ROSE TRAGÉDIE

N/a : Bonsoir à tous.

Comme d'habitude, du boulot à plus en pouvoir, et pas trop le moral hier (oui, je vous raconte ma vie...) je ne publie que maintenant ! Et vite ! Simplement, je voulais vous remercier, vous dire que vos reviews font vraiment (non mais, sans euphémisme) mon bonheur ces jours-ci ! donc merci beaucoup très fort à ceux qui le font, c'est vraiment du baume au cœur. Mais merci, tout de même, à ceux qui me lisent, même sans donner de nouvelles.

Voici, donc, le dernier Acte ! Ne manquera plus que d'épilogue, qui arrivera la semaine prochaine, pour conclure le tout ! Je vous souhaite donc, comme toujours, une très agréable lecture, j'espère que cela vous plaira, et j'attends -oui, oui- vos remarques de toutes sortes. Merci encore, et bonne lecture,

Bergère.

PS : Je tiens à dire que j'ai aimé La princesse de Clèves, La ferme africaine ET Othello (vous comprendrez pourquoi je le précise).

Disclaimer : en général j'oublie d'écrire cette petite chose. Donc ! tout ce qui est reconnaissable appartient à JKR. Il y a des OC, mais pas seulement. Quant à nos deux protagonistes, j'ai la prétention - c'est mal XD - de les considérer un peu à elle, un peu à moi, car ils sont très peu développés dans les romans, et je les ai vraiment forgé comme je le souhaitais, à partir du peu que je savais sur eux au départ. Voilà, bonne lecture une fois de plus.

Acte V : La fin.

Fugit irreparible tempus : rien n'est éternel.

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Les années passent, irrémédiablement. N'est-ce pas le lot de tout être humain que de mourir ? Sans doute. Pourtant, qui ne tente pas, d'une manière ou d'une autre, de se battre contre cela ? qui ne cherche pas à profiter de son temps, qui ne cherche pas à rallonger tant que possible le temps qui lui reste ? On s'oublie, certes, dans le courant de la vie, mais vient un temps où, la vieillesse se faisant de plus en plus sentir, on ne peut plus nier l'approche imminente de cette terrible échéance.

Les années avaient passé, lentes, régulières. Fatigué, vieilli, Filius avait fini par partir à la retraite, à grand regret. D'ailleurs, il était presque toujours à Poudlard, avec sa femme, pour rendre visite à des anciens collègues, des amis donc. Ne résistant pas non plus à observer le travail que faisait son remplaçant. Après tout, sa maison était là. La mort de Minerva avait été un véritable coup pour tous, peut être autant pour eux que pour Cassandra, bien que la jeune fille eût un lien plus particulier avec la vieille directrice. L'écossaise, pourtant solide comme un roc, une fois partie, tout semblait pouvoir s'en aller. Et, en effet, année après année, leurs générations avaient commencé à partir en lambeaux, les décès se multipliant. Et puis, un jour, il avait fallu que cela touche l'un d'entre eux : Filius avait commencé à être victime de tonitruantes quintes de toux, suivies de crises d'asthmes plus ou moins prononcées. Et puis la fatigue, les muscles sans forces. L'âge. Ils étaient rendus au mois d'août 2020, et il était devenu évident que jamais il n'atteindrait les 84 ans. Une évidence pas tout à fait acceptée non plus, cependant.

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Dehors, il devait faire chaud. Derrière les rideaux presque entièrement tirés, des rayons d'un soleil insistant et au sommet de sa puissance étaient le signe plus que certain d'un été au temps plus que clément. Cela faisait pourtant une semaine ou presque qu'elle n'était pas sortie de l'enceinte du château : chaque jour, Poppy renouvelait cette expression dépitée, et lui faisait un signe de tête négatif. Aucun progrès, plutôt l'inverse : il ne pouvait pas mourir à tout moment, mais presque.

Il dormait. Comme presque tout le temps : ça n'avait pas l'air vraiment réparateur, mais il n'avait pas de forces pour faire quoique soit d'autre. Et, quand, par une sorte d'étrange hasard, il était éveillé, il restait souvent silencieux, perdu dans ses pensées. Se sentir mourir devait faire terriblement peur. Pour sa part, lorsqu'elle était en sa présence, elle s'efforçait de paraître enjouée, d'être là, et pas seulement physiquement. Elle se doutait qu'il l'avait vue pleurer plus d'une fois, et qu'il devinait sa tristesse : il lui semblait le lire dans les regards qu'il lui lançait.

Vérifiant une fois encore qu'il dormait paisiblement, elle s'approcha de la fenêtre, ouvrit un tout petit peu les rideaux afin de fermer la vitre – il fallait tout de même aérer, pour que cette pièce ne sente pas la maladie plus que nécessaire – puis tira à nouveau le tissu pour occulter le soleil. Cela fait, et après une nouvelle œillade en sa direction, elle sortit à pas de loup de la pièce, et referma la porte derrière elle, grimaçant au grincement qui se faisait entendre comme si, plongé dans cet étrange sommeil, un bruit de cette sorte avait pu changer quoi que ce fût… Se retournant, elle fit face au salon vide : à l'heure qu'il était, Cassandra devait encore être au travail, elle ne reviendrait pas avant 18 heures. C'était déjà bien que la jeune femme passe son temps 'libre' ici… à la fois pour Filius, et pour elle-même : elle était dans le château bien sûr, mais elle n'y connaissait plus grand-monde, ou du moins n'était-elle proche avec personne, et quoiqu'il en soit, en période de vacances scolaire, il n'y avait bien que le directeur à venir ici de temps à autres. La compagnie de sa fille lui était un soutien inestimable.

Seule pour le moment, cependant, elle ne savait que faire. La tentation était grande de rester auprès de Filius, mais s'était vain, elle ne faisait que se faire du mal, risquait de le réveiller par ses mouvements, et ne pouvant rien faire, elle était d'une désolante inutilité. Elle n'avait pas le cœur à se promener – se serait laisser Filius seul dans l'appartement, et s'il avait le moindre problème, elle serait trop loin. Quand Poppy passerait, d'ici une heure, peut être se forcerait-elle à mettre le pied dehors. Pas maintenant, en tout cas. Pas du tout, à vrai dire, elle le savait : elle ne se l'autoriserait pas. Restait lire. Tous les jours, elle revenait à cela, tous les jours elle se sentait – et c'était stupide, lui répétait sa fille, à qui elle l'avait avoué – coupable, et chaque jour elle finissait par ouvrir un ouvrage. Elle n'y était pas vraiment plongée, ses pensées continuaient à vagabonder, mais cela lui donnait une forme de matière. Un appui.

C'était des romans, d'amour : rien à faire. Elle n'avait que cela dans sa bibliothèque personnelle, et de toute manière elle n'aurait pu lire autre chose. Avec les années, elle avait cessé de les appréhender comme elle avait pu le faire dans sa jeunesse et toutes ces histoires de passion, de bonheur ou de malheur, ne la distrayaient pas vraiment. Différemment du moins. Elle n'y croyait plus tout à fait, elle n'y attachait plus la même importance. Elle ne savait plus vraiment s'évader. Mais enfin… elle choisissait des ouvrages qu'elle n'avait jamais lus : pas le temps, ou pas le plus attrayant. Certains avaient attendu plus de 30 ans qu'elle les lise, et c'était maintenant qu'elle les ressortait. Elle les prenait soi-disant au hasard, mais tout les romans trop heureux finissaient pas retrouver la bibliothèque : elle préférait lire des histoires malheureuses d'amours impossibles, ou qui finissaient mal. Cela s'accordait davantage avec son état d'esprit et, sans doute, se sentait-elle moins coupable de lire ces histoires funèbres et tristes.

Alors, après La princesse de Clèves, roman français d'un ennui profond, et qui lui avait parfaitement convenu pour cette raison même, après La ferme africaine, qui ressemblait à un immense échec sur tous les plans, elle s'était attaquée à Othello. Pas un roman certes, mais enfin…

« - Septima, enfin, que vous arrive-t-il ?

- Rien du tout, voyons, répliqua-t-elle, posant le livre qu'elle ne lisait plus depuis longtemps, mais qu'elle tenait encore, et s'essuyant les joues d'un revers de main.

- C'est Filius ?

- Non Poppy, je vous jure, ce n'est rien, poursuivit-elle, se levant et s'apprêtant à suivre l'infirmière à l'intérieur. Je lisais et…

- Non, coupa Mme Pomfresh, lui dardant un regard autoritaire qui lui fit une impression étrange. Pleurer sur un livre, et ce n'est pas la première fois, ça ne va pas. Vous ne me suivez pas à l'intérieur, vous allez faire un tour dehors – et enlevez ce gilet, vous allez mourir de chaud. Je saurais m'en occuper pendant un quart d'heure sans problème ! »

S'avouant vaincue, elle baissa la tête l'air contrit, ne s'avouant pas à elle-même que cet ordre la soulageait. Etre toujours ici, elle ne tenait pas, elle devenait folle, hypersensible – comme si les… événements à venir n'étaient pas suffisants. Malgré tout, elle avait besoin de penser à autre chose, de ne pas être là, parfois. Elle avait pleuré en lisant Othello, et elle savait que ce n'était pas la soi-disant trahison, et l'injuste mort de l'épouse du héros, qui l'avaient fait pleurer ainsi. Non, c'était ses pensées, sa peur, l'angoisse constante qui l'habitait. Alors, en la forçant à sortir, à faire autre chose, même l'espace d'un instant, Poppy lui donnait l'opportunité de se faire un peu de bien – même quelque chose d'infime – sans se sentir coupable.

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Réveillé par une main qui le secouait, il pensa d'abord à son épouse. Cependant, il fut vite détrompé : cette poigne était celle de quelqu'un d'autre. Ouvrant les yeux avec un peu de peine, il reconnut Poppy Pomfresh, laquelle arborait ce sourire crispé et rassurant des infirmières qui s'occupent d'un cas désespéré. Refermant les yeux, il toussa douloureusement, comme si chaque nouvelle vague lui arrachait la gorge – la sensation était analogue, du moins. Puis, d'une voix érayée :

« - Bonjour Poppy. Comment allez-vous ?

- Bien, merci, répondit-elle, et il sentait le ton forcé de sa voix, la phrase toute prête. Après tout, au stade où il en était, tout était planifié, et ce qu'il disait n'importait guère. Vous permettez ? »

Mais elle n'attendit pas sa réponse, et lança le sort auquel il s'était habitué : vérification des fonctions vitales, etc. En un mot, elle comparait son état aux jours précédents. Qu'importait : cela ne lui apprendrait pas grand-chose, à son avis. Tout au plus pourrait-il connaître le terme qui définissait son mal, et l'avancement scientifique. Or, n'ayant plus la moindre chance d'être soigné, il le savait – même si, bien entendu, personne ne le lui avait dit – il se sentait vide. Pourquoi apprendre qu'il allait moins bien quand il le sentait… ? L'examen, pourtant, semblait prendre davantage de temps que d'habitude : suffisamment pour qu'une nouvelle quinte de toux intervienne. Il ne prit pas la peine de rouvrir les yeux cependant, Poppy finirait bien par lui dire. Pourtant, face à ce silence prolongé, il fit l'effort de soulever légèrement ses paupières, fixant son regard sur l'infirmière. Elle se mordillait la lèvre, mal-à-l'aise, et mit du temps à se rendre compte qu'il la regardait, à tel point qu'il faillit faire l'effort de lui poser une question dès à présent.

« - Oh, Filius ! fit-elle, comme si sa présence avait été une surprise. Excusez-moi…, puis elle n'ajouta rien, et il finit par décider de lui demander. Il était certes patient, et de bonne nature, mais tout de même…

- Poppy, commença-t-il après un douloureux raclement de gorge, dites-moi vraiment. L'infirmière le regarda l'air méfiant, comme si elle se défiait de lui, puis poussa un soupir et, se saisissant de la chaise à son chevet, elle s'y assit.

- Il n'y a pas grand-chose à dire, fit-elle en regardant ailleurs, comme si elle était coupable, ou peut être devenait-il paranoïaque. Mais si vous y tenez… Il préféra hocher la tête, l'effort était moins important. Je pense que vous ne passerez pas la nuit, lâcha-t-elle abruptement.

- Ah… laissa échapper le petit homme, et lui-même n'était pas sûr de savoir s'il s'agissait d'une expression de douleur ou de constatation froide.

- Alors, commença-t-elle d'une voix précipitée, et il ferma les yeux pour mieux se concentrer sur ce qu'elle disait, si je peux me permettre de vous donner un conseil, faites vos adieux, dites à vos proches que vous les aimez, avouez, osez, dites. Parce que vous ne pourrez plus le faire… »

Sur quoi elle sembla s'étouffer, et, se levant précipitamment, quitta la pièce. Il aurait voulu penser qu'elle pleurait, qu'elle était ému, mais il n'arrivait pas à s'en convaincre : tout lui semblait si convenu, depuis qu'il avait commencé à être vraiment malade. Pourtant, ces conseils, ce ton, tout cela semblait sincère, et particulier. Peut être disait-elle cela à tous ces patients en phase de mourir mais, alors, elle était une formidable comédienne. Il entendit la porte grincer – se refermer ou se rouvrir… il n'était pas sûr – et les pas de l'infirmière qui, vraisemblablement, vint se rassoir à côté du lit. Elle ne dit rien, et ils restèrent là, en silence. Il trouvait presque étonnant d'avoir les idées aussi claires, mais il profita de cette opportunité : au moins n'était-il pas fou. Enfin… était-ce vraiment un avantage d'avoir conscience de sa fin approchante ? Il l'espérait…

Il voulait parler à sa fille, à Septima aussi. Il n'avait pas grand-chose à régler, pas de légataire autre que sa famille à prévenir, pas de grand secret. Il aurait presque aimé que sa mort signifie quelque chose d'autre qu'une perte, qu'elle déclenche quelque chose. Mais non, bien sûr. C'était terrible, et pourtant cela restait banal. Il ne se sentait pas triste, il avait peur, mais il n'arrivait même pas à définir cette peur. Peur de la mort, sans doute, mais il ne le ressentait même pas comme cela. Juste peur, une angoisse. Il était trop fatigué, pourtant pour parvenir à s'y focaliser vraiment, et ce harassement lui permettait de s'endormir sans trop de peur : un pic soudain lui faisait se demander s'il se réveillerait jamais, puis le sommeil l'emportait. Si seulement mourir pouvait se passer de même… Il y eut du bruit hors de la pièce, Poppy en sortit.

Alors qu'il commençait à sentir une vague d'épuisement le prendre, il entendit la porte grincer à nouveau : il ne dormait pas encore, et reconnut rapidement sa femme qui s'approcha de lui et, s'asseyant sur cette chaise de chevet, se pencha vers lui pour murmurer.

« - Tu dors ?

- Non, grogna-t-il en ouvrant péniblement les yeux, sentant que sa gorge le lançait à nouveau.

- Ca va ? questionna-t-elle, d'une voix rauque, d'outre-tombe. Une voix comme la sienne.

- Ne t'en fais pas… Faisant un effort, il souleva une de ses mains, cherchant à saisir la sienne, et elle la prit d'un geste vif qui tentait de s'amollir pour ne pas lui faire mal. Poppy t'as parlé ?

- Oui, oui… »

Le silence retomba, il ne le brisa pas. Et, pourtant, il savait très bien ce qu'il devait dire, ce qu'il voulait dire. Soudain, entendant le reniflement mal masqué de la femme qu'il aimait, il se voyait dans la situation inversée, à la mort de Cécilia. Il voulait faire de même, être courageux, lui dire d'être heureuse, de continuer à vivre. Il le voulait d'ailleurs, il ne voulait pas qu'elle se mette à cesser de s'autoriser à vivre à cause de sa mort. Cela faisait mal, pourtant, d'enjoindre à quelqu'un qu'il avait tant de mal à quitter de ne pas se préoccuper de sa mort, de l'oublier, presque comme si elle ne l'avait pas aimé. Mais il devait le faire, voulait le faire. Il revoyait presque les mots et les gestes de son ex-femme, comme si c'était hier. C'était étrange.

« - Tu sais, je t'ai aimé plus que je n'ai aimé Cécilia, je crois. »

C'était sans doute vrai. C'était venu comme ça, et il ne doutait pas de la vérité de cette assertion. Il ne l'avait pas aimée de la même manière non plus, pas au même âge, pas avec le même passé. Et elle ne l'avait pas aimé de la même manière en retour. Mais tout de même. Septima lui serra la main un peu plus fortement : d'une certaine manière, ça ressemblait à des scènes clichés, les adieux déchirants, la femme pleure, l'homme déclame son amour. Cette sensation était assez prégnante, mais peut être fausse. D'ailleurs, le discours de Cécilia ne l'était pas moins un vrai stéréotype de générosité face à la mort. Tant pis. Après tout…

« - Il ne faut pas pleurer, tu sais, dit-il, mais il ne le pensait pas, il aurait pleuré aussi.

- Bien sûr que je pleure, nigaud, fit-elle avec un fin sourire qu'il lui sembla deviner au son de sa voix. J'ai peur…

- Il ne faut pas. C'est à moi d'avoir peur, ajouta-t-il en refermant les yeux.

- Repose-toi chéri. Je… je reviens, lui dit-elle d'une voix tremblante, et elle lui serra compulsivement la main, visiblement terrifiée à l'idée de la lâcher pour jamais. A vrai dire, il ne voulait pas qu'elle parte, mais cela valait peut être mieux. Il ne lui avait pas dit ce qu'il voulait lui dire… pas de courage, sans doute. »

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Elle était allée sur le champ sur le lieu de travail de sa fille, par poudre de Cheminette, demandant à Poppy de rester auprès de son époux pendant sa courte absence. Il lui paraissait inconcevable de passer cette immonde journée seule. Immonde, et pourtant la seule à avoir encore son grain de lumière, son vague espoir – car une part d'elle-même continuait à espérer, bien entendu. Cassandra comprendrait : elle ressemblait beaucoup à son père, très perspicace, plutôt calme. Cette présence lui serait indispensable, même si elle se sentait un peu coupable de s'appuyer ainsi sur sa progéniture : la mère devait être un soutien pour la fille, pas le contraire. Elle ferait ce qu'elle pourrait. D'autant qu'il était inimaginable que Filius ne revoit pas son enfant avant… de quitter ce monde.

Débarquant à l'hôpital, elle fut accueillie par une jeune femme au sourire plaqué et automatique, à qui elle tenta d'expliquer qu'elle était pressée, et ne souhaitait que voir sa fille.

« - Quelle chambre ?

- Oh, non, ma fille est docteur. Docteur Flitwick-Vector.

- Ah… je vais voir où elle est, ne bougez pas, répondit la jeune femme, avec une expression toute changée. En tant normal, Septima se serait sentie fière d'avoir une fille qui avait si bien réussi dans sa voie, et qui en imposait autant. Mais pour le moment, cela ne pouvait qu'ajouter à sa tristesse – ce qui était ridicule, mais tout de même.

- Maman ? demanda la voix inquiète de Cassandra dans son dos, quelques minutes plus tard. Qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que…

- Non, non. Mais Poppy a dit que… enfin… c'est presque la fin, se força-t-elle à dire. Alors, je me suis dit…

- J'arrive tout de suite maman, j'arrive, dit sa fille avant de se tourner vers la demoiselle d'accueil : vous direz à mes patients, au docteur Finnigan, et aux infirmières, que je suis partie pour raison familiale, et si quiconque fait des caprices dites-leur que mon père est sur son lit de mort. Sur quoi elle fit brusquement demi-tour, laissant la jeune femme béate, et rejoint sa mère devant la cheminée. Si elle ne l'avait pas si bien connue, Septima aurait presque cru qu'elle agissait sans rien ressentir. »

Lorsqu'elles arrivèrent dans le salon, Cassandra retira sa blouse de médecin, s'assit sur le canapé, fit signe à sa mère de prendre place, et lui fit apparaître une tasse de thé. Comme si les rôles étaient vraiment inversés. Cette manière qu'avait sa fille de savoir tout prendre en main était impressionnante : mise à part un léger tremblement de la lèvre, et la manie de remettre sans cesse, nerveusement, une mèche derrière son oreille, on aurait pu croire qu'elle était véritablement calme, presque insouciante. Pas moins que d'habitude du moins.

Elle ne l'était pas cependant, et, quand l'infirmière scolaire entra dans la pièce, laissant la porte entrebâillée, elle se leva brusquement, se renversa un peu de thé sur la robe, et l'entraîna vers la cuisine, afin de connaître les sordides détails médicaux. Septima n'essaya pas même de les suivre : aucun bulletin médical ne lui rendrait son mari, et au point où les choses en étaient, ça n'avait vraiment plus de sens. Poppy lui avait dit tout ce que, malheureusement, elle avait à savoir, et voilà. Restée assise, elle sentait ses réflexions partir sur une idée claire, puis s'embrouiller de suite. Elle ne pouvait pas penser, pas bien, pas vraiment, inutile d'essayer. Elle continuait cependant : dans une telle situation, comment aurait-elle pu s'empêcher de penser, de craindre, de se faire des idées, de tenter d'imaginer – et c'était impossible – ce que serait sa vie ensuite. Sa fille reparut dans la pièce, et Poppy, à sa suite, dit qu'elle les laissait et sortit.

« - Elle m'a dit de le laisser dormir, il se réveillera de toute manière, à son avis.

- D'accord, fit-elle à voix très basse.

- Maman, dit sa fille en lui prenant la main tandis qu'elle se rasseyait, ça va aller. Bon, d'accord, ça ne va pas aller, mais… on va s'en sortir. Papa ne voudrait pas que tu restes prostrée jusqu'à la fin de ta vie à cause de ça…

- Mais enfin, Cassy chérie, il va mourir. Ça ne pourra jamais aller…

- Il le faudra, répondit sa fille. Elle allait poursuivre, mais une violente quinte de toux se fit entendre et elles se levèrent de conserve, se précipitant dans la chambre. Papa, tu vas bien ? lança-t-elle, la voix pleine d'inquiétude.

- Oui, prononça-t-il, je suis allé mieux, mais ça va. Approche ma fille. »

Cassandra s'approcha de son père et s'assit – c'était à croire, se dit-elle, qu'il n'y avait plus dans cette pièce qu'un lit et une chaise à côté de ce lit. Elle-même resta debout, à côté de la porte, un peu comme un garde du corps. A vrai dire, elle voulait laisser l'occasion au père et à son enfant de se parler sans tenir compte de sa présence. Elle ne parviendrait pas à sortir, elle n'en aurait pas la force, mais, au moins, elle n'interférerait pas. Le sourire que parvint à produire Filius, un sourire sincère, presque heureux, lui brisa le cœur dans un trop-plein de tristesse. La vie était décidément si injuste. Ce bonheur, dans ses yeux, aurait dû pouvoir rester vivant pour l'éternité, et non s'éteindre. Il se racla la gorge, et il lui semblait presque ressentir, elle aussi, la douleur que cela provoquait.

« - Ma chérie, je veux juste te dire que je suis très fier de toi, et que je t'aime très fort. Et que je veux que tu sois heureuse. »

Quoi de plus banal que ces mots dit à une fille aimée, avant d'expirer ? et pourtant… Elle sentait les larmes monter, et, sachant qu'elle ne pourrait les retenir, elle se contenta de pleurer sans bruit afin de ne pas gêner. Elle se rendait compte, à chaque instant, que l'instant d'avant elle n'avait pas vraiment réussi à croire que c'était là les dernières heures de son époux, et qu'alors qu'elle pensait cela, elle n'y croyait toujours pas. Ça ne pouvait qu'être faux. Tout à fait faux. Complètement… qui parviendrait à imaginer cela, de toute manière ? C'était purement inconcevable.

S'efforçant d'essuyer ses larmes avec discrétion, elle détourna son regard du petit homme allongé dans le lit, perdu dans les draps comme par erreur, pour le poser sur sa fille. Sa grande fille. Qui, bientôt, serait sa seule vraie raison de vivre. Ses yeux marrons clairs étaient embués de pleurs, cela se voyait : elle regardait droit devant elle, dans le vide sans l'ombre d'un doute, tentant de maîtriser la vague de chagrin poignant qui l'assaillait. D'un geste brusque, elle repoussa une fois de plus une mèche de cheveux qui lui venait sur le visage, et, après avoir secoué la tête comme pour se la vider, elle reporta son visage sur son père, lui adressant un sourire par-delà ses joues mouillée et son expression douloureuse.

« - Oui papa. Et toi, n'étale pas trop ta science avec Merlin, il pourrait mal prendre ta supériorité.

- Pff, laissa échapper l'ex-professeur avec un sourire qui raviva un instant une forme de joie dans le cœur de son épouse.

- Et j'ai un message pour toi : tu diras à…, elle s'interrompit, et Septima comprit qu'elle ne parvenait plus à produire le moindre son. Tu diras à Minerva que… Tu lui diras que je lui interdis de se mettre en équipe avec toi pour faire des bêtises, je vous connais tous les deux… D'accord ? fit-elle, insistant comme si c'avait été une demande sérieuse. Et, finit-elle encore moins assurée, qu'elle me manque, elle aussi…

- Oui ma chérie, je n'oublierais pas… Je me réjouissais pourtant…, il s'interrompit, avalant avec grande peine sa salive, je me réjouissais à l'idée de vous écrire des messages avec les nuages.

- Je t'aime papa, répondit-elle dans un murmure, avant de lui lâcher la main et de sortir de la pièce. Elle semblait vraiment bouleversée, et Septima se trouva déchirée entre le besoin d'aller réconforter sa fille et celui, plus impérieux encore, de rester encore auprès de son mari. »

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Il commençait à être triste. Pourtant, c'était la peur qui prenait sans cesse le dessus : cela lui paraissait bizarre, mais le chagrin et la séparation d'avec ses proches ne lui semblait plus le pire. Loin de là. C'était de se dissoudre dans le vide, disparaître, ne plus être du tout. Ne plus exister, physiquement, et ne plus penser non plus. C'était inimaginable, tant c'était terrifiant. Et puis, il ne pouvait pas en parler. Cela n'aurait servi à rien d'ailleurs… Sa femme s'approcha de lui : malgré la fatigue que regarder longtemps provoquait, il se concentra sur sa silhouette et son visage. Il se souvenait de ce visage, jeune, des années plus tôt. Ses cheveux désormais tout à fait blancs étaient coupés en un carré très court, et son visage était sillonné de rides. Pourtant, il la trouvait toujours belle. Il aurait aimé pouvoir se dire qu'elle lui manquerait, mais c'était pire encore : il n'aurait même pas la possibilité de connaître cette sensation, puisqu'il n'y aurait plus ni sentiment ni sensation.

Elle s'approcha de lui et vint s'assoir : il aurait aimé continuer à la regarder, mais il se sentait épuisé et il choisit de laisser ses paupières retomber. Cette fatigue commençait à lui faire craindre de ne même plus pouvoir dire ce qu'il souhaitait dire. Et ses idées s'embrouillaient. Il sentit qu'elle s'approchait de lui et posait sa main sur son visage. Sans doute faisait-elle courir sa main le long de sa joue, mais il n'en était pas certain, car toutes les sensations lui semblaient ouatées, vagues. Il tenta de rouvrir les yeux, mais il ne la voyait presque plus. Seulement des points de couleur, plutôt sombres, beaucoup de noir, comme dans un monde pixélisé à la mauvaise échelle. Il n'avait pas fait beaucoup de malaises dans sa vie, mais il lui était arrivé de tomber dans les pommes, et c'était très ressemblant. Peut être était-il en train de mourir.

Une vague d'angoisse s'empara de lui, il chercha en tâtonnant avec un empressement quasi-fou à se saisir, à nouveau, de cette main qu'il ne sentait qu'à peine. Il se sentait mal aussi, comme s'il allait vomir le peu qu'il avait ingurgité dans la journée.

« - Chéri, Filius, ça va ? tu m'entends ? demanda-t-elle précipitamment. Il l'entendait, oui, et il pouvait sentir l'anxiété dans ses paroles.

- Oui, parvint-il à dire, mais il ne sentait plus vraiment sa main.

- Je… ne peux pas y croire, tu sais. Je n'y arrive pas. Il aurait voulu lui dire que lui non plus, mais c'était un effort qui semblait disproportionné. »

Peut être continua-t-elle à parler, il ne l'entendait plus vraiment. C'était comme une suite de borborygmes infâmes, et parfois un mot semblait s'en détacher. Mais c'était peut être des hallucinations, des acouphènes ou peut être parlait-elle, et il ne pouvait savoir ce qu'elle disait. Le mal-être allait grandissant. Presque inconsciemment, il se mit à secouer la tête de droite à gauche, se cognant au tissu qui paraissait poisseux de l'oreiller. Mal. Mal. Douleur. Peur. Angoisse. Pas bien. Il ne savait plus tout à fait ce qu'il pensait, et pourtant il lui semblait sentir battre contre sa tempe un flot d'idées qui s'emmêlaient, se développaient, tout cela. Infiniment. Il crut entendre 'Adieu' mais ça ne ressemblait pas à Septima. Elle ne dirait pas cela, à son avis. Peut être que si cependant. L'angoisse folle qu'elle s'en aille le saisit, brusquement.

Et puis, soudainement, il sentit un poids sur ses lèvres : il lui fallut du temps – peut être pas tant que cela, mais il en avait l'impression – pour se rendre compte qu'elle l'embrassait. Une simple pression : il s'efforça de bouger ses propres lèvres pour lui montrer qu'il était éveillé et qu'il lui répondait. Et puis il fut frappé par le savoir que c'était son dernier baiser, elle venait de lui donner son baiser d'adieu. Le dernier, à jamais. Il aurait voulu qu'il ne finisse jamais, il aurait voulu mourir et disparaître maintenant, ça aurait été grandiose. Il se sentait un peu moins mal, ou peut être était-il si concentré sur cette sensation, pour ne pas la perdre, qu'il ne sentait plus rien. Il sentit les lèvres se détacher, il avait envie de pleurer, mais il ne le pouvait pas y avait-il encore quoique ce fut dans ses glandes lacrymales ? Ou peut être pleurait-il, mais il ne le sentait pas. Il pensait qu'elle était toujours à son côté, mais il n'était pas certain. Il en avait la sensation intime, il…

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Il dormait. Ou peut être était-ce plus du domaine du coma que d'autre chose, mais il semblait dormir. Un flot de larmes sporadiques mais bien présentes s'écoulait le long de ses joues, elle ne pouvait se détacher de cette chaise. Et pourtant il y avait sa fille à côté. Il fallait aller la voir, il le fallait. Il dormait, que pouvait-elle faire ? il fallait qu'elle aille voir Cassandra.

D'un pas automatique et pesant, elle quitta la pièce et, à peine entrée dans le salon, il lui sembla que sa fille se jeta dans ses bras en sortant de nulle part. Elle pleurait, pleurait, sans pouvoir s'arrêter. D'énormes sanglots bruyants et douloureux, compulsifs. Septima tenta de la serrer dans ses bras, contre son cœur, le plus fort possible. Elle avait la sensation qu'elles étaient seules sur un radeau qui coulait doucement mais sûrement, s'enfonçant dans une vase infinie. Et elle avait l'impression de devoir conduire ce frêle esquif, de devoir les maintenir à flots, elle qui n'arrivait déjà pas à se soutenir. Elle resserra encore son emprise, la tête de sa fille qui pesait pesamment sur le bas de son épaule lui faisait mal, mais sans doute lui tenait-elle trop fort la taille, en retour. Et puis c'était le monde à l'envers. Soudain, c'était à elle de rassurer Cassandra, de lui dire que tout irait bien. C'était à elle de dire que le monde continuerait à vivre sa vie, et elles avec. Elle lui passa la main dans le dos, le lui frottant comme pour y appliquer un onguent, comme elle l'avait fait, des années plus tôt, pour la calmer lorsqu'elle se réveillait d'un cauchemar.

« - Chut, murmura-t-elle. Calme-toi, ça va aller.

- Mais enfin, maman, répondit sa fille, relevant un visage déformé par une expression de tristesse et de douleur, tu te rends compte qu'on est là, à attendre… à attendre qu'il meurt.

- Je sais, je sais…, dit-elle aussi posément que possible, tentant de combattre la vague de pleurs qui lui montait dans la gorge.

- J'en vois tous les jours, des malades, des morts, des familles qui… des familles… Et j'ai toujours tenu le coup. Mais là… Elle s'arrêta, et fondit à nouveau en larmes. Sa mère se tut : elle ne pouvait rien dire pour le moment. Elle la laissa pleurer un peu, avant de répondre.

- C'est normal Cassy, c'est normal… c'est ton père, ce n'est pas juste… quelqu'un. »

Cassandra hocha la tête pour montrer qu'elle savait que sa mère avait raison. Elle se détacha lentement, et Septima se dit que, pour elle, se devait presque être pire. Ou, plutôt, qu'il était bien plus important qu'elle parvienne à s'en sortir. Elle s'en sortirait d'ailleurs, c'était certain… mais c'était si dur de voir sa fille effondrée ainsi (comme si l'état de Filius n'était pas déjà difficilement supportable), alors qu'elle avait toute sa vie devant elle. Elle, au contraire, avec ses 72 ans… après tout, elle pouvait aussi bien mourir peu de temps après son mari. S'en remettre serait presque ridicule. Et puis, ce n'était pas encore la question : il n'était pas… Il était toujours là. Elle secoua la tête comme pour chasser ces pensées, même si elle sentait l'idée de solitude s'imposer encore et encore à son esprit.

Elle allait dire quelque chose, mais fut interrompue par une quinte de toux. Plus que cela même : il lui semblait que, dans la pièce d'à côté, il n'y avait plus que le son rauque d'une gorge qui crachouillait ces derniers sons. Elle se précipita, à vrai dire elle savait. Quoi d'autre ? sa fille passa devant elle, sans doute allait-elle vérifier – après tout, elle était médecin. Elle ne dit rien, elle ne fit que se remettre à pleurer et à la regarder l'air désespéré. Fini. C'était fini. Ca n'allait pas finir : c'était fini. A jamais. Jamais plus. Elle était prête à pleurer, son cœur était gros de larmes et de son malheur, mais ses yeux étaient secs. Elle alla s'assoir auprès du corps – ce n'était plus qu'un corps. Merlin, plus qu'un corps… Soudain, elle sentit les premières larmes, puis d'autres, encore, encore. Sans fin. Des larmes. Elle sentit sa fille venir lui encercler les épaules de derrière le fauteuil, lui répétant 'chut, chut…' Mais elle ne pouvait pas. Pleurer, gémir. Mourir.

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On dit toujours que le temps d'enfuit trop vite, et qu'il faut en profiter tant qu'il est là. Malheureusement, lorsque la vie ne nous sépare pas, la mort s'en charge. Et cela est inévitable. Cela semble l'unique vérité de la vie : après la vie, on meurt. Et l'on se sépare.

Le 12 août 2020, à 16h48, Filius Flitwick avait rendu l'âme, laissant derrière lui une épouse éplorée et malheureuse, et une fille – grande fille – perdue. Pendant des heures, des jours, des mois, Septima vivrait avec cette sensation que Filius était toujours là. Elle ne pouvait le quitter. Il ne pouvait être vraiment mort : il était mort sans l'être. Seule, elle s'était noyée dans ses cours, sa fin de carrière de femme âgée, voyant de tant à autres sa fille, et Anthony. C'était bien là tout. Elle savait qu'il n'était plus, mais le temps avait fuit si vite, trop vite. Elle était seule, et la vie n'avait plus le même goût. Après tout, la mort n'était-elle pas la seule main qui pût la séparer de Filius ? Le temps avait gagné, il gagne toujours. Fugit irreparible tempus.