres du bout de la langue, il toussa dans un bruit étrangement étouffé et, se rendant compte que son silence le rendait plus suspect encore, se tourna un peu, laissa sa tête apparaître tandis que le reste de son corps était caché par le dossier du fauteuil et il parvint à faire un demi-sourire.

« - Septima, dit-il d'une voix enrouée, comme un murmure intimidé presque larmoyant.

- Vous allez bien ? »

Il se tint immobile et la considéra un moment, en silence. Il sentait bien à son ton qu'elle s'inquiétait vaguement pour lui, et il ne put rien faire pour la retenir de venir vers lui. Impuissant, incapable de trouver une parade, il l'observa se lever, se battant avec le fauteuil dont l'accueillante et moelleuse mollesse devenait une entrave : ayant dû abandonner sur la table les feuilles dont elle avait d'abord voulu se saisir à nouveau, les mains fortement appuyées sur les deux accoudoirs, elle se débattait avec la gravité, et avec la profondeur des coussins de velours, pour parvenir à se lever. Lorsqu'enfin elle se fut extirpée de ce véritable Filet du Diable domestique, elle osa un demi-sourire gêné, se doutant qu'elle avait dû passer pour une imbécile à combattre avec tant d'assiduité un malheureux fauteuil que l'usage avait rendu presque trop confortable pour que l'on parvienne à s'en extirper.

Tout ce jeu, et la mimique finale, avaient failli lui arracher un sourire, et le caractère vivant et souriant de sa collègue depuis maintenant plus de neuf ans avait presque eu raison de sa déprime mais elle avait repris contrôle d'elle-même trop vite et son expression sérieuse avait tout de suite ramené les préoccupations dans ses propres pensées. Sans trop savoir comment, il avait senti les plis de son visage se tendre, et les rides préoccupées de son front s'était redessinées assez brusquement pour qu'il le ressente. Sa collègue, quant à elle, avançait de cet air incertain qu'elle avait toujours, encore accentué par une certaine gêne, sans doute. Gêne d'aller lui parler ainsi ou peut être d'être passée pour une imbécile, à ce qu'elle pensait, à cause de ce fauteuil. Il n'en saurait sans doute jamais rien.

Lorsqu'elle finit par arriver à son niveau, et il eut le bon sens de lui désigner d'un vague geste de sa main libre une des larges chaises attenantes à la sienne sur laquelle le nom presque effacé d'un autre membre de l'équipe enseignante tentait encore de scintiller. Il la regarda s'assoir, et il sentit son autre main se refermer dans une forme de reflexe sur la lettre qu'il tenait. Un léger frisson lui parcourut l'échine, il crut même qu'il allait se mettre à pleurer. Mais non. Il se contenta de se mordre l'intérieur de la lèvre inférieure et de hocher la tête avec une vigueur exagérée, comme pour tenter de cacher qu'il lui avait fallu tant de temps pour se décider à dire qu'il aillait parfaitement bien – lui qui n'était même plus sûr que pouvoir dire comment il se sentait.

« - Vous êtes sûr ? demanda-t-elle, et il put lire sur son visage cette même lueur inquiète.

- Je… Sa voix s'enroua, il l'éclaircit de manière forcée, et faisant un effort surhumain pour le regarder en face, recommença. Je… A nouveau, il eut l'impression que ses cordes vocales se bloquaient, comme pour l'empêcher intentionnellement de mentir de manière si éhontée. Vaincu, il se tut et chercha à avaler sa salive. Il y eut un silence.

- Quelque chose ne va pas ? interrogea la jeune femme sur un ton pourtant affirmatif. Sa voix s'affaiblit quand elle ajouta : Mauvaise nouvelle ? »

Il la considéra en silence, les yeux un peu écarquillés par l'étonnement, et puis par la compréhension. Il coula un regard vers la lettre qu'il tenait dans sa main trop serrée. Par habitude, il la lissa encore avant de tourner à nouveau son regard vers cette interlocutrice imprévue. Que faire ? Le lui dirait-il ? Il n'avait pas envie d'en parler. Pas du tout. C'était une de ces choses qui lui tenaient tellement à cœur qu'il avait comme peur d'abimer la pureté de son sentiment en le laissant apercevoir. Cela dépassait même sa timidité, sa discrétion habituelle c'était comme une étrange forme de pruderie, de pudeur exacerbée. Et puis il ne la connaissait pas, ou mal du moins : il la côtoyait, il lui parlait de temps en temps, ils avaient tendance à être d'accord. Mais elle était loin d'être une proche… avait-il vraiment des proches ? Fermant brièvement les yeux il chassa cette idée désagréable et froissa une fois de plus le papier qui se rappelait un peu trop à sa mémoire.

« - Oui.

- Oh, je… En la voyant hésiter comme si elle marchait sur des œufs, il se demanda soudainement ce qui venait de lui prendre. Pourquoi le lui avait-il dit, alors même qu'il venait de se dire qu'il ne la connaissait pas assez pour cela ? Que lui passait-il par la tête ? La jeune femme se mordit la lèvre d'un air fébrile et incertain. Vous… vous voulez en parler ? »

Il sentit à l'instant qu'elle n'était pas certaine d'avoir bien fait de parler. Sa voix chancelait, oscillait, incapable de se fixer : un peu de peur, d'appréhension, la crainte de faire un faux-pas. Au moins étaient-ils deux, à ne pas être sûrs qu'il fallait parler, et à le faire quand même. Il remarqua malgré le maelstrom de ses pensées qu'elle paraissait moins folâtre que d'habitude. Sérieuse. Etrangement sérieuse. La voir arborer cette expression raisonnable, si terriblement réfléchie et prudente, était assez inhabituel pour qu'il éprouve cette sensation que le monde avait changé. Il y avait quelque chose de différent, et de ce courrier à ce visage calme, il se sentait comme balancé, sans cesse menacé d'ouvrir des yeux grands ouverts sur une autre réalité du monde. C'était si étrange.

« - C'est sans intérêt, vraiment, dit-il doucement d'un air presque mélancolique et rêveur.

- Vous êtes sûr ?

- Non, souffla-t-il à voix très basse tout en hochant la tête comme pour dire qu'il était certain. Enfin, si, si, se rattrapa-t-il brusquement en se rendant compte de ce qu'il venait de dire. Ce sont de vieilles histoires qui ressortent, des bêtises.

- Si c'est important pour vous Filius, ce ne sont pas des bêtises, lui dit-elle rapidement avec un petit sourire franc, et il observa son visage se teinter d'une couleur rosée comme si elle regrettait ses paroles. »

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Ne savait-elle pas se taire ? Etait-ce un problème chez elle, ou… C'était trop tard de toute manière et, autant se l'avouer, la part de curiosité en elle, ajoutée à l'inquiétude vague qu'elle ressentait pour son collègue, prenaient le pas sur la discrétion. Même sérieuse ainsi, elle n'arrivait pas à être discrète, à rester dans ses plates-bandes : pourquoi allait-elle se mêler de sa vie ? A vrai dire, elle ne s'attendait même pas à ce qu'il lui réponde et son expression fatiguée, lassée, triste, laissait entendre que c'était important. Voire très important. Et très personnel. Pour l'amour de Merlin, elle se rendait compte qu'elle mettait son nez dans les affaires d'autrui, et que la personne en question aurait visiblement préféré être laissée tranquille. Elle voyait clairement sur le visage de son interlocuteur un large panel d'émotions, mais elle ne parvenait pas à les démêler et les comprendre, à les identifier comme il le fallait. Elle n'était vraiment pas douée avec cela elle ne savait pas lire les émotions et les interpréter. Dans un pareil moment, c'était un véritable handicap.

« - C'est mon ex-femme qui est très malade, souffla le petit homme d'une voix lassée.

- Votre ex-femme ! »

Aussi subitement qu'elle s'était exclamée, elle se tut. Quelle imbécile ! Quelle... quelle... Comment pouvait-on manquer de tact à ce point ? C'était insensé ! et stupide. Sans doute était-ce encore une histoire de famille et de couple compliqué, un point sensible à éviter. Et voilà qu'elle mettait les pieds dans le plat avec autant de délicatesse qu'un hippogriffe en colère, pointant d'un air ingénu là où cela devait faire le plus mal. Le professeur de Sortilèges paraissait déjà bouleversé, et voilà qu'elle venait en rajouter une couche, rendre tout plus difficile encore. Elle aurait eu envie de se donner une gifle pour se punir de sa propre stupidité, mais elle se contenta de fermer un instant les yeux dans une expression douloureuse en espérant qu'il ne lui en voudrait pas. Ou pas trop longtemps. Vive d'esprit... ha ! quelle blague. Elle aurait préféré savoir se taire à temps. Comment allait-elle se sortir de ce faux-pas – de ce énième faux-pas ?

« - C'est une histoire assez compliquée à vrai dire, lui expliqua-t-il avec un petit sourire qui restait teinté de tristesse.

- Je… commença la fautive d'une voix rendue chevrotante par l'hésitation. Je vous assure que si vous voulez en parler… »

Le silence s'installa à nouveau, tandis qu'il semblait peser le pour et le contre sans même en avoir conscience. Se mordillant la lèvre, Septima se demandait s'il était vraiment possible que cela se passe si bien. Préoccupé, il ne paraissait ni offusqué ni offensé, et apparemment ce qu'elle avait dit ne l'avait pas mit en colère contre elle : il y aurait pourtant eu de quoi ! Dans une pareille situation, le manque de tact, même totalement innocent, à fortement tendance à irriter contre le coupable… Pourtant il lui avait répondu comme si de rien n'était, comme s'il avait été légitime de sa part de poser cette question ! Légitime ! alors qu'elle était dans son tord autant que quelqu'un pouvait l'être.

Etait-il donc possible que la bonté de cet homme soit supérieure encore à ce qu'elle avait cru ? Cela dépassait presque l'entendement… était-ce bien réel ? ou avait-elle à faire à une forme de personnage de Conte de fée ? Non, non, c'était réel, elle le savait. Soudain, en regardant le visage lassé, triste, de l'enseignant en face d'elle, il lui sembla que la notion de beauté de l'être humain venait de s'éclaircir pour elle. C'était donc cela, la bonté, la douceur, la véritable grandeur humaine. Oui, c'était cela ! Cette infinie générosité, cette capacité, même dans une douleur extrême – la perte d'un proche, y avait-il quoique ce soit de plus terrible ? – à accepter les autres, leurs curiosités, leurs défauts, leurs questions… Quoique capable de se retenir, elle sentait une étrange impulsion, comme une instant primaire, une pulsion puissante, la poussée : elle aurait voulu le serrer dans ses bras tant elle était émue par la bonté humaine. Bonté humaine, beauté humaine qu'il représentait.

« - C'est étrange à vrai dire. Très étrange… La voix de Filius était comme lointaine, un souffle de vent clair mais irrégulier. Nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes mariés… Et nous avons divorcé. Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi, je ne pense pas que je comprendrais un jour. Et puis… voilà. Maintenant je la vois une fois par an, autour d'un verre. Je la… je la voyais une fois par an.

- Oh… Je…

- Ce n'est rien, interrompit-il.

- Si, si…Je… Elle n'est pas vieille ça ne doit pas être si grave. Je veux dire… »

Elle sentit sa voix s'éteindre dans sa gorge avant même de cesser de pouvoir parler. Les sourcils froncés sur son visage désœuvré montraient bien qu'elle avait tord. Qu'elle venait, encore, de dire n'importe quoi.

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« - C'est un cancer des poumons. En phase terminale. Elle n'en a plus que pour… »

La voix du petit homme s'éteignit d'elle-même, il ne put rien y faire. C'était si dur. Il n'était pas sûr de savoir pourquoi il lui disait ça. Non, en fait, il était sûr de ne pas savoir pourquoi, sûr que c'était insensé et que ce n'était pas une décision réfléchie. Mais il ne regrettait pas, alors pourquoi arrêter ? Parce que sa gorge était si serrée, douloureuse : il sentait une larme lourde et douloureuse lui peser sur la cage thoracique, lui serrer le cœur et le lui malaxer sans prendre garde à sa fragilité.

Il jeta un œil au visage qui lui faisait face, au pli sérieux qui avait pris possession de ce front encore jeune, à l'expression concernée, au sourire figé dans une attitude gênée, mal-à-l'aise, au regard qui se voulait fuyant et qui restait pourtant dardé sur lui. Elle paraissait ingénue, adolescente. Et pourtant sérieuse. Pendant un moment, il se prit à se demander qui était cette femme. Septima Vector, oui. Mais… qui était-elle vraiment ? dans le fond ? Puis il secoua la tête doucement, s'éclaircit la gorge, en pensant à l'impossibilité de savoir qui était quelqu'un – y comprit soi-même – et en même temps cherchant à retrouver ses mots.

« - C'est cette passion de fumer aussi. Quelle idée…

- Il n'y a pas de… Elle s'interrompit, et il eut la sensation de lire dans son regard qu'il était passé du coq-à-l'âne. Je veux dire, il n'y a vraiment pas de…

- Non. »

Peut être avait-il été un peu sec – un peu trop – mais il avait peur qu'elle fasse naître de faux espoirs. Il ne put se retenir de lui envoyer un léger regard d'excuse avant de se plonger dans la contemplation vide de la lettre. Il ne voulait pas espérer. Cela faisait si mal, c'était si… Oui, oui, mais il ne devait pas espérer ! Pas de remède. Plus de remède ! c'était déjà trop tard, beaucoup trop tard, et il n'y avait pas d'espoir. Il ne pouvait pas encore pousser l'idée jusqu'à son terme, mais au moins il pouvait l'amorcer par ce refus du remède. Le reste était encore trop loin, bien heureusement, et trop douloureux aussi.

Il ne la voyait plus, mais il pouvait sentir, sans trop savoir pourquoi, qu'elle ne savait pas quoi dire. Un vent de culpabilité se leva en lui, et un instant il en oublia un autre sentiment de culpabilité, plus latent, encore moins légitime : quelle idée de lui avoir imposé cela ! c'était cruel ! Il avait la sensation de bafouer une jeunesse, une légèreté… quelque chose qui aurait dû être inviolable. Elle n'était pas une enfant, bien sûr… mais tout de même. Parler de la maladie, de la… de la mort. Parler de cela et de toutes ces choses terribles : cela devrait être interdit. Il était déjà si dur d'être heureux ! Il fallait qu'il arrête de s'y appesantir : ce qu'il avait fait était criminel.

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Le silence était si étrange. Et il fallait qu'elle parle, qu'elle trouve quelque chose à dire. Se taire, s'était le laisser se morfondre : de la cruauté pure, encore moins pardonnable face à la générosité infinie de Filius. Elle ouvrit la bouche en ne sachant toujours pas ce qu'elle dirait et fut interrompue.

« - Je dois y aller, je vais… Je vais répondre.

- Oh… Une fois encore, elle se trouva stupide de ne pas savoir quoi répondre, surtout face à la situation pathétique (dans le sens véritable qu'avait ce mot) de son collègue.

- Je… je vous revois plus tard. »

Elle eut l'impression de ne pas même avoir le temps d'acquiescer que, déjà, il avait disparu derrière une porte qui se refermait, faisant trembler la flamme pourtant vigoureuse des bougies les plus proches. Et, soudain, le calme, un silence différent, mille fois autre que celui qui avait pu exister par moments durant les minutes qui venaient de passer. Un silence total et, comme flottant dans l'air, cette question qui semblait se répondre d'elle-même sans que l'on puisse mettre de mot sur cette réponse : qui était donc Filius Flitwick ? Elle fut parcourue d'un léger frisson, comme si le souffle d'une sorte de compréhension venait de lui hérisser les poils sur la peau et de lui donner une sensation de bien-être mêlé à de l'inexplicable. Il s'était passé quelque chose, aujourd'hui.

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Ce moment avait été un acte fondateur. Un véritable acte de naissance, une découverte aussi miraculeuse que celle de ruines enfouies sous des mètres de sable et qui renferment milles secrets de civilisations mystérieuses, inconnues, curieuses. Et ce souffle qui faisait frémir sa peau était le même qui avait dégagé le superflu, rendu visible l'apparence véritable de deux êtres qui étaient destinés à se connaître davantage. Ils s'étaient découverts au-delà des bonjour-bonsoir. Ils s'étaient découvert comme êtres humains doux, attentifs, généreux comme personnes sensibles.

Et ils s'étaient découverts grâce à l'adieu de quelqu'un qui rendrait bientôt l'âme, découverts déjà avec cette étrange bénédiction implicite de la part de la femme qu'il avait aimée. Celle qu'il avait aimée saluait leur rencontre celle qui allait mourir saluait leur rencontre. Moritura te salutat…