ROSE TRAGÉDIE

N/a : Bonjour tout le monde !

Bon je ne sais même pas comment j'ai fait pour penser à publier : rentrée depuis tout pile une semaine, plein de boulot, c'est fou ! Mais c'est intéressant, alors ça va !

J'arrête de raconter ma vie. Donc, je publie vite vite ce chapitre. Je n'ai pas pu répondre à toutes les review, je suis désolée : en fait, je veux prendre le temps, et actuellement je l'ai pas ! Donc merci quoiqu'il en soit ! et pour les remarques sur les pronoms, j'ai tenté d'y faire attention en relisant, mais en fait ça me choque peu donc, vu que j'ai fait vite vraiment, je ne promets rien. Je suis désolée ! Voilà, merci, merci, bonne lecture, en espérant que j'oublie pas non plus la semaine prochaine ! Dites moi surtout ce que vous en pensez !

Bergère.

Disclaimer : en général j'oublie d'écrire cette petite chose. Donc ! tout ce qui est reconnaissable appartient à JKR. Il y a des OC, mais pas seulement. Quant à nos deux protagonistes, j'ai la prétention - c'est mal XD - de les considérer un peu à elle, un peu à moi, car ils sont très peu développés dans les romans, et je les ai vraiment forgé comme je le souhaitais, à partir du peu que je savais sur eux au départ. Voilà, bonne lecture une fois de plus !

Acte II : Le premier baiser.

Primum vivere, deinde philosophari : qu'il est dur de ne pas se questionner.

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Certaines choses paraissent claires à tout le monde, et pas aux concernés. Parfois, aussi, les choses sont parfaitement claires pour les concernés, chacun dans leur coin, mais ils s'évertuent maladroitement à lire l'autre, à le comprendre et, avant tout, à se comprendre eux-mêmes. Les autres, autour, observent et font bruyamment des remarques, en échangeant des regards amusés et en lançant des paris ou, quand les autres ne sont plus des adolescents, ils se contentent de spéculer un peu en silence, parfois échangent leurs impressions et couvent du regard ceux qui devraient être le futur couple. Les deux concernés, cependant, n'en sont guères avancés, embarrassés de mille et mille problèmes de morale, de craintes, d'hésitations et ils s'entourent d'un halo de silence, se meuvent dans le balottement constant de leurs désirs et des rappels rageurs d'un surmoi trop présent.

Décortiquant leurs sentiments un à un, cherchant à les percer à jour, l'un et l'autre se battent alors avec des sensations contradictoires et l'incapacité chronique de prendre une décision. Cette situation, qui n'était pas forcément si courante – allez lire les sentiments de ceux que vous ne connaissez pas ! – était bel et bien celle de Filius et Septima, inconscients de l'attention que leurs collègues apportaient du coin de l'œil à leur relation, et chacun préoccupé de ses émotions parasites, dérangeantes, dangereuses.

Combien de temps lui avait-il fallu pour se rendre compte qu'elle était irrémédiablement attirée par le petit homme dont elle se sentait plus qu'amie ? Elle n'en avait pas la moindre idée, mais pensait bien pourtant que c'avait à faire avec son ex-femme : elle ne pouvait pas tomber plus mal. Combien de temps lui avait-il fallu pour prendre conscience du sentiment qu'il nourrissait à l'égard de la mathématicienne ? Il savait que le choc était venu brusquement lorsqu'elle lui avait saisi la main pour le soutenir lors de l'enterrement de Cécilia. L'un et l'autre sentaient bien, quoiqu'il en soit, qu'une culpabilité lui rongeait le cœur, et ils s'évitaient avec un soin trop appliqué pour être tout à fait sincère.

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Le premier rayon de soleil d'avril frappait les vitres de la face Est du château, et la pâle lumière de ce matin incroyable rosissait encore les nuages, dans un tourbillon de coloris chaleureux qui faisaient oublier le froid qu'il faisait sans doute à l'extérieur. Debout devant une des fenêtres de ses appartements, un petit bonhomme lissait machinalement ses moustaches d'un mouvement de doigts habitués, presque un réflexe. Drapé d'une robe de chambre bleu nuit, les pieds fermement plantés dans des pantoufles de la même couleur, ses yeux perdus dans le vague au-delà du paysage, ses petites lunettes posées sur le bout de son nez, Filius observait le champ de bataille abandonné qu'était son cœur. Il n'y avait pas grand-chose à dire : son ex-femme décédée, il s'était entiché d'une jeunesse fringante et douce.

Trop jeune et trop douce. Trop, du moins, pour vouloir perdre son temps avec un homme vieilli comme lui, un cinquantenaire fatigué aux habitudes bien ancré et au charme plus que déclinant. Il était lucide, conscient que sa petite taille, qui ne l'avait jamais avantagé, ajoutée à ses vêtements d'homme d'un autre temps, le rendait sans intérêt aux yeux d'une femme. Ce petit papi avant l'âge, avec ses lunettes, et ses pantoufles assorties à sa robe de chambre, et son travail – et salaire – d'enseignant n'avait plus rien de séduisant. C'était un constat désolant, mais un constat qui lui paraissait terriblement véridique.

Une part de lui, bien entendu, continuait à avoir envie d'y croire, et par moment il se mettait à rêvasser d'une relation calme et posée, d'un couple et doux – comme elle – et audacieux. Il voulait y croire, car l'espoir fait vivre et à vrai dire, cette espoir-là ne voulait pas le laisser, il n'aurait pas su s'en débarrasser. Pourtant, dès qu'il s'installait trop confortablement dedans, une autre réalité venait le frapper de plein fouet : son deuil. Un deuil certes étrange et ambivalent, un deuil qu'il n'était nullement obligé de suivre. Mais le fait était qu'il était en deuil, que la seule femme – la seule autre femme – qu'il ait aimée venait de mourir. Alors comment parvenir à aimer en paix, comment vouloir espérer, comment ne pas s'en vouloir : la culpabilité rampante lui rongeait l'esprit, et il était incapable d'envisager même de tenter quelque chose. Il n'avait aucune chance, et en eût-il eu une, il n'aurait su comment agir. En soupirant, il s'étira et, laissant les couleurs pourpres qui s'éteignaient dans le ciel, pris la direction de sa salle de bain.

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Le matin était sans l'ombre d'un doute le moment le pire : pendant la nuit, tout est possible, autorisé, facile. Le rêve, même frustrant, même quand on ne s'en souvient pas, laisse toujours dans l'esprit qui s'éveille un sentiment de plénitude, de liberté, d'oubli. Lorsque l'on dort, comment savoir que l'on rêve : Descartes l'a bien dit, nous rêvons tous, et tandis que nous dormons tout nous semble aussi vrai et plausible que si nous étions éveillés. Se retournant dans son lit, elle saisit la couverture et la rabattit sur elle : depuis quand allait-elle justifier ses pensées avec de la philosophie ? C'était pathétique…

Se retournant à nouveau, elle s'allongea sur le dos et, les yeux ouverts, fixa le plafond dans la pénombre : oui, le réveil était définitivement le pire moment de la journée. Lorsqu'ayant dormi le calme s'était tranquillement insinué dans ses veines et ses pensées, dans une forme de totale absence à soi et au monde, lorsque l'esprit encore embrumé s'étirait dans la félicité de pensées positives et vagues alors, soudain, comme un coup de poing que nous donnerait un ami proche, et donc d'autant plus douloureux, la mémoire lui revenait. Les souvenirs, la réalité, faisaient brusquement irruption dans ses pensées. Et, dès lors impossible de profiter de cette impression de plénitude : les déboires inutiles de son cœur amoureux venaient la frapper au plus profond d'elle-même.

Soupirant, elle repoussa la couverture et frissonna légèrement : fichue température hivernale. Impossible de rester allongée à ne rien faire, il ne pouvait pas faire plus de 15°C et son gros pyjama était insuffisant. Sentant la chaire de poule naître sur ses avant-bras et ses jambes, elle ferma les yeux, inspira bruyamment, et se leva : c'était au moins une chose de faite. Sans enthousiasme et bâillant, elle jeta un regard fatigué à l'horloge dont elle avait depuis longtemps cessé d'entendre le tic-tac régulier et constata qu'elle avait une demi-heure avant de descendre pour le petit-déjeuner autrement dit, largement le temps. Cela pourtant ne la réjouit pas, les pensées de ce réveil encore trop présentes, et elle se dirigea vers sa salle de bain d'un pas trainant malgré le contact du sol glacé sur ses pieds, et y pénétrant referma la porte et, dirigeant sa main vers sa poche, laissa échapper un juron : sa baguette sur sa table de nuit, elle ne pouvait réchauffer la pièce, ne serait-ce que le temps de se déshabiller.

Résolue désormais à avoir froid, elle se débarrassa aussi vite que possible de ses vêtements de nuit et, se retrouvant nue, se glissa dans la baignoire et ouvrit le robinet d'eau chaude à fond, puis celui d'eau froide, avec davantage de circonspection cependant. Lorsque quinze minutes plus tard elle sortit de l'eau, le miroir de sa salle de bain était couvert de la buée de ce bain brûlant, et elle dû passer la main sur la glace pour y voir son reflet : emballée d'une serviette trop courte, elle avait tout loisir de s'observer. Svelte, elle n'était pas trop moche sans doute… trop peu de formes peut être, ce genre de choses qui vous discrimine de suite face à un regard masculin.

Se détournant de son image, elle fit un aller-retour et entra dans la salle de bain en sous-vêtements choisis en toute hâte, du coton pratique et sans charme, les couleurs jurant l'une avec l'autre. Tant pis, après tout personne n'aurait l'occasion de voir cela, pas plus aujourd'hui que les autres jours… Cette pensée lui arracha un sourire crispé et désabusé et une fois encore elle fixa l'image que réfléchissait le miroir : une femme banale et sans charme, plus si jeune que cela, pas franchement attirante. Dans l'ensemble elle n'était pas laide, simplement pas grand-chose. Quant à son visage… elle aurait aimé pouvoir le rendre plus joli avec du maquillage, l'arranger avec artifice, mais toutes les tentatives qu'elle avait pu faire s'étaient révélées de cuisants échecs : au naturel, elle avait du moins le mérite de ne pas ressembler à une poupée mal maquillée.

Immanquablement, ses pensées dérivèrent vers Filius : comment, pensant à la séduction, à l'absence de séduction, pouvait-elle ne pas en arriver à penser à cet homme-là ? Après tout, amoureuse, elle n'y pouvait rien, il fallait qu'elle pense à lui. Seulement c'était désespérant, parce qu'en plus de n'avoir aucune chance, comme le lui disait silencieusement son miroir, elle savait qu'il était hors de question qu'il se passe quoique ce soit : son ex-femme dont il avait toujours été si amoureux venait de mourir… comment pourrait-il même penser à aimer à nouveau, regarder une femme avec désir et envie ? Comment elle-même osait-elle conserver une vague lueur d'espoir ? Elle n'y pouvait rien, elle se faisait des films avec quelques mots, s'inventait des romans avec un regard, refaisait le monde avec un rire. Quoique n'y pouvant croire, elle continuait à interpréter chaque mot et chaque geste comme s'il voulait dire quelque chose. Merlin, quelle stupidité…

Ses pensées furent interrompues par le bruit d'un coucou dans son salon. Sursautant, elle se précipita à nouveau hors de la salle de bain et, découvrant qu'elle était déjà censée être dans la Grande Salle, elle se précipita pour ouvrir son armoire, se saisit d'un pull et d'un pantalon qu'elle enfila à toute allure, puis saisissant sa cape-robe noire, elle entra à nouveau en trombe dans la pièce adjacente, tentant de se brosser les dents puis de se donner un coup de peigne rapide tout en enfilant tant bien que mal ses habits professoraux. Lorsque finalement elle quitta ses appartements en marchant rapidement sous le regard mi-amusé mi-blasé du portrait qui gardait sa porte, elle fit cette constatation inaltérable : rien à faire, une fois encore elle était en retard. Vraiment, elle n'était pas du matin.

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Il ne supportait pas de se comporter comme un adolescent, un vrai gamin, sans cesse à chercher à être vu, avec une discrétion horripilante tant elle était inefficace. Il se sentait emprisonné, tel un pantin, soumis à une contrainte intérieure sur laquelle il semblait ne pas avoir le moindre pouvoir. Il aurait voulu être libre de ses mouvements et de ses pensées… alors, peut être quelque chose aurait-il pu changer en bien ou en mal, mais changer, et il ne souhaitait plus que cela. Il ne parvenait pas à savoir ce qu'il désirait, même cela semblait trop complexe. Il voulait son attention, son amour, comme un enfant. Il pensait avoir envie de faire un premier pas, celui qu'il s'interdirait toujours, car, plus d'une fois, il avait rêvé éveillé, fomenté des projets, même préparé des paroles, des déclarations, des demandes. A croire qu'amoureux romantique il composerait bientôt des poèmes et des odes pour chanter sa gloire, œuvres que jamais elle ne verrait.

La croiser le matin, le midi, le soir, et dès l'instant où il croyait voir sa silhouette, sentir quelque chose en lui qui se serrait, se tendait véritablement, une tension de l'esprit vers cette pensée, cette personne. Lui parler, l'aimer, se taire. Vraiment, un peu comme un enfant amoureux de sa maîtresse, condamné à l'admirer, et à s'agiter en silence sauf que lui avait avec cela la raison d'un homme de cinquante ans, qui savait borner ses actions et connaître la teneur des agitations de son cœur. Autrement dit, il ressentait comme un enfant et pensait comme un vieillard : une voix en lui parlait de déchéance et il avait tendance à la croire.

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Ce jour qui avait mal commencé finirait sans doute de même : elle ne pu penser quoique ce fût d'autre lorsque, face à sa dernière classe de la journée, un petit groupe de cinquième année moyennement travailleur, elle découvrit l'étendue de la catastrophe, à se demander si elle ne leur avait vraiment rien appris. Incapables de répondre à sa question, ils avaient trouvé des explications toutes plus fantaisistes les unes que les autres et à la fin du cours, désespérée, elle avait même abandonné l'idée visiblement inutile et insensée de leur donner des devoirs. C'est pourquoi, retrouvant son salon avant le dîner, elle regarda avec dégoût un paquet de copies à peine entamé et se dépêcha de tomber sur son canapé dans un grand soupir et, désœuvrée, elle finit par prendre l'un des ouvrages qui jonchaient sa table basse : un roman qu'elle avait déjà lu, et immensément apprécié. Roman d'amour, bien entendu, roman de multiples amours et roman de génie. Les 900 pages d'Anna Karénine n'étaient pas du genre pesant. Pas tout à fait au hasard, elle ouvrit le livre à la Sixième partie et entreprit de feuilleter les pages à la recherche de l'extrait qu'elle préférait. L'ayant trouvé, un léger sourire satisfait s'étira sur ses lèvres et, oubliant ses soucis, elle s'absorba dans la lecture de l'extrait :

« Serge Ivanovitch laissa échapper un soupir quelques instants de silence l'eussent mieux préparé à une explication qu'un banal entretien sur les champignons ! Se rappelant la dernière phrase de la jeune fille, il voulut la faire parler de son enfance mais à sa grande surprise il s'entendit bientôt lui répondre :

- Les bolets, prétend-on, ne hantent que la lisière mais à parler franc, je ne sais pas les distinguer des autres.

Quelques minutes passèrent encore. Ils étaient maintenant complètement seuls. Le cœur de Varinka battait à coups précipités elle se sentait rougir et pâlir alternativement. Quitter Madame Stahl pour épouser un homme comme Koznychev, dont elle se croyait presque sûrement amoureuse, lui semblait le comble du bonheur. Et tout allait se décider ! Elle redoutait l'aveu et plus encore le silence.

« Maintenant ou jamais », se dit Serge Ivanovitch, pris de pitié devant le regard troublé, la rougeur et les yeux baissés de Varinka. Il s'avoua même qu'il l'offensait en se taisant. Il se remémora à la hâte ses arguments en faveur du mariage, mais au lieu de la phrase qu'il avait préparée, il laissa tomber inopinément :

- Quelle différence y a-t-il entre un cèpe et un bolet ?

Les lèvres de Varinka tremblèrent en répondant :

- Il n'y en a guère que dans le pied.

Tous deux sentirent que c'en était fait : les mots qui devaient les unir ne seraient pas prononcés, et l'émotion violente qui les agitait se calma peu à peu. »

Un sourire doux-amer se glissa sur ses lèvres : elle avait une affection toute particulière pour cette scène et, quoique la connaissant presque par cœur, elle prenait toujours un plaisir extrême à la relire. Bien sûr, ce n'était jamais qu'un détail dans cette longue œuvre d'art, mais ce détail, ce rien, dégageait une vérité et un réalisme absolument inimitables. Elle se sentait quasiment plongée dans sa vie en lisant cela, quoiqu'il n'y ait pas le moindre rapport. Simplement, elle ressentait presque ce sentiment, la réalité de cet échange caduque, qui ne peut mener à rien. La réalité de la vie aussi : la réciprocité d'un sentiment même ne suffit en rien, et la volonté est parfois inutile. Ces quelques pauvres lignes lui semblaient receler une richesse inouïe, et il lui semblait que jamais elle ne s'en lasserait. Objectivement, ça n'était pas gai, plutôt triste même… mais qu'importe, elle savait bien que la vie n'était pas heureuse, en générale.

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Il avait passé tout le dîner à remâcher des pensées pour le moins déplaisantes, car chaque idée agréable était écrasée par la morale, la conscience, ou le réalisme. La beauté de Septima qui arrivait une fois encore en retard était inaccessible, son sourire n'était pas pour lui, son amour à lui était à sens unique, et sa situation lui interdisait même d'aimer. Toujours ces mêmes réflexions. Il n'avait pas le droit, pas le droit. Malheureux, il l'était maintenant, sans l'ombre d'un doute. De telles pensées n'auraient pu rendre personne heureux ! La situation était inextricable, sans l'ombre d'un doute. Ses pensées étaient encombrées, mais il n'avait même pas le loisir de s'y adonner, entouré qu'il était de tout le monde. C'est pourquoi lorsqu'il sortit de table pour aller prendre sa ronde il se trouva soulagé : certes, il croisait des élèves et de temps à autre un collègue, mais pour au moins une heure, peut être une heure et demi avec du zèle, il pouvait profiter de l'air et être seul avec ses idées.

Ses élans de sentiments continuaient à lui montrer qu'il était impuissant à l'aimer : ce n'était même pas des envies de l'embrasser. C'était de vouloir avoir son sourire, savoir qu'il était payé de retour. Autant de choses impossibles. A la fin d'une heure de réflexions, il n'avait pas avancé d'un pouce : analysant et analysant à nouveau chaque chose, il ne pouvait trouver des conclusions. Il rationnalisait tout, y compris le sentiment. Il se rationnalisait lui-même, en un sens. Mais sa raison était déraisonnable, elle faisait des cases là où il n'y avait rien à mettre, et le gros du problème restait dans les inclassables et non-classés, dans une immense catégorie où se regroupaient tout ce qu'il y avait de plus important. A son âge, il trouvait cela tristement pathétique.

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Le bruit de plus en plus rapide d'un claquement contre la vitre finit par lui faire tourner la tête, agacée, la dérangeant dans ses corrections : un hibou moyen duc frappait frénétiquement contre le verre de la fenêtre de son salon. Jetant un regard désabusé à la copie en cours de lecture, elle abandonna l'idée de la finir avant de se lever, et alla d'une démarche lasse ouvrir la fenêtre, récupérer le papier, et s'assoir pour le lire, se réemballant dans un plaid : dépliant le parchemin, elle reconnu en un instant l'écriture large et ronde de sa meilleure amie de l'adolescence, avec qui les rapports s'étaient singulièrement distendus avec le temps. Un courrier signifiait ou bien une grande nouvelle, ou une crise soudaine de culpabilité au vu de l'état déliquescent de leurs relations : elle le savait, elle fonctionnait de même. A peine commencée sa lecture, elle comprit très vite qu'il s'agissait de la deuxième hypothèse : son amie n'avait rien à lui dire, et entre quelques futilités avait trouvé moyen de lancer la flèche la mieux placée pour lui miner le moral. « Pour moi, tout va bien avec Marc. Et toi, toujours personne ? » Une remarque qui venait se ficher en plein cœur.

Se rembrunissant d'un coup, elle avait fini en toute hâte le pli dénué d'intérêt, et l'avait fait brûler sans y réfléchir, simplement agacée et attristée. Elle était véritablement un cas désespéré, n'est-ce pas ? A dire vrai, elle était bien plus blessée par cette simple question, qui mettait le doigt sur un sujet particulièrement sensible, qu'elle n'aurait voulu l'admettre. Faisant mine de n'en avoir rien à faire, elle revint à son paquet de copies et tenta de se plonger dans le parchemin qu'elle avait entamé précédemment. A peine une minute plus tard, elle reposa sa plume à côté du tas de feuilles et poussa un soupir : inutile de se voiler la face, n'est-ce pas. Elle fit bien quelques tentatives à nouveau, mais il lui était totalement impossible de se concentrer… ses pensées tournaient en rond, et elle voyait alternativement la question de son amie, et le visage de Filius. Rapidement, elle se sentit bouillonner. La sensation désagréable qui l'animait ne voulait pas partir et, à vrai dire, elle allait plutôt en grandissant ! Se levant pour l'évacuer, elle se mit vite à arpenter la pièce, marmonnant des bêtises, des noms et des fragments de phrases.

Lâchant finalement un 'Merlin en soit damné !' elle sortit en trombe de son salon, et sans doute n'avait-elle jamais fait la distance qui la séparait des appartements de Filius aussi rapidement : en trop peu de temps pour que la marche la calme, elle se retrouva plantée devant l'entrée de chez lui. Croisant le regard du tableau qui lui barrait la route, il lui sembla avoir soudain reçu une douche froide : bon sang de bonsoir ! mais qu'est-ce qu'elle faisait ici ? Elle n'était tout de même pas partie avec l'idée de lui déclarer, de lui demander… Prenant quelques grandes inspirations elle tenta de faire le vide dans ses pensées et se mordant la lèvre se rendit compte qu'elle avait été sur le point de faire l'une des plus grosses erreurs de sa vie… cela simplement à cause d'une lettre stupide et d'une question naturelle et insensée. Sa mère n'avait pas tord, elle avait franchement la fâcheuse habitude de s'enflammer pour un rien.

Avec un dernier soupir, elle fit demi-tour et fit quelques pas les yeux fermés, cherchant à contrôler les battements de son cœur. Au moment où elle les rouvrait, elle heurta une armure qui se mit à jurer en même temps qu'elle, faisant un concert avec les grincements et le bruit de ferraille qui sembla résonner dans tout le château.

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Il était prêt à aller se coucher : à nouveau drapé de sa robe de chambre bleue, il avait la même allure que le matin, comme un éternel recommencement. Attrapant la tasse vide posée sur son bureau, il se leva et fit quelque pas vers la cuisine avant de sursauter, manquant de faire tomber le délicat objet en porcelaine : un fracas épouvantable venait de se faire entendre et, sans y réfléchir, il se dirigea vers la porte. Le portrait apparu devant lui, secouant la tête négativement, et ouvrit la bouche comme pour le dissuader : sans y prêter attention, il ouvrit la porte et se trouva face à Septima qui, se massant l'épaule, maugréait :

« - Mais quelle journée à la bouse de dragon ! il manquait franchement plus que ça, connard de Merlin. »

Trop étonné pour parler, il sentit sa gorge se serrer, et il resta immobile à la regarder donner un coup de pied avorté à l'armure qui continuait à grognonner ce jusqu'à ce que, se retournant légèrement, elle semble l'apercevoir. Il la vit soudainement se figer, prendre un air horrifié, et finir de se retourner vers lui.

« - Je vous ai réveillé… ? demanda-t-elle d'un ton d'excuse.

- Pas du tout, j'ai juste eu peur sur le moment… Il s'interrompit, se rendant compte de la tenue dans laquelle il était, semblable à un vieux retraité engoncé dans ses habitudes, ne sortant même pas sans sa tasse de thé. J'en suis même sorti la tasse à la main… finit-il d'une voix enrouée.

- Je vois, fit-elle en esquissant un sourire. Je suis vraiment navrée, je vais… Ne finissant pas sa phrase, elle commença à s'éloigner.

- Euh… attendez… Septima ?

- Oui ?

- Vous… enfin, vous étiez venue me demander quelque chose ? je veux dire, ce n'est pas votre soir de ronde…

- Oh, je euh… c'est sans importance vraiment, c'est… Bonne nuit Filius ! »

Elle semblait si pressée de lui échapper… il s'en serait presque senti blessé, attristé du moins. Cependant, une pointe d'un étrange courage s'empara de lui et, faisant un pas pour sortir de son palier, il l'interpela.

« - Vous êtes certaine ? Venez… venez donc boire un thé au moins.

- Je… pas déranger… il la vit toussoter comme si elle cherchait à se reprendre. Si vous voulez oui.

- C'est un plaisir, répondit-il, espérant que son large sourire n'était pas trop visible. »

Sortant plus complètement de chez lui, il attendit qu'elle revienne pour entrer à son tour. Doux Merlin, ce qu'elle pouvait être belle : un peu décoiffée, ses lèvres prises dans une moue plus qu'adorable, et son nez, un nez comme seule Cléopâtre avait pu en avoir un : magnifique. Sa démarche toujours incertaine, cette silhouette… il secoua la tête en se dirigeant vers son buffet pour en sortir une nouvelle tasse : il ne fallait pas qu'il se mette à avoir des pensées pareilles, il allait faire une bêtise.

« - Vous êtes certain que je ne dérange pas ?

- Je vous le promets, répondit-il à voix basse, lui tendant une tasse. Asseyez-vous.

- Merci, souffla-t-elle. Vous… vous allez bien ? »

Il n'eut pas besoin d'explications pour savoir de quoi elle parlait : elle savait très bien pour Cécilia, elle connaissait sa douleur. La seule chose qu'elle ne savait pas avait trait à l'autre douleur que son deuil faisait naître.

« - Je pense oui…, il lui adressa un vague sourire et se rendit soudainement compte qu'il ne l'avait jamais remerciée. Merci beaucoup, pour m'avoir accompagné. »

Il ne savait toujours pas pourquoi elle l'avait accompagné, ce qui avait motivé sa décision… mais il savait que, sans elle, il n'aurait certainement pas tenu le coup : l'enterrement en lui-même, avec l'adieu total à un passé très prégnant, et l'adieu à une personne pour qui il avait conservé une très vive affection. Et puis Célia, son ex-belle-sœur, qui le fusillait du regard, et Anthony, son ex-beau-frère, sympathique mais décalé, qui dans sa bonhommie n'aidait pas vraiment… Il se sentait très conscient du fait qu'il n'aurait pas su s'en sortir seul.

« - De rien voyons… N'eût été la sœur de votre ex-femme je ne… Elle s'interrompit brusquement, et plaqua sa main sur sa bouche. Oh par Morgane, je suis désolée, vraiment, s'était déplacé, je ne…

- Voyons, ce n'est rien… »

Sans doute n'était-elle pas très politiquement correcte dans ses dires… mais venant d'elle, il devait avouer n'en avoir plus rien à faire. Et après tout, elle n'avait jamais manqué de décence, n'avait jamais fait la moindre remarque sur son étrange relation à son ex-femme or elle n'eût pas été la première. La voyant poser sa tasse et se lever, il comprit que c'était sans grand espoir : elle était toujours si certaine d'avoir fait un faux pas. Certes, cela lui arrivait, même lui ne le nierait pas… mais enfin, il lui accordait licence sur ce point, il n'était nul besoin qu'elle se rende malade pour cela. Elle se mit à arpenter son salon :

« - Non, vraiment, je n'arrête jamais les faux-pas, c'est insupportable.

- Calmez-vous donc, répondit-il, se levant et marchant vers elle. Ce n'est rien vous dis-je. D'ailleurs… pourquoi veniez-vous ? »

Elle se retourna alors qu'il était juste derrière elle, et se retrouva donc acculée au mur, face à lui. Oh, s'il avait pu la prendre dans ses bras ne serait-ce qu'un instant, et lui murmurer qu'il n'en avait que faire… Mais il ne pouvait pas. Il se trouvait comme scotché là, face à elle. Immobile. Il la vit trembler, et ses propres pensées s'agitèrent. Des idées folles lui traversaient la tête, il ne pouvait s'empêcher de s'imaginer qu'elle allait soudain l'embrasser. Il savait bien quelque part que, si elle le faisait, et malgré toutes les préventions qu'il se faisait, il la laisserait faire et même plus… mais c'était invraisemblable. Il la vit respirer et souffler fort, comme lorsqu'une émotion nous coupe la gorge.

« - Filius ? souffla-t-elle soudain.

- Oui ? interrogea le concerné d'une voix un peu altérée, ne parvenant pas à s'enlever de la tête cette idée fantasque.

- J'ai une idée. Mais… enfin… Je crois que j'étais venue pour ça.

- Je… commença-t-il en fronçant les sourcils, étonné. Quoi donc ?

- Promettez-moi de ne pas m'en vouloir ? Sa voix prenait la tonalité d'une imploration, elle sentait son cœur serré par le stress, l'anticipation.

- D'accord, hocha-t-il, agité de mille battements rapides et désordonnés comme s'il avait su ce qui venait. D'accord… »

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Et, sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle se pencha vers lui et l'embrassa. Dans la situation où ils étaient, les choses n'auraient pu tourner autrement. Ce face-à-face devenant entêtant, que faire d'autre ? il était si proche, elle le voyait trembler… ou peut être était-ce elle. Et puis cette conversation insensée, insupportable.

Elle n'aurait pas su dire si ce baiser était agréable, si ses lèvres étaient douces et ses manières de faire délicates. Elle n'aurait su dire si elle était véritablement en train de l'embrasser : elle avait bien l'impression que ses lèvres et les siennes venaient de s'entrechoquer, brusquement, étonnamment, comme par erreur sauf qu'elle savait que ce n'était pas une erreur. Tout, mais pas cela. Elle n'était pas sûre de sentir quoique ce fût, moins encore de ressentir. Son cœur devait battre à toute allure, mais elle ne le savait pas. Et elle avait beau savoir qu'elle venait de l'embrasser, tout cela lui paraissait encore incroyable. C'était fou, comme le monde sorcier paraissait fou au moldus, comme de voler pour la première fois.

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Tout baiser est une impulsion. Tout premier baiser d'amants du moins, car il arrive parfois que dans une relation il y ait une part d'à-propos. Quoiqu'il en soit, celui-ci fut une impulsion aussi peu maîtrisée que faire se peut : il avait fallu des circonstances plus que particulières, et puis cette lettre, et cette journée.

Pour qu'ils puissent être heureux, d'une manière ou d'une autre, pour que quelque chose commence, il avait fallu à proprement parler être déraisonnable. Ne pas penser, ne plus penser : pour deux intellectuels, deux sentimentaux intelligents, ça n'allait pas sans mal. Pourtant les faits étaient là : pour parvenir à quelque chose, il fallait bel et bien lâcher la bride et laisser, par moment, le plus profond de soi s'exprimer. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, doucement, comme au ralenti, et que leurs regards mi-honteux mi-ravis se croisèrent, avant que son visage à elle ne se fende d'un ravissant sourire, et qu'il fit un mouvement timide pour lui saisir la main, la vérité de cette sentence du bonheur s'imposa comme jamais. Primum vivere, deinde philosophari…