ROSE TRAGÉDIE

N/a : Bonsoir !

Oui, je publie de plus en plus tôt : c'est que j'en ai envie, et là j'ai un peu de temps :) donc j'en profite !

Pour commencer, merci de me lire, et puis... bah encore plus pour les reviews ! A nouveau, je n'ai pas pu répondre à toutes les reviews, je suis désolée ! Je vais essayer de le faire ce soir... normalement je devrais trouver le temps de le faire !

Et tout cas, c'est comme toujours avec plaisir que je publie cette histoire qui, je l'espère, vous plaira toujours ! Si quelqu'un s'inquiète, ce chapitre est le plus long : c'est un peu... le point d'orgue :) Enfin, bonne lecture ! et comme de bien entendu, j'attends vos réactions ! Merci encore !

Bergère.

Disclaimer : en général j'oublie d'écrire cette petite chose. Donc ! tout ce qui est reconnaissable appartient à JKR. Il y a des OC, mais pas seulement. Quant à nos deux protagonistes, j'ai la prétention - c'est mal XD - de les considérer un peu à elle, un peu à moi, car ils sont très peu développés dans les romans, et je les ai vraiment forgé comme je le souhaitais, à partir du peu que je savais sur eux au départ. Voilà, bonne lecture une fois de plus !

Acte IV : La demande

Verba volant, scripta manent : écrire, c'est affirmer.

.

.

.

L'après-guerre n'est jamais une période facile. La guerre en elle-même non plus, bien entendu mais, lorsque l'on en sort, il y a soudain un blanc, une forme de vague. Tout est incertain, flottant. Il semble que beaucoup d'acquis, presque tous, se sont effacés, envolés : il y a les morts bien sûr, une présence disparue. Et puis il y a l'ordre du monde. Du monde entier. Différent, changé, transformé, à reconstruire aussi. Les certitudes les plus ancrées paraissent, par moment, souvent, trop souvent, ébranlées. Tout semble pouvoir s'envoler avec un simple souffle de vent : tout est si fragile et si précieux, tout s'en va si vite… la guerre vient de le montrer.

Pour le couple que formaient Septima et Filius, il en était de même. Ils avaient survécu, l'un comme l'autre. Tout comme leur fille, qui aurait 9 ans dans quelques jours. Cela faisait presque une semaine, désormais, que Lord Voldemort avait définitivement rendu l'âme et chacun tentait de reprendre le dessus, de se calmer. Il y avait le soulagement bien sûr : l'un et l'autre avait survécu, et Cassandra de même. Anthony et Minerva aussi s'en tiraient à bon compte, ainsi que la mère de Septima : c'était là le plus important. Pourtant, un sentiment encore peu clairement défini flottait sur l'un comme l'autre. C'était un temps pour les questionnements et les décisions : la totalité du monde magique en avait une conscience endormie.

.

Minerva avait dit à tout le monde de rentrer chez soi : on verrait aux reconstructions, aux questionnements, à tout cela… plus tard. Septima, Cassandra, et lui-même, n'avaient même pas hésité : ils avaient retrouvé leur appartement de Poudlard. La maison, la vraie, était ici. Toute leur vie était ici. Son couple était ici. Sa fille était née ici. Tout, tout partait, revenait, arrivait là. Sa jeunesse, sa vie, sa vieillesse déjà. Soixante-et-un ans. Il était vieux désormais, vraiment vieux. Trop vieux : son anniversaire avait eu lieu l'avant-veille, il ne l'avait pas célébré, bien sûr. Comment avoir l'audace de célébrer ce genre de choses !

Il n'était pas vraiment certain que Septima dormait : peut être avait-elle trouvé le sommeil, ou, plus probablement, elle faisait semblant de dormir, somnolant plus ou moins. Cela faisait trois jours que la guerre avait pris fin, et aucun d'entre eux ne dormait plus de quelques heures, épuisé, chaque nuit, voire dans la journée. Comment dormir paisiblement avec le carnage qui avait eu lieu, auquel ils avaient assisté, participé même ? Comment parvenir à s'oublier lorsque toutes les nuits sont peuplées d'un sommeil trop léger, vaguement cauchemardesque, désagréable, quasiment malsain ? Comment vivre ? Comment continuer à manger, boire, dormir, élever ses enfants.

Il se leva du fauteuil où il s'était assis et s'étira lentement ses membres ankylosés le lançaient de partout, épuisés, tendus par une nervosité constante, fatigués eux-aussi par le moindre effort. Faisant lentement tourner sa tête autour de son axe, il sentit combien ses cervicales paraissaient fragiles. L'âge et la fatigue ne font pas bon ménage. A pas lents, les pieds enfoncés dans des chaussons qui crissaient à peine contre la moquette, il traversa son salon, s'arrêta brièvement devant la porte de sa chambre à coucher : Septima ne bougeait toujours pas. Elle devait vraiment dormir… tant mieux il avait découvert combien le repos était à la fois précieux et difficilement accessible. Retenant sa respiration, soudain inquiet à l'idée de la réveiller, il s'éloigna et entra par la porte qui se situait à droite, là où, des années plus tôt, se situait son bureau – désormais itinérant, du salon à la salle des professeurs, en passant par les appartements de Septima. Appartements que la bataille avait singulièrement endommagés… mais mieux valait ne pas penser à cela pour le moment.

Dans un lit bien trop grand pour elle, sa petite fille dormait. Paisiblement. Seul un enfant pouvait encore donner cette impression de calme et de sérénité, désormais. Elle dormait insouciante, sa peluche en forme de licorne gisant au sol, là où sa petite main l'avait laissée tomber lorsque, s'endormant, elle avait relâché sa poigne. Malgré tout, il sentit un sourire s'étaler sur son visage : il aimait sa fille très profondément, et il avait eu si peur pour elle, toute cette année, déjà un peu les précédentes. Si pour lui, nonobstant la victoire, la vie n'aurait sans doute plus vraiment de cours, pour elle, c'était une vraie victoire. La promesse d'une vraie jeunesse, d'une vraie vie. Elle représentait le futur, la génération à venir, celle qui allait construire là où celle qui l'avait précédée n'avait pu qu'éliminer un danger.

Mais, avant tout, elle était sa fille, son enfant, le signe de l'amour qu'il portait à la jeune femme – à 50 ans, il s'obstinait à la considérer comme telle. La petite Cassandra représentait quasiment le monde entier à ses yeux : pour la voir sourire, il aurait presque tout donné. Il était un peu papa gâteau, papa poule aussi… Septima lui en faisait régulièrement le reproche. Mais comment diantre résister à ce visage rond, à ces yeux bleu ciel, à ces sourires espiègles, à ces bouilles attendrissantes. Cette gamine tenait énormément de sa mère, et elle promettait d'être aussi belle qu'elle : plus petite, seulement. Mais plus grande que lui, sans l'ombre d'un doute : elle lui arrivait déjà presque à l'épaule.

Avec un sourire attendri, il se saisit de la chaise rose, en forme de fleur, de la petite fille, et la rapprochant du lit s'y assit. Puis, se penchant, il attrapa Rosalie, nom que sa fille avait donné à sa peluche préférée, et la reposa à côté de l'oreiller. Puis, s'appuyant contre le dossier, il se contenta de l'observer dans la faible-lumière de la nuit. Une si jolie enfant…

Il sursauta brusquement en sentant une main se poser sur son épaule : se retournant, le cœur battant encore la chamade, il reconnut le visage fatigué quoique étonnement souriant de Septima. Il ne s'était pas attendu à la voir là, elle était censée dormir. Et puis il s'était perdu dans ses pensées, des pensées d'ailleurs positives dans l'ensemble, et il ne l'avait pas entendue venir. Il lui adressa un faible sourire à son tour, puis tourna à nouveau son regard vers leur fille, tandis qu'il sentait qu'elle laissait glisser sa main le long de son bras jusqu'à atteindre la sienne. Il la lui serra, doucement, avant de relâcher la pression sans pour autant la laisser la dégager – ce que, d'ailleurs, elle n'essaya pas de faire. Il devina plus qu'il ne vit qu'elle s'assit à même la moquette beige, qui paraissait gris clair dans la pénombre.

« - Je t'ai réveillée ? je suis désolé, chuchota-t-il.

- Non, non, murmura-t-elle, plus bas encore. Je n'arrivais pas à dormir : j'en ai juste eu marre de fixer le plafond. Il hocha la tête.

- Je comprends. »

Le silence retomba. Il sentit qu'elle lui serrait la main plus fort, et intensifia la pression en retour. Immobiles, n'écoutant que le bruit de leurs trois respirations, chacun se laissa aller à ses pensées. C'est ce qu'il fit, du moins. Pourtant, rapidement, il sentit les mots lui brûler les lèvres, lui titiller la langue, lui donnant l'envie irrépressible de parler. Quasiment pour ne rien dire.

« - Ca finira bien par aller, affirma-t-il à voix basse.

- Sans doute… mais quand ? il sentit une lueur de pessimisme dans sa voix d'habitude si enjouée.

- Pour elle, on le fera. C'est tout ce que je sais. Il y eut un nouveau silence. Cassandra se retourna, sa tête retombant légèrement et se posant sur Rosalie.

- Pour nous aussi, dit-elle si bas qu'il failli ne pas l'entendre. Incapable de répondre, il se contenta de serrer sa main très fort, trop fort peut être, et de poser leurs mains unies sur ses genoux, la gorge serrée. A nouveau, quasiment plus de bruit : il se sentait presque trembler. Il faudrait dormir, finit-elle par dire.

- Mais comment ?

- Si seulement je savais…

- En effet, répondit-il. Il avait presque entendu le petit sourire qui avait fleuri sur ses lèvres. Sourire un peu cynique, mais sincère.

- Tu as une idée de l'heure qu'il est ? Il se retourna légèrement, regardant vers sa gauche par la fenêtre, à travers les rideaux, avant de répondre.

- Pas plus de 3 heures du matin je pense, il fait encore franchement noir, il n'y a vraiment que la lune. Pourquoi ?

- Minerva a besoin de nous demain matin… la vie recommence. Il hocha la tête, elle sembla deviner et son acquiescement et sa compréhension. Et puis j'aimerais que cette nuit se finisse.

- Moi aussi, murmura-t-il. Moi aussi… »

.

« - Cassandra, debout ! Il est l'heure ! lança Septima d'une voix vive, à laquelle ne répondirent que de vagues grognements. Fais attention, ou je referais comme la dernière fois, menaça-t-elle en entrant dans la chambre de sa fille et en ouvrant les rideaux, laissant entrer le soleil.

- Avec la couverture ? s'exclama la petite fille, repoussant légèrement le drap en question, et dardant sa mère d'un regard mi-endormi mi-effrayé.

- Exactement ! mais la prochaine fois elle pourrait bien finir par s'essorer sur toi ! Allez, zou, je te veux dans la cuisine d'ici 5 minutes ! »

Sortant de la chambre de sa fille, laquelle s'extirpait en grognant de son lit et se levait en bâillant, elle prit le chemin de la salle de bain ou Filius achevait de se rincer le visage. Ils n'avaient pas dormi de la nuit, peut être somnolé un peu dans la chambre de Cassandra, assis, elle à terre, lui sur le fauteuil en forme de fleur : elle sentait des courbatures dans son dos, et avait un peu mal partout. Entre la fatigue et cette position dans laquelle elle était sans doute restée trop longtemps pour son âge, elle ressentait le contrecoup de cette nuit et des précédentes. Finalement ils s'étaient levés, s'étaient couchés et étaient restés éveillés, silencieux, dans les bras l'un de l'autre, jusqu'au levé du jour. Peut être avait-il dormi un peu à ce moment-là, elle non du moins.

Après quoi, vers 5 heures 30, ils s'étaient levé et, prenant le plus de temps possible, s'étaient préparés : se doucher et s'habiller les avait menés jusqu'à presque 7 heures, heure à laquelle elle était allée réveiller Cassandra : avec la petite, elle parvenait à maintenir l'illusion d'une certaine bonne humeur. Elle ne voulait pas l'inquiéter, ou l'attrister : à son âge, les morts et les guerres n'étaient pas son affaire, et les inquiétudes quasi-inexplicables de ses parents non plus. Elle n'avait jamais été du matin, mais là, au vu des nuits qu'elle passait, il n'y avait plus vraiment de matin ou de soir. Il y avait du temps à faire passer. Fixant son reflet dans le miroir, elle fit une moue désapprobatrice et croisa le regard de Filius par l'intermédiaire de la glace.

« - Ca va ? demanda-t-il.

- Oui. Je me dis seulement qu'il va falloir me maquiller.

- Mais non voyons ! s'exclama-t-il, la faisant sourire quasi-contre son gré. Elle devait être la seule femme à ne pas supporter de se maquiller, se trouvant Barbie et ridicule, et il le savait.

- J'ai abandonné de cacher les rides depuis au moins vingt ans, interjeta-t-elle. Mais là j'ai des valises de diplomate multimilliardaire sous les yeux tellement j'ai de cernes à cause de la fatigue.

- Mais non, dit-il, mais elle savait aussi bien que lui qu'elle n'avait pas tord. Et après tout, tout le monde à l'air fatigué, c'est sans importance.

- Si personne ne maintient l'illusion, on n'en reviendra jamais. Non, je vais me maquiller, décida-t-elle. »

Attrapant une trousse à maquillage posée sur la plus haute étagère, ce qui montrait combien elle en faisait peu usage, elle l'ouvrit d'un geste sec et, fouillant un peu, en sortit un fond de teint et s'en appliqua sur le visage. Puis un peu de poudre, et enfin, motivée, elle commençait à s'appliquer du mascara quand la voix de sa fille retentit, l'appelant depuis la cuisine. Avec un soupir, elle s'arrêta après le premier œil et prit la direction de la pièce en question.

« - Quoi ? demanda-t-elle en entrant.

- Bah tu m'as dit que t'arrivais dans 5 minutes et j'ai faim et…, s'arrêtant au milieu de sa phrase, sa fille la regarda fixement comme si elle était une étrangère.

- Qu'est-ce qui se passe ? fit-elle, finissant de reboucher le tube de mascara pour ne pas s'en mettre partout – elle était assez maladroite comme ça, inutile d'aider les choses.

- T'as le visage et les yeux bizarres maman, balbutia la petite, un peu gênée.

- Oh…, elle marqua une pause et, regardant l'ustensile dans sa main, finit par lancer un regard sérieux à sa fille – quoique sans doute gâché par le déséquilibre du maquillage – en déclarant : Tu as raison, un sort anticerne suffira largement à limiter les dégâts, je ne tiens pas à ressembler à un clown ! »

Sur ce, elle quitta la pièce, croisant Filius qui allait y entrer, et lui darda un regard amusé. Lorsqu'elle revint, le père et la fille prenaient leur petit-déjeuner, se chamaillant autour de la bouteille de lait. Ayant mis terme à ces bêtises, elle dut presser sa fille de la salle de bain pour se laver les dents et le visage à sa chambre pour s'habiller, et à nouveau à la salle de bain pour se coiffer lui expliquant qu'il fallait se dépêcher même s'il n'y avait pas d'école en ce moment parce que papa et maman devaient aller faire quelque chose, et qu'elle devait être chez son parrain le plus tôt possible tandis que la petite lui soutenait haut et fort que rien ne pressait. Pourtant, lorsqu'enfin ils empruntèrent la cheminée pour partir chez le parrain de la petite fille, elle se sentit sourire : c'était cette vie quotidienne animée, parfois amusante, qui faisait qu'elle tenait le coup. Qui lui avait manqué aussi. Sans cela, impossible de se reconstruire mais rien que les sourires, les chamailleries, cela était à la fois un espoir, et un moyen de remonter la pente.

.

Minerva, après ces quelques jours, avait décidé qu'il fallait se mettre au travail : sans doute cela allait-il de paire avec une décision du Ministère : on avait soigné, enterré, pas mal de choses de faites en fait. Mais lentement, en désordre. Il fallait bien remettre les choses en place. Bien sûr ils s'étaient portés volontaire : ce n'était même plus une question de volontariat les concernant. Poudlard était leur maison, leur patrie presque. Ils y étaient enseignants aussi, ils s'en sentaient presque responsables. Du moins c'était le cas pour lui, et il était presque sûr qu'elle aussi.

Entrer dans la Grande Salle lui fit mal au cœur : ils avaient évité de sortir trop dans les parties les plus endommagées du château. Or celle-ci avait salement pris pendant les combats. On y voyait des traces noires, les bancs n'étaient plus là, ni les tables (il soupçonnait Minerva). En un mot, la pièce, autrefois si chaleureuse et gai, était vide et froide. Inconsciemment, en entrant, il se tint plus proche de Septima : seul, il ne savait pas comment il aurait pu tenir le coup.

Il y avait d'autres personnes, ici. Beaucoup qu'il connaissait : de vue, ou plus. Des enseignants, bien entendu. Pomona dont le visage joufflu paraissait comme fané, ses yeux voilés, sa trop bonne nature la rendant peut être plus sensible encore à tout cela Aurora se tenait assise à côté de Sybille, toutes deux silencieuses, appuyées l'une contre l'autre, sur le bord de l'estrade de la table des professeurs : le seul vestige tangible de ce qui avait été là. Jamais il ne les avaient vu se serrer les coudes ainsi, leurs deux disciplines ayant tendance à se contredire et guerroyer, et leurs personnalités à ne pouvoir supporter celle de l'autre. Et puis c'était Sybille, ce calme paraissait effrayant chez elle. A les voir, quasiment prostrées, on aurait pu se demander si plus d'une semaine avait vraiment passé depuis la Bataille. Rolanda se tenait seule, sans celle avec qui elle était toujours flanquée les rares fois où elle apparaissait dans la salle des professeurs : Bathsheba gisait entre la vie et la mort sur un lit de l'infirmerie, depuis presque une semaine, et même Poppy commençait à perdre espoir. C'était déjà un miracle qu'elle est réussie à ne pas mourir sur le coup : c'était son manuel de Runes, qu'elle semblait ne pas avoir eu le temps de poser, qui avait pris le sort d'abord. Il devait y en avoir d'autres, mais certains manqueraient irrémédiablement à l'appel. Cette pensée lui pinça le cœur, lui rappelant ses réflexions sur tout ce qui était détruit à jamais.

Debout sur l'estrade, se tenait Minerva, qui semblait impassible. Il pensait la connaître suffisamment bien pour déduire qu'au fond d'elle un mélange de sentiments et de sensations dansaient et se combattaient pourtant elle conservait un visage calme, qui aurait pu paraître paisible. Elle semblait avoir les clés du mystère en main. A sa droite, Horace avait un air peiné, gêné par son embonpoint et son air bonhomme qui contrastaient avec ses paupières lourdes et son regard désillusionné. On sentait pourtant qu'il s'efforçait de se maintenir dans une position droite, forte : comme s'il tenait le coup, et pouvait servir de soutien. Debout dans un coin arrière, Argus se tenait, plus semblable que jamais à un vieil homme fatigué qui avait cessé d'espérer.

Le reste, le plus large, du groupe, se composait d'élèves – il en fut même étonné – et d'anciens élèves. Tous l'étaient, lui le premier… Quelques aurors et, visiblement de 'simples' particuliers, parents d'enfants qui s'en étaient sortis, ou non. Il sentit sa gorge se serrer, et chercha à attraper la main de Septima, qui semblait faire de même : rien que de se réunir était à la fois rassurant et déroutant, effrayant, triste. Il la sentit faire un pas en avant, et il suivit machinalement. Le pire qui pouvait arriver, désormais, c'était de se retrouver seul. Il n'avait pas la moindre idée de la direction qu'elle prenait, de la raison de ce déplacement. L'important n'était pas là.

Elle se stoppa, il s'arrêta de même, et la sentit lâcher sa main : cette perte de contact le ramena un peu à la réalité. Ils se trouvaient à côté du clan Weasley, là où se trouvaient aussi Harry et Hermione. Sans qu'il ait eu le temps de comprendre, sa compagne avait résolument pris la direction de Molly et, sans crier gare, la serra dans ses bras. Il ne savait pas que Septima la connût si bien, mais ne s'y attarda pas : la scène qu'il avait devant les yeux, aussi étonnante qu'émouvante, l'arracha à des réflexions aussi futiles. Serrant avec une certaine poigne la femme qui avait presque son âge, la professeure d'Arithmancie semblait tenter de lui insuffler quelque chose. De la rassurer, lui dire qu'elle savait. Elle lui chuchota quelque chose à l'oreille, et il sentit que c'était au sujet de la mort de Fred : elle ne l'avait pourtant jamais eu en cours, mais la mort d'un enfant… Lui-même se sentait bouleversé, il ne pouvait imaginer un instant perdre sa fille. Molly sembla resserrer l'étreinte avant de la relâcher tout doucement, les yeux rouges, visiblement prête à pleurer.

« - Merci, chuchota-t-elle. Septima sourit très doucement, il ne put s'empêcher de penser qu'elle était prodigieuse. Puis elle se tourna vers Hermione, sans doute la seule du groupe qu'elle ait eu en cours.

- Je suis soulagée de te voir en vie, vraiment. De te voir tout court, d'ailleurs.

- Merci Professeur, répondit la concernée, un peu gênée, un regard hésitant entre une pointe de joie et un fond de tristesse posé sur son enseignante. Moi de même.

- Pas Professeur, Septima, précisa-t-elle. Au point ou nous en sommes, ça n'a plus de sens. L'important c'est la cohésion. La jeune fille hocha la tête camouflant son trouble. Puis, comme sur une impulsion, elle se rapprocha de la professeure, ou peut être fût-ce l'inverse, et Septima l'enveloppa elle aussi dans une embrassade. Presque comme une mère avec sa fille. Lorsque finalement elles se dégagèrent, elle précisa doucement : ça ira, ça finira bien par aller. »

Il aurait voulu parler, dire quelque chose, mais impossible. Sa gorge était nouée : il sentait la tension qui était là, des attachements qui ne s'étaient jamais exprimés. Le besoin de confort d'une génération entière, d'une humanité sorcière entière. Et il voyait Septima qui, si simplement, parvenait à tisser un lien, à faire quelque chose. A rassurer. Il lui semblait voir un double peut être même aussi puissant de ce que Minerva pouvait être comme mère quasi-spirituelle de tout ces élèves. C'était juste beau, il se dit qu'il en pleurait presque, et constata en face de lui que le regard du jeune Potter était lui-aussi embué de larmes. Larmes d'émotion, il en était certain.

« - Bien, reprit Septima d'une voix un peu altérée, comme trop basse. Alors on va reprendre au début, mais en n'effaçant pas l'entraide. Elle saisit sa main : Voici Filius, et moi-même, Septima. Il y eut un court silence puis, comme si c'était la seule chose à faire, visiblement la bonne cependant, Ronald Weasley finit par prendre la parole.

- Ronald, posa-t-il d'une voix un peu trop grave.

- Ginny, ajouta sa sœur, et Harry, dit-elle en désignant son petit-ami.

- Hermione, et puis George dit-elle en désignant le jumeau laissé seul.

- Molly, Arthur, Charlie, dit le frère ainé en l'absence de Bill. Le silence retomba alors, et chacun se regarda avant que sur les lèvres ne se dessine un vague sourire de complicité. Qui sourit en premier ? impossible à dire. Ce sourire, ces présentations, c'était la construction, la naissance du monde. Filius en eut presque envie de rire de soulagement.

- Vous… vous êtes ensemble n'est-ce pas ? demanda la petite voix d'Hermione, mi-curieuse, mi-gênée.

- Oui, parvint-il à articuler, ses premiers mots depuis qu'ils avaient rejoint le groupe. Depuis pas mal de temps.

- Nous avons une petite fille, Cassandra, précisa Septima. La jeune Granger sembla promener son regard sur eux pendant un instant, perdue dans ses pensées.

- C'est ça qui rend le monde beau, conclut-elle à voix basse. Il se tut, il n'avait plus rien à dire, personne d'ailleurs. Cette jeune fille semblait venir d'exprimer une vérité universelle. Que ferait-il sans sa compagne ? rien. »

.

Elle se sentait soudain presque bien. D'avoir fait cela lui apportait comme une plénitude, un calme, une joie. De voir que l'on pouvait encore faire des choses, changer en positif, construire. Elle n'était pas certaine de ce qui l'avait poussée à aller les voir, à lancer ces présentations. Après tout, même assagie par le temps et la maternité, elle continuait à avoir ces touches emportées, incontrôlables : il y avait sans doute de cela… une impulsion. Objectivement, elle savait que cela semblait stupide pourtant, en les voyant se présenter, elle avait vraiment eu la sensation que c'était important, que cela avait un sens symbolique, plus que symbolique même. Si seulement c'était assez… Elle coula un regard vers Filius, qui semblait perdu dans le monde complexe de ses pensées. A ce moment, Hagrid entra dans la pièce, son pas se faisant entendre à l'instant, et Minerva décida qu'il était temps de commencer. Elle semblait mal-à-l'aise… ou peut être était-ce une impression. Après tout, elle était à la tête d'une telle bâtisse, d'une telle entreprise.

« - Bien, vous êtes plus que ce à quoi je m'attendais… j'aurais dû me douter que des élèves qui étaient restés se battre refuserait de ne pas revenir reconstruire. Merci beaucoup. Sa voix avait une intonation plus douce que d'habitude, lui sembla-t-il. La liste des choses à faire parait sans fin, vous vous en doutez. Mais en distribuant les tâches de manière bien réfléchie, je ne doute pas que nous y arrivions. Certains travaux seront difficiles, d'autres rébarbatifs, d'autre désagréables, d'autres très durs psychologiquement. Tous le seront, mais certains encore davantage. Elle marqua un pause, tous la regardaient, attendant d'elle qu'elle organise, qu'elle fasse, qu'elle sache, c'était palpable. Enfin, je m'improvise maîtresse de chantier, mais cela n'a rien de fixe, je n'ai aucune légitimité particulière, et je tiens à ce que les désaccords soient exprimés. »

Ces dernières phrases laissèrent l'assemblée pour le moins perplexe. Elle se rendit soudain compte que Minerva McGonagall était peut être la seule à ne pas voir combien elle était légitime à la fois à la tête de l'école et à la tête de cette remise sur pied du monde. Elle seule semblait ne pas le considérer comme allant de soi. Elle doutait : était-ce de sa légitimité ou de sa capacité ? difficile à dire. Elle aurait eu envie d'aller lui dire sur le champ qu'elle était la seule à pouvoir faire ça, à en avoir le droit en quelque sorte à avoir l'autorité nécessaire. Cela la ramenait des années en arrière, à la naissance de sa fille. Elle se tut cependant, mais entendit, à côté d'elle, Filius tenter d'étouffer une phrase dont le seul son audible fut :

« - Mais… ! Elle vit Minerva hausser les sourcils et regarder dans leur direction, avant de reprendre, faisant apparaître de ce qui semblait nulle part une table, un encrier, une plume, et un rouleau de papier. Cette fois, elle sentit Filius se tendre, visiblement toujours en désaccord. Quelques instants plus tard, une chaise apparaissait derrière Minerva, et elle le vit ranger sa baguette. Elle laisse échapper un léger sourire en voyant l'écossaise cacher son étonnement et d'assoir.

- Bien, commença celle-ci en déroulant la liste. La reconstruction matérielle bien entendu… cela demandera du temps, et pas mal de monde. J'aimerais l'assistance de Filius et Horace, si cela ne vous dérange pas. Et il faudrait au moins une vingtaine d'autres. »

Le silence retomba, puis, voyant Filius faire un pas pour rejoindre Minerva et Horace sur l'estrade, certains se décidèrent, au nombre desquelles Harry et Ginny, ainsi que Ronald. Quelques autres élèves, et puis Arthur Weasley. Elle voyait Hermione hésiter. Finalement, une bonne quinzaine de personnes se trouvèrent autour de Minerva qui, notant les noms, les remercia et précisa bien entendu qu'il était possible que d'autres se rajoutent, ici comme ailleurs. Le groupe nouvellement formé s'éloigna. En venant au sujet du parc, elle proposa Hagrid, Pomona et Rolanda, et quelques autres téméraires vinrent grossir le nombre. Elle fut surprise d'y voir Argus, lequel n'avait jamais été un homme de plein-air. Esquissant un geste pour faire part de son étonnement à Filius, elle se souvint qu'il était parti faire un état des lieus avec son 'groupe de travail' et retint une grimace mécontente.

La liste devint ensuite plus précise, pas forcément plus supportable : faire un inventaire de ce qui était détruit – matériel scolaire ou autre, s'entend – et à remplacer. Tour d'horizon des portraits courrier de condoléances de la part de Poudlard – quelque chose qu'elle se serait sentie incapable de faire, et elle admira sincèrement Aurora qui prit la décision de se charger de la rédaction de ces courriers pour les quelques familles dont les enfants avaient péri – ce qui était symbolique, mais important liste des victimes des deux camps aussi. A partir de là, les tâches semblaient plus concerner le Ministère que l'école mais, après tout, tout cela était indéfectiblement lié, désormais. Certains eurent des rôles en apparences secondaires, mais d'une importance qui avait tendance à se faire oublier : faire manger, dormir, vivre, tous ces gens qui travaillaient ce qui passait par les elfes de maison, mais parfois aussi des courses, des attentions. Veiller à ce que personne ne se rende fou à ce qu'il faisait.

La pièce se vidait, chacun partait faire ce qu'il avait à faire, préparer, réfléchir. Des détails précis et épineux commençaient à venir. Pour sa part, elle tentait de ne pas s'inquiéter de n'avoir rien à faire encore.

« - Il faudrait quelqu'un pour… Et bien, faire le tour des effets de Severus Rogue. Un murmure parcouru l'assemblée des restant. Je sais bien que cela vous semble incroyable, mais cet homme était bel et bien de notre côté. C'est pourquoi il faudrait à la fois trier et ranger ses affaires, et chercher le moyen de prouver officiellement son innocence. Peut être pas innocence mais… Septima fronça les sourcils, étonnée d'entendre la voix de Minerva se casser ainsi : elle semblait vulnérable, et pendant un instant l'idée farfelue que… enfin, même si cela avait été, ça n'était pas ses affaires, visiblement. Minerva se reprit et acheva : Quoiqu'il en soit, je doute que beaucoup soient près à faire cela, mais j'ai de l'espoir cependant. Le cas échéant, je m'en chargerais moi-même.

- Moi ! lança une voix après un moment de silence générale. Je le ferais.

- Sybille, vous êtes certaine ? interrogea Minerva en regardant sa collègue d'un regard étonné.

- Je crois que je lui dois ça, affirma-t-elle. Il y a entre cette prophétie, Severus et moi-même quelque chose d'indescriptible. Minerva conserva d'abord le silence, comme pour la sonder, puis fini par acquiescer. Septima ne croyait qu'à peine à ce qu'elle entendait. Minerva reprit, l'obligeant à cesser un peu d'y penser : Vient ensuite un travail de pur calcul. Le Ministère m'en a fait part, car il s'agit là de quelque chose de réputé rébarbatif, nécessitant des connaissances en algèbre. A vrai dire, Septima, j'avoue avoir dit que nous le prendrions en charge en pensant à vous.

- Euh… Se rendant compte que ses pensées avaient suivi leur cours tout de même, elle secoua la tête et, revenue à la réalité, se contenta d'hocher la tête avant de demander : Quel genre de calcul ?

- De tout : revenus, état du Trésor public, et même recensement, etc. A vrai dire, énormément d'informations ont été falsifiées, perdues ou désordonnées durant l'année précédente, voire même les décomptes perdus. C'est pourquoi…

- D'accord, seulement, acquiesça-t-elle à nouveau d'un signe du chef, avant de demander d'une voix qui sonnait timide, puis-je avoir quelqu'un d'autre pour faire cela ? les erreurs de calculs sont très vite faites et… Une voix bien plus timide et tremblante que la sienne la coupa.

- Je crains de ne pas être du tout à votre niveau, mais… enfin, j'ai fait beaucoup d'algèbre moldue, et des cours d'Arithmancie et… Hermione s'arrêta au milieu de ses explications, et sembla retrouver un peu son calme lorsque les deux enseignantes lui adressèrent de conserve un signe affirmatif. »

Allant jusqu'au niveau de Minerva, suivie d'Hermione, elle récupéra un tas monumental de dossier que la plus âgée conjura et qu'elle-même fit ensuite léviter afin de sortir de la pièce sans tout faire tomber – elle avait des souvenir cuisants de papiers ainsi éparpillés dans tout Poudlard. Minerva lui précisa qu'elle aurait peut être besoin de passer au ministère de temps à autres, mais que si elle le préférait elle pouvait établir son bureau dans l'école. Il lui avait de toute manière paru hors de question d'aller autre part : elle n'était pas sortie de l'enceinte du château depuis la fin de la Guerre. Une fois hors de la grande salle elle marqua une pause : où aller s'installer ? La bibliothèque lui sembla pour le moment le plus approprié. De toute manière, personne n'irait les y déranger, normalement.

.

Le simple état des lieux, avec le fait de consigner ce qu'il fallait remettre en état, ordonnant ce qui était urgent et l'était moins, ce qui ressemblait plus à de la 'décoration' ou à du 'gros œuvre' leur pris la journée. Séparés en plusieurs groupes, ils s'étaient retrouvés le soir avec des informations à compulser pour parvenir à véritablement organiser la remise en état dans un ordre logique. Au départ, il avait voulu laisser à Horace le soin de prendre les rênes de leur groupe mais se rendant vite compte de l'incapacité de ce-dernier en cette matière, il avait prit les choses en main et se voyait désormais obligé de coordonner les tâches. Pourtant, il ne se plaignait pas, se trouvant finalement à l'aise dans ce rôle qui le faisait travailler et se concentrer. Les sous-sols étaient les parties les moins abimées, c'est pourquoi ils étaient pour le moment laissés de côté : dès le lendemain, un groupe s'occupait quasiment à reconstruire la tour où se trouvait les appartements de Septima, endroit qui avait vraiment pris. Là étaient entre autres Arthur Weasley et les membres de sa famille qui faisait partie de ce groupe, ainsi qu'Harry. Un autre groupe s'occupait de remettre en état de quasi-service la salle commune et les dortoirs les moins abimés, ceux de Pouffsouffle, afin d'avoir au moins un endroit viable et utilisable dans le château. Dans celui-ci, d'anciens Pouffsouffle bien entendu, et puis la mère de Seamus Finnigan, et le père de feu Cédric Diggory. Le dernier groupe, dans lequel il se trouvait avec Horace s'attaqua au plus grand chantier, décourageant de par sa taille, et surtout symbolique, celui de la grande salle.

Un courant d'air froid semblait la traverser de part en part à tout moment de la journée, et quel que soit le temps, et les pierres paraissaient tétanisées par l'expérience vécue – une impression loufoque que partageaient pourtant tous ceux qui étaient là. Ils avaient commencé par nettoyer, tout nettoyer. Eliminer les traces de cendre, de brûlures, etc. La poussière, les débris, tout. Ensuite ils avaient réparé les vitres, les éclats dans les murs. Finalement, remettre physiquement la pièce en état ne se révéla pas si ardu : fatiguant certes, mais pas d'une difficulté aussi grande que prévu. Restait à redonner l'éclat et la puissance magique au lieu… cela était une autre paire de manche. Certains sorts de protections étaient à la portée de tous, d'autres plus complexes. Plus encore, la majorité des ensorcellements à mettre en place ne pouvaient être faits que par Horace et lui-même : d'abord parce qu'ils étaient les seuls à les connaître, et à plus forte raison à savoir les pratiquer, mais surtout parce qu'ils étaient enseignants ici. Ils savaient. Pouvaient. C'était indescriptible, mais c'était ainsi : comme s'ils faisaient partie d'une sorte de secret ancestral, puissant, incroyable.

C'était cela qu'il voulait : reconstruire, faire. Créer. Cet endroit avait été ébranlé par la guerre, un peu comme lui. S'il pouvait redonner à la Grande Salle son éclat d'avant, alors sans doute pouvait-il refaire ce qui, en lui, était ébranlé. A chaque fois qu'il consolidait quelque chose, il se sentait lui-même renforcé. Curieusement renforcé, certes, mais tout de même. Et, lorsqu'enfin, dans un effort conjugué avec Horace, il sentit un courant d'air chaud, tiède du moins, parcourir la salle dans sa totalité, il se sentit comme arrivé au bout d'une quête. Cela fonctionnait. On était de retour à la vie, d'avant : la Grande Salle reprenait vie. Forte, puissante, autonome. A quelques mètres de lui, il entendit le maître de Potions pousser un soupir soulagé en laissant retomber son bras avant de ranger sa baguette. Lui-même restait immobile, l'air béat de joie. L'autre s'approcha et, se penchant, lui donna une tape vigoureuse sur l'épaule avant de lancer :

« - Presque une semaine pour en arriver à remettre cette pièce totalement en état. Félicitations !

- Mais de même, répondit-il d'un air un peu absent. Ne manquera plus que ce que ni vous ni moi ne pouvons faire, et cette pièce aura tout à fait sa force d'autrefois.

- En effet, confirma l'autre en hochant la tête. Je ne doute pas que Minerva soit ravie de faire ce qu'elle seule, en tant que directrice, peut faire !

- Sans doute. Elle n'a pas l'air de tout à fait accepter son rôle cependant, comme si elle hésitait. Horace conserva d'abord un silence circonspect puis, incapable de cacher qu'il avait réfléchi à cela aussi, il lança un regard à Filius.

- Venez, allons voir s'ils ont déjà récupéré tables et bancs, cela permettrait de peaufiner la pièce. Nous n'aurons qu'à en parler chemin faisant, annonça-t-il en se mettant en marche, et en attaquant immédiatement le vif du sujet. Vous savez, je n'ai pas la prétention de connaître Minerva par cœur, ni même de vraiment être proche d'elle. Cependant, elle a été mon élève, et durant de longues années ma collègue. Et malgré sa grande force, je ne le lui nierais pas, elle n'a jamais été sûre de ses capacités, j'en mettrais ma main au feu.

- Le monde entier l'est pour elle, interjeta-t-il, le nez plissé.

- Sans l'ombre d'un doute, répondit le Serpentard, soudain secoué d'un de ses rires tonitruants, qu'il fit pourtant vite cesser. Minerva a toujours été à l'aise comme une puissance… secondaire.

- Elle porte bien son nom, ne put s'empêcher de faire remarquer Filius. Athéna, cette fille de Zeus favorite. Enfin… je me comprends.

- Je crois même percer les mystères de vos paroles Filius, répondit l'autre avec bonhommie. Quoiqu'il en soit, la mort d'Albus la laisse sur l'avant de la scène. D'autant qu'elle était plutôt proche de lui, je ne pense pas me tromper, et sa mort lui a fait un véritable choc. Elle doit avoir la sensation de prendre sa place – ce qui n'est pas faux – et ne pas le supporter.

- Oui, dit-il en hochant la tête, se disant que ce n'était pas une nouveauté. Ca me paraissait tout simplement être plus que cela…

- Il me semble aussi, hasarda alors un Slughorn dont le ton indiquait qu'il marchait sur des œufs, que ce n'est pas sans lien avec Rogue.

- Rogue ? il haussa les sourcils. Cette fois, c'était peut être une nouvelle. Il n'y avait même jamais pensé. Pourquoi donc ? reprit-il. Minerva n'était pas si proche de lui, ils se bouffaient le nez à longueur de journée.

- Justement, dit-il posément. Plus posément que ce dont il était habituellement capable. Vous connaissez Minerva et son esprit piquant, j'en ai fait plus d'une fois les frais. Je ne les ais jamais vus ensemble… je veux dire collègues, en conversation. Pas plus que cela. Mais enfin, pour l'avoir lui aussi connu élève… je peux facilement imaginer des joutes orales sans précédent : il avait lui aussi du répondant et de l'orgueil. Le peu que j'en ai vu aurait tendance à confirmer mes dires. Enfin, reprit Horace après une pause, d'un ton jovial qui tranchait singulièrement avec le discours qui précédait, je me fais peut être des idées, mais j'inclinerais à dire que sa soi-disant trahison, puis sa mort héroïque, ne soient pas vraiment passés.

- Peut être…, lâcha-t-il, prudent. C'était certes possible, mais un peu tiré par les cheveux et, au fond, pas vraiment son problème. Chacun s'en sort comme il peut, conclut-il.

- Exactement, sourit l'autre. Personnellement, j'en ai vu d'autres, et je m'occupe comme je peux. D'ailleurs, sans vouloir être indiscret… comment va votre femme ?

- Euh… ce… je… nous ne sommes pas mariés, fit-il, gêné par le regard de son interlocuteur.

- Oh… je vois, se contenta-t-il de dire.

- Mais ça va. Ça va mieux. Ces sordides calculs ministériels lui occupent l'esprit.

- Tant mieux, finit Horace avant de pousser une porte devant laquelle ils étaient désormais arrêtés : Allons donc voir ce qu'il en est de ces tables et bancs. »

Filius suivit, puis passa la fin de sa journée à faire léviter ces objets pondéreux à travers le château, évitant toute forme de collision avec les murs des couloirs. Cependant, son esprit tournait en rond : sa conversation avec le bon vieux Slughorn lui laissait des relents amers et des pensées étranges, si bien qu'ayant fini de tout mettre en place, il ne ressentit même pas la satisfaction profonde d'avoir vraiment fini quelque chose. Il était préoccupé. Un peu par Minerva peut être : il n'avait même jamais vraiment envisagé une quelconque forme d'amitié entre elle et Severus, et les réflexions d'Horace semblaient murement réfléchies. Cela le laissait pour le moins embarrassé. Mais ces questions là s'effaçaient en un instant devant une gêne plus grande.

Sa relation avec Septima s'imposait soudain à lui sous un autre angle. Il avait déjà pensé combien il l'aimait, combien il voulait reconstruire le monde, pour lui, pour eux, pour elle, pour leur fille. Cette remarque du vieux professeur, pourtant, le mettait dans l'inconfort. Il avait eu l'impression, soudainement, que le sérieux de leur relation, la véritable implication qu'il y avait dedans, avaient perdus de leur crédibilité aux yeux d'Horace. Comme si leur engagement tacite, qui les liaient jusqu'à la fin de leurs jours, n'était pas assez, pas légitime, pas vrai. Cela le tourmentait, plus encore maintenant qu'il voulait parvenir à rebâtir ce que l'année précédente avait ébranlé. Pendant un an, enseignant dans ce semi-Poudlard l'un comme l'autre, leur relation avait été… comme endormie. Chacun dans ses appartements, ils ne se voyaient que pendant les vacances, certains week-ends. En même temps qu'ils voyaient leur fille – quoiqu'ils ne la virent que fort peu durant cette période, trouvant plus sûr de ne pas attirer l'attention sur elle.

Quoiqu'il en soit, il savait qu'il y avait quelque chose à reconstruire du point de vue de leur couple aussi, et avec cette manière qu'avait Horace de les remettre en question par sa désinvolture, il se sentait terriblement mal à l'aise, comme prit au piège, une main sur sa gorge l'empêchant de prendre une respiration salvatrice et il cherchait avec difficulté le trou d'air où il pourrait inspirer, il cherchait la solution.

.

Les piles de dossiers diminuaient lentement, mais elles ne manquaient pas de diminuer effectivement – et heureusement. C'était un travail la plupart du temps dénué d'intérêt, et qui n'occupait qu'à moitié les pensées. Un travail assez fastidieux aussi, où elle passait son temps à écrire et écrire encore et à nouveau des listes de chiffres, de noms, de données, de dates. Si les circonstances avaient été différentes, elle aurait sans doute trouvé quelque chose de passionnant, de piquant, à cette sorte d'infinie recherche, d'enquête dans les fins-fonds de la géographie et de la sociologie du pays. C'aurait pu être comme refaire un puzzle, réordonner ce qui avait été éparpillé, retrouver par un mélange d'intuition et de logique des pièces manquantes, perdues ou tout simplement inexistantes. Ce qu'elle faisait, cependant, était fort loin de prendre ces airs délicieux d'immense puzzle fait de lieux, de vies, de femmes, d'hommes, d'enfants, d'âges, des revenus. Au contraire, la ressemblance se faisait plutôt du côté d'une plongée dans le musée de l'horreur : les pièces du puzzle avaient été détruites et éparpillées par un régime autoritaire et sanguinaire, où les morts étaient traitées avec désinvolture, les raids contre les moldus sujets à récompense. D'un dossier à l'autre, la donne pouvait changer du tout au tout : des relevés de comptes miraculeusement conservés qui dataient des ministères précédents, aux fiches de recensement de la population où les nés-moldus étaient repérés d'une croix rouge, en passant par les relevés – en clair baisse l'année passée – des naissances, tout y était mélangé. Les chiffres prenaient vite des allures macabres. D'aucuns auraient dit que des chiffres étaient toujours froids er comme inexorables mais elle les manipulait trop pour pouvoir avoir une telle opinion à leur endroit.

Cela faisait déjà une semaine qu'elles s'étaient attelées à cet ouvrage réfugiées dans un coin de la réserve, qui semblait avoir échappé par miracle à la destruction. Elles étaient totalement seules, ne quittant ce lieu incroyablement silencieux que pour aller manger et, le soir, bien sûr, lorsqu'elles sentaient qu'elles n'étaient plus du tout efficace – décision à la vérité prise par Septima seule. Il faisait toujours plus ou moins sombre dans cette pièce à l'odeur de vieux livres empoussiérés mais, ce jour-là, les nuages qui couvraient un ciel bleuâtre, tendant vers le gris, les avaient forcées à laisser les bougies allumées, même au plus fort de la journée, lorsque le soleil, alors à son zénith, aurait dû suffire à les éclairer. Depuis la veille, la professeure d'Arithmancie travaillait à remettre en ordre les dépenses de l'Etat : avec de l'espoir, elle parviendrait à faire un état des lieux correct des comptes du Ministère. Les dépenses n'avaient pas cessé d'être enregistrées – automatiquement consignées dès que de l'argent entrait ou sortait. Ce dispositif mis en place des années plus tôt pour lutter contre des fraudes et détournements de fonds alors en hausse notable, n'avait pas cessé de fonctionner sous Voldemort. Malheureusement, pendant plus d'un an, aucun comptable n'avait additionné ces entrées et ces sorties, ou alors de manière purement circonstancielle. Elle ajoutait et soustrayait donc sans relâche, avec la constante hantise d'une erreur ou d'un oubli, parmi les trop nombreux relevés.

Mettant un point final au mois de Décembre, lequel se terminait par un déficit total de 1905 galions et 12 noises, elle reposa sa plume contre l'encrier et s'étira les bras avec soulagement. Jetant un rapide coup d'œil à l'horloge, elle constata, non sans une certaine satisfaction, que ce mois lui avait occupé moins de temps que les précédents. Peu encline cependant à entamer l'impressionnant mois de janvier, elle promena son regard autour d'elle et finit par le poser sur Hermione. La jeune fille avait travaillé très consciencieusement depuis le début, ne la dérangeant que très rarement lorsqu'elle ne savait pas quoi faire ou comment commencer mais, pour le moment, elle semblait bouleversée. Ouvert devant elle, un dossier rouge vif assez peu épais, et juste à côté une calculatrice moldue – elle lui avait dit se sentir plus à l'aise avec cela pour certains calculs, et Septima n'avait rien objecté. La tête légèrement penchée en avant, comme pour lire, une main posée sur le papier, laissant penser qu'elle s'en servait pour suivre les lignes du doigt, sur son visage se peignait une expression quasi-horrifiée et elle se tenait immobile. Les yeux grands-ouverts, elle battait pourtant très souvent des paupières, pour les rouvrir sans fin sur un regard mal-à-l'aise et attristé. Elle se mordillait la lèvre, de gêne, ou pour s'empêcher de pleurer, ou… ? Figée, elle semblait incapable de quoique ce fut.

« - Hermione ? tout va bien ?

- Désolée. Je… euh, je…, tenta de se justifier l'adolescente, secouant la tête comme pour remettre ses idées en place.

- Que se passe-t-il ? interrogea-t-elle en cherchant en vain à la rassurer du regard.

- C'est que… enfin, je… les connais… connaissais. La voix coupée, elle se tut, n'osant lever des yeux sans doute embués de larmes et l'enseignante, se levant un peu et se penchant, se saisit du dossier rouge sang : il s'agissait de la liste des recherchés, désignés coupables, à mettre à mort – et dont une large partie avait en effet trépassé durant cette triste période.

- Je vais m'en charger, c'est bon, décida-t-elle d'un ton qui ne laissait place à aucune contradiction. Tu as vu assez d'horreur comme ça, prends-en un autre, et quelque chose de moins macabre.

- Merci, répondit Hermione d'une petite voix, attrapant un dossier d'une pile quasiment finie.

- C'est normal, dit Septima, quoiqu'elle ne soit elle-même pas certaine de supporter la description télégraphique, froide, haineuse, des mises à mort, et la liste des noms – élèves, collègues, amis, inconnus aussi. Celui-là est-il mieux ?

- Euh… oui, répondit la jeune fille. Ce sont les comptes-rendus de mariage, et je crois qu'il n'y a quasiment rien à faire.

- Tant mieux, conclut-elle avant de se décider à sortir de la pochette de janvier un tas conséquent de fiches de paye et autres frais ou rentrées d'argent. Pendant plusieurs minutes elle tria les feuilles en question, et finalement s'interrompit, se rendant compte qu'elle n'entendait ni bruissement de feuille ni claquement de touches d'appareil moldu. Relevant les yeux, elle croisa le regard hésitant de la jeune fille. Il y a autre chose ?

- Non, non, nia-t-elle. Enfin, si, mais… Non, vraiment, c'est sans importance Madame.

- Qu'est-ce que j'ai dit au sujet du 'Madame' ?

- Pardon, s'empressa Hermione.

- Bien. Donc, que se passe-t-il ? ils ont réussi à rendre les mariages morbides ? demanda-t-elle avec une ironie désabusée.

- C'est juste administratif. Non, c'est que… vraiment, je ne veux pas vos importuner avec mes histoires.

- Hermione, interrompit-elle d'un air de professeur un peu sévère, refermant son dossier pour signifier à son interlocutrice qu'elle avait toute son attention. Je ne t'obligerais pas à me raconter ta vie personne, ça n'est pas mon affaire. Mais si tu souhaites parler de quelque chose de ce genre, saches que je ne refuserais pas. D'accord ?

- D'accord, acquiesça l'autre. Mais c'est gênant.

- Je suis une gaffeuse professionnelle, je t'ai forcément battue plus d'une fois en termes de situations gênantes, fit-elle, arrachant un sourire à son ancienne élève. Vas-y… enfin, si tu veux.

- Si, si…, jetant un regard autour d'elle, elle sembla chercher à rassembler ses idées. En fait il y a eu… c'est… le ministère a mis sur pied une sorte d'organisme de mariage, pour permettre à ceux qui ne s'étaient pas mariés l'an passé du fait de… enfin, voilà. C'est pour répondre à la demande apparemment, parce qu'elle monte en pique pendant les mois qui suivent la guerre…

- Oui, j'ai entendu parler de ça. En tout cas, il y avait un engouement matrimonial certain à la fois avant, pendant, et juste après la guerre, la dernière fois.

- Voilà, reprit-elle comme pour éluder jusqu'à la conversation, et… Enfin, Ron en a eu vent, et… Rougissant elle s'interrompit, le regard fuyant. Et… enfin…

- J'ai compris. Et tu n'es pas d'accord ? interrogea-t-elle doucement, se coulant sans trop de difficultés dans ce rôle de confidente-conseillère.

- Ce n'est pas ça. C'est… enfin, tenta-t-elle de se calmer, piquant un far quasiment waesleyien, je l'aime. Septima la gratifia d'un petit sourire attendri. Mais on est jeune quand même, et… je ne dirais pas que j'ai peur de m'engager, ce n'est pas ça. Mais ça ne me parait pas raisonnable, et… Et, finit-elle en reprenant brusquement sa respiration, du coup je ne sais pas quoi faire. »

A dire vrai, elle avait envie de rire. Pas de se moquer, non ! absolument pas. Elle savait mieux que quiconque combien ce genre de situations était peu risible. Elle était elle-même sujette à de longs questionnements qui lui torturaient l'esprit – ou du moins l'avaient-elles été durant de nombreuses années. Ce rire qui lui démangeait les lèvres et qu'elle retenait dans un sourire un peu trop fleurissant trouvait d'ailleurs son origine dans un mélange de joie étrange, d'attendrissement, et surtout de souvenirs. Ca n'était d'ailleurs pas une réaction des plus normales, sans doute, et elle soupçonnait la tension environnante – et la sienne propre – de favoriser le rire, ce moyen de se décharger du stress. Il y avait là, sans doute, une part d'émotion, et aussi une nostalgie de sa jeunesse et de ses émois.

Alors qu'elle cherchait comment répondre à la jeune femme, un flot d'images en désordre vint se déverser dans son esprit. Des images qu'elle n'avait pas oubliées – ce n'était pas là le terme approprié – mais qui, depuis longtemps, n'avaient pas été sorties de leur boite-souvenir, de la case-mémoire pure et simple où elles étaient rangées. Les terribles pérégrinations de la naissance de ses premiers sentiments à l'égard de Filius lui revenaient en mémoire : comment elle s'était débattue face à un attachement contre lequel elle ne pouvait rien et qui lui paraissait à la fois interdit, malvenu et quelque part délicieux comment elle avait fini par l'embrasser – une audace de jeune femme qu'elle trouvait toujours aussi insensée, quelque part et tant d'autres détails. Ce qui était acquis aujourd'hui n'était alors qu'à l'état de timides et vagues balbutiements, et elle se souvenait de ses hésitations d'alors, de ses questionnements. Son couple, comme tous les autres sans doute, avait mis du temps à se construire, à prendre sa forme quasi-définitive, à dévoiler son visage à ceux qui le construisaient. Aujourd'hui, elle tendait de plus en plus sensiblement vers la vieillesse, ces choses-là n'étaient plus pour elle et pourtant y repenser comme si c'était hier, revoir les débuts et les joies, lui laissait une indéfectible sensation de bien-être mêlée à un émoi étonnant.

« - Ce n'est ni à moi ni à qui que se soit d'autre de te dire ce que tu dois faire. Mais, ce que je peux faire, c'est te dire ce qui me vient, ce qu'il m'est possible de te dire, qui me concerne sans doute plus moi que toi, à vrai dire. A mon sens, tu dois faire ce que tu souhaites, ce qui peut te rendre heureuse : toi comme moi sommes des rats de bibliothèque, des amoureuses des études et du savoir, inutile de le nier mais, malgré cela, le plus important reste de trouver une voie vers le bonheur, et je crois pouvoir dire sans me tromper qu'à cela, les études et les livres ne peuvent suffire. Donc, si tu ne te sens pas prête, ne fais pas : bien sûr, tu pourrais finalement t'en trouver tout à fait à ton aise, mais en cas de regret tu t'en mordrais les doigts. Je ne connais pas vraiment Ronald Weasley, mais j'ai la quasi-certitude qu'il comprendra. D'autant que… la réussite d'une relation amoureuse ne nécessite pas forcément le mariage. Je ne suis moi-même pas mariée, et je considère que mon couple est heureux – ce qui, ce me semble, est le plus important. Certes, nous aurions pu nous marier, mais il n'en a pas été ainsi je n'aurais d'ailleurs pas été contre… S'interrompant brusquement, elle regarda Hermione d'un air surpris, les yeux écarquillés. Doux Merlin ! je suis désolée, je me suis encore mise à raconter ma vie… il y a des choses comme ça qui ne changent guère… »

Hermione sourit d'un air gêné, visiblement en peine de trouver un moyen convenable de réagir, puis repritle dossier devant elle et Septima la remercia intérieurement de lui permettre ainsi de poursuivre ses réflexions – rien à faire, elle se sentait prête à basculer dans ses souvenirs, et sa tâche le lui autorisait, – et de ne pas s'appesantir sur cette gaffe, cet étalage de vie magistral.

.

« - Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Cassandra, joyeux anniversaire… »

Le chœur improvisé se tut, laissant place à un tonnerre d'applaudissements, quelques rires, et le bruit de sa mère qui comptait '3, 2, 1… souffle !', imitant le geste, ce qui fit rire la petite fille tandis qu'elle soufflait de toutes ses forces, et eut pour conséquence que seules quelques bougies s'éteignirent, et qu'il fallut recommencer pour qu'enfin au bout de cette seconde tentatives, les neuf bougies consentent à s'éteindre. Un concert d'acclamations, de rires et de sourires accueillirent la prestation, et, ravie, l'enfant prit un petit air satisfait, dardant sur l'assemblée un regard conquérant ce qui lui attira une tape affectueuse sur l'épaule de la part de son parrain dont elle saisit le bras en s'écriant 'Tonton Tony !'. Sans écouter sa mère qui l'exhortait au calme, elle demanda en boucle à ce qu'on lui coupe le gâteau, exigeant de choisir quelle part irait à chacun des convives. Le dit-tonton Tony se dévoua et coupa six parts d'une égalité douteuse. La plus grosse lui revint d'ailleurs, puisqu'il était 'le plus gros', et alors que sa marraine s'apprêtait à enfoncer poliment sa cuillère dans sa part dégoulinante de chocolat, elle fut interrompue par une exclamation de Cassandra :

« - Mais, je n'ai pas fait mon discours !

- Ton discours Cassy Chérie ? interrogea la voix légèrement chevrotante de sa grand-mère.

- Bah oui, déclara-t-elle d'un ton agacé, se levant – ce qui eut pour effet qu'elle se trouva plus petite que la table, ou presque, et regrimpa pour se tenir debout sur sa chaise malgré la moue désapprobatrice de sa mère. Chers amis, je voulais vous remercier d'être ici. En ces temps de trouble, il faut nous serrer les coudes car l'amour fait la force. Merci encore, je suis bien contente de vous voir ici pour mon anniversaire. Et, cessant brusquement sa représentation, elle se rassit en prenant un air gêné.

- Une vraie comédienne, lança Anthony, la faisant rosir de plaisir, et sourire de toutes ses dents – à l'exception, donc, d'une canine définitive qui avait à peine commencé à pousser et laissait un espace pour lors inoccupé dans la dentition.

- D'où nous sors-tu ça ? interrogea son père, amusé.

- C'est Albus, papa ! répondit-elle candidement. »

La mort du vieil homme l'avait certes attristée, mais sa jeunesse, sans effacer, bien sûr, cette sensation, lui permettait de ne garder du grand-homme qu'un souvenir positif. Elle ne l'avait guère connu véritablement, mais la personnalité d'Albus Dumbledore l'avait marquée : la généreuse grandiloquence et l'intelligente malice qui le caractérisaient en avaient fait un demi-héros, un personnage d'Arlequin aussi, aux yeux de la petite. Cette réponse, exclamation naïve, provoqua une sorte de vague chez les adultes – et il n'y avait que cela – qui l'entouraient, et qu'elle ressentit, de manière indistincte. Elle aurait été bien en peine, si elle l'avait souhaité, de s'expliquer ce qui, au juste, se passait. Se hâtant de passer à autre chose, elle sollicita sa mère pour une quelconque vétille et oublia aussi vite qu'elle était venue la sensation désagréable.

En effet, à son âge, elle n'avait qu'une conscience pour le moins endormie de ce qu'était en vérité son entourage. Elle ne savait qu'à peine que papa, maman, tatie Minerva et tonton Anthony, étaient aussi Filius Flitwick, le grand maître de Sortilèges, et Septima Vector, l'exigeante enseignante d'Arithmancie, l'un et l'autre préoccupés par de nombreux problèmes qui voguaient bien au dessus d'elle et puis Minerva McGonagall, celle qui orchestrait la reconstruction, qui dirigeait le château, l'école, qui inspirait une peur et une admiration sourdes à presque toute la population, et qui portait sur ses épaules d'immenses responsabilités et Anthony Liling, l'employé de Gringotts – actuellement sans mission définie, ce qui lui permettait de garder la petite – aux cheveux grisés par l'âge, blasé par une vie de célibataire endurci. Seule sa grand-mère maternelle – la seule personne de sa famille de cette génération-là qui fût toujours en vie – restait inexorablement mamie Helen.

Finissant de dissiper le malaise toujours un peu présent, sa mère annonça que ses cadeaux l'attendaient sur la table du salon : bondissant de sa chaise, elle partit comme une flèche, manqua de peu l'encadrement de la porte, évita de justesse une collision désastreuse avec un vase chinois fragile, et se stoppa, le visage étincelant de joie et d'anticipation devant les paquets de multiples couleurs. Commença alors une session de déballage intensif : trop passionnée par ce qu'elle trouvait de paquet en paquet, elle semblait oublier à l'instant le cadeau précédent. Des livres, – entre ses parents et sa marraine, comment aurait-il pu en être autrement ? – un jeu constituant à produire des étincelles de couleur et, le rêve de presque tous les jeunes sorciers de son âge, un balai. Un vrai. Peu puissant, certes, mais un balai pour de vrai quand même. Ebahie d'une surprise ravie et d'un amour sans borne pour son parrain, elle s'en saisit avec fébrilité, le tourna dans tous les sens, le brandit, puis se mit à déblatérer à son sujet, sa grand-mère écoutant patiemment cet incessant et répétitif babillage. Et, lorsqu'elle arriva finalement au bout de son discours, il lui vint l'idée d'essayer – il était d'ailleurs presque étrange qu'elle n'y ait pas pensé plus tôt.

Redirigée par son parrain vers ses parents afin de savoir si elle pouvait essayer de chevaucher son nouveau destrier, elle s'approcha des trois autres adultes, prête à les interrompre pour poser sa question. Cependant, alors qu'elle entendait leur conversation, elle sentit qu'elle n'était pas pour elle, et se contenta de s'approcher, se taisant sans doute aussi car sa curiosité indiscrète prenait le dessus.

« - …la reconstruction avance, disait sa marraine.

- A ce sujet, commença son père, jetant un regard bizarre à sa mère, Minerva je… enfin, nous… voulions vous… dire quelque chose.

- Quoi ? demanda la plus âgée. Cassandra trouva qu'elle avait l'air prête à se mettre en colère et failli faire un pas en arrière. Si quelque chose ne vous convient pas, il suffit de me le dire, je ne…

- Mais non, non, pas du tout, interrompit sa mère, avec ce regard qui signifiait la surprise. C'était plutôt l'inverse. Hein, Filius ?

- Euh, je, oui, oui, se reprit le petit homme. Tout à fait.

- C'est-à-dire ?

- C'est-à-dire que… c'est difficile à aborder, reprit son père.

- En gros, vous êtes la seule à pouvoir mener cet immense chantier à son terme, la seule à pouvoir diriger cet établissement désormais. Et votre incertitude, quoique très visible, nous parait à nous tous aberrante. Voilà. Cassandra vit sa mère prendre une grande inspiration puis rougir, comme si elle avait fait une bêtise. Elle n'avait pas tord, sans doute : personne ne parlait ainsi à Minerva, elle l'avait observé.

- Je… je ne l'aurais pas dit comme ça, fit Filius d'une petite voix, mais c'est ça. Il y eut un silence, et la petite n'aurait pas su dire ce qui se passait vraiment : sa marraine arborait cette expression incompréhensible qui la faisait toujours se sentir mal-à-l'aise, et quant à ses parents, ils n'avaient pas bougé d'un iota depuis la bêtise de sa maman.

- Merci, finit par lâcher Minerva.

- Ce n'est rien que la vérité, expliqua Filius.

- Je ne pense pas que je pourrais vous croire. Mais, poursuivit-elle en empêchant Septima de l'interrompre, je vous remercie. Cependant, ne vous préoccupez pas tant d'une vieille femme comme moi : c'est à vous d'être sûr de vous. Qu'importe ma personne ! Sa mère fronça les sourcils, l'air en désaccord. Je suis sérieuse. Tous les deux, vous êtes bien plus importants que moi toute seule. Encore plus, continua-t-elle en changeant brusquement de ton, soudain plus gai, avec le petit ange que voici. Qu'est-ce que tu veux Cassandra ? »

.

Le son lointain d'un clocher sonna douze coups, ou peut être était-ce à l'intérieur du château – sans doute. Minuit. Durant ces quelques jours de travail, le sommeil avait commencé à revenir. Pas facilement, pas forcément beaucoup. Mais, toutes les nuits, il dormait au moins quelques heures – et Septima aussi. C'était déjà mieux. Ce soir-là pourtant, il ne parvenait pas à s'endormir et, aussi étonnant que cela lui paraisse, ce n'était plus parce qu'il était torturé par des idées négatives. Non, c'était presque l'inverse. Fêter l'anniversaire de la petite, c'avait été une vraie accalmie. Une enclave de sourires, de rires, d'un éphémère mais sincère bonheur. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas vécu cela.

Alors, désormais, c'était comme si son cœur ne parvenait pas à s'en remettre, et battait, empli d'un trop-plein d'amour, de sentiments, de sensations. Son affection pour sa fille lui paraissait sans borne, et en fermant les yeux – puisqu'il ne dormait pas – il s'imaginait des instants de joie, serrant dans ses bras sa compagne, riant, aimant. Il n'avait pu rêvasser à de telles choses depuis trop de temps. Et maintenant, il voulait lui dire combien il l'aimait, combien il tenait à elle. Et puis il y avait eu cette remarque d'Horace et, rien à faire, il se disait que peut être Septima avait elle-aussi cette impression de n'être pas aimée, pas assez. Pas reconnue. Il savait bien, qu'elle était aimée entièrement, mais peut être…

A côté de lui, la femme en question se retourna, les yeux grands-ouverts, et le regarda, restant allongée, blottie dans les couvertures. Décoiffée, le regard embrumé par un voile de fatigue et un semi-éveil, elle prit une expression étrange avant de porter la main à ses lèvres, tout son visage se tordant le temps d'un bâillement prolongé.

« - Tu ne dors pas ? demanda-t-elle d'une voix pâteuse.

- Si, si, répondit-il, c'est juste… »

Il avait la tête pleine d'idées de bonheur et de joie, c'était étrange. Il voulait lui dire qu'il l'aimait, mais ça n'était pas franchement le moment. Enfin… c'était toujours le moment mais, vraiment, cela sonnerait étrange. Et pourtant, il avait cette envie, ce besoin plutôt. Lui dire combien il tenait à elle, combien elle lui était essentielle. Il avait peur de ne pas l'avoir assez fait, peur qu'elle puisse croire qu'il ne considérait pas qu'elle fût sa vie. Alors qu'elle l'était. Il n'y avait bien qu'elle – et la petite Cassandra. Mais c'était elle qui lui avait donné cette fille magnifique. Elle lui avait tout donné, avait fait de lui ce qu'il était. Le meilleur de lui, c'était elle. Cela sonnait pathétique, il ne saurait le lui dire.

« - C'est juste quoi ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

- Dis… tu ne… et si on se mariait ? Il ne s'était pas attendu à dire ça, et pourtant c'était ce qui couvait en lui depuis plus d'une semaine.

- Qu'on… ? Pourquoi cette question maintenant ? s'exclama-t-elle, les yeux écarquillés.

- Oublie, oublie, c'est rien, ce n'est pas grave. Oublie, se précipita-t-il, soudain étreint par la sensation qu'elle ne comprendrait pas, qu'il était ridicule. Il avait peur de venir de tout briser.

- Je croyais qu'après Cécilia tu ne… voulais pas te remarier, fit-elle, en se redressant pour le regarder dans les yeux.

- Oui, mais je… me suis rendu compte que je tiens à toi, dit-il, tentant de maîtriser l'étrange tremblement de sa voix. Je veux dire, c'est une vraie question.

- Filius je… Oui, bien sûr oui ! s'exclama-t-elle avec un sourire à en faire fondre les pierres. Et elle l'avait embrassé.

.

Alors c'avait été oui. Un oui tout de bon. Filius n'en avait pas entendu parler – quelle importance ! – mais son étonnement avait été d'autant plus vif du fait de sa conversation avec Hermione, si peu de temps avant. Tout semblait se recouper et puis la remarque de Minerva avait fait une impression sur l'un comme l'autre.

Se marier, même si cela pouvait paraître futile, à ce stade de leur relation, c'était se dire, vraiment, qu'ils étaient l'un à l'autre. Fixer les choses, les dire, les faire. C'était reconstruire en créant, en rendant les choses plus fortes encore qu'elles ne l'avaient été avant. C'était affirmer l'amour et l'attachement, affirmer qu'ils étaient. Les paroles s'envolent, les mots eux restent, ils s'ancrent – ils s'encrent, c'est le cas de le dire. Ils font des choses quelque chose d'immuable – de plus solide du moins. Alors, en signant ce papier, ils ancrèrent leur relation dans l'officiel, l'inamovible, à l'encre noire et lorsque, devenue Septima Flitwick le 14 septembre 1998, elle endossa ce nouveau costume, ce nom qui la définissait plus que jamais, elle devint le eux coulé dans du béton. Verba volant, scripta manent…