Chapitre 3 : Confession
Lorsque j'arrivai chez les Cullen, Alice m'accueillit sur le pas de la porte. Comme toujours, elle était parfaite. Elle portait une robe estivale, bleu électrique et des chaussures absolument phénoménales dont les hauts talons n'étaient apparemment d'aucune gêne pour elle. Elle avançait et virevoltait gracieusement, alors que je me serais sans doute immédiatement foulé la cheville – ou même cassé une jambe !- si j'avais essayé de faire quelques mètres avec de tels escarpins.
A sa mine espiègle, je sus qu'elle allait me reparler du sujet qui la passionnait tant.
« Dis-moi, Bella, as-tu pris ta décision ?
_ A quel propos, Alice ? » Je feignais l'innocence, mais je ne trompais personne.
« Me laisseras-tu oui ou non organiser ton mariage ? » Elle avait vraiment l'air d'y tenir. Son visage d'elfe avait même une expression légèrement préoccupée.
« Vous n'avez pas décidé de modifier vos projets, j'espère, ajouta-t-elle avec une pointe d'angoisse, moi je vois toujours un mariage, alors…
_ Pourquoi demandes-tu cela ?, m'inquiétai-je, Edward t'a dit quelque chose ?
_ Non, mais… il est un peu inquiet, je crois. Il a parlé à Carlisle. Depuis, il n'a pas quitté sa chambre.
_ Ah bon ? » Je me demandai si mon attitude de la matinée ou le peu que je lui avais raconté à propos de mon rêve avait pu l'affecter réellement. A moins qu'il ne sût déjà la promesse que Jacob avait exigée de moi. Non, je devais lui en parler moi-même, lui expliquer.
« Ecoute, Alice, on en reparlera, d'accord ? Je vais voir Edward. »
Je l'entendis émettre un soupir de déception. Ma réponse était gênée, je n'avais jamais été très douée pour évincer les sujets qui fâchent, et je ne savais vraiment pas quoi répondre à Alice. Je l'adorais, je ne voulais pas lui gâcher son plaisir, mais… j'étais vraiment vaccinée contre toutes ces cérémonies publiques et festives. Alors mon mariage, en belle robe, avec prêtre et invités ! Comment arriver à envisager un pareil événement ?
Je montai rapidement l'escalier qui menait à la chambre d'Edward. Etait-il vraiment chagriné ? En approchant de la pièce lumineuse dans laquelle il n'avait jamais à dormir, je perçus les accords d'une très jolie musique. Une chanson. Je frappai doucement à la porte, même si celle-ci était ouverte. De plus, Edward devait m'avoir entendue approcher, ou même sentie. Il était assis sur sa banquette en cuir fauve et contemplait la forêt à travers la grande baie vitrée. Il tournait le dos à l'entrée, aussi je ne pouvais voir l'expression de son visage. Je m'approchai, un peu inquiète moi-même.
« Ce chanteur a une voix magnifique, dis-je en arrivant près de lui.
_ Oui, répondit-il sans se retourner mais sa voix était douce. J'aime beaucoup cette chanson, elle m'évoque… tant de choses. Et puis je me sens très proche de cet artiste. Nous avons certains points communs. »
Il avait dit cela dans un sourire, mais une certaine tristesse transparaissait cependant. Je le contournai pour venir m'asseoir devant lui. Quel visage ! La beauté d'Edward, à laquelle je ne parvenais toujours pas à m'habituer et qui était pour moi un vrai choc à chaque occasion qui m'était donnée de la contempler, me coupa le souffle. Une émotion intense se dégageait de ses traits. Ses yeux étaient brillants et étrangement vifs et je me demandai s'il n'aurait pas été en train de pleurer s'il avait été humain.
J'écoutai plus attentivement la chanson. La voix sensible et angélique parlait d'un vin mauve qui permettait à celui qui le buvait de retrouver son amour perdu. Je regardai Edward et lui pris la main. Il sourit à nouveau.
« In vino veritas. Connais-tu ce proverbe ? Il signifie que l'on trouve la vérité dans le vin. Pour nous, c'est sans doute la même chose avec le sang. »
Edward avait l'air d'être dans une humeur particulière, dont je n'avais jamais fait l'expérience.
_ Quel point commun penses-tu avoir avec ce chanteur ?, demandai-je cependant.
_ Il est… mort. C'est déjà un sacré point commun, tu ne trouves pas ? Et tout le monde ne peut pas en dire autant ! » Il rit franchement et je me demandai si la plaisanterie était réellement drôle ou non.
« Tu veux dire que… c'est un vampire ?, demandai-je après un instant.
_ Ah ?, il eut l'air étonné, ça je ne sais pas… Mais c'est possible. Pourquoi pas, après tout ! »
Je pris la pochette du CD qui était posée sur une petite table basse.
« Il était très beau, en tout cas, dis-je. Ce serait une bonne chose qu'il soit devenu un vampire, non ?
_ Peut-être, répondit Edward songeur… peut-être pas. En tout cas, il ne chante plus et c'est très dommage. »
Je fronçai les sourcils. Edward s'en aperçut et il m'attira contre lui. Nous écoutâmes la suite de l'album, enlacés. Mon regard se perdait, au loin, dans les ombres changeantes de la forêt dont la verdeur éclatait dans la lumière de ce début de juillet. Parfois, un rayon de soleil transperçait les nuages et les arbres semblaient frémir de plaisir.
Quand le CD se fut arrêté de lui-même, après un magnifique morceau qui commençait par l'évocation d'un ange sombre aux ailes noires déployées (et j'étais de plus en plus convaincue que ce chanteur avait dû être changé en vampire par un admirateur surnaturel de sa beauté et de son talent qui avait jugé impensable de le laisser rester mortel) Edward posa un baiser sur le sommet de mon crâne.
« Bella, dit-il doucement, j'ai parlé à Carlisle de ton rêve. Si tu veux bien, il aimerait que tu le lui décrives plus précisément. »
Effectivement, Carlisle pourrait peut-être m'aider à comprendre cette étrange impression que j'avais eue, le matin, de connaître à l'avance les mots qui allaient sortir de la bouche de mon père ou le cours des évènements de la journée. Il allait sans doute m'expliquer qu'il s'agissait d'un phénomène physique relatif à la fatigue. Et puis, les choses avaient bien changé depuis… Il n'y avait donc aucune raison de s'inquiéter. Par contre, je devais expliquer à Edward la demande de Jake.
« Ecoute, lui dis-je avec hésitation, je dois te…
_ Bella, m'interrompit-il, je comprends que ce rêve te perturbe. Je n'ai pas cessé d'y penser. Tu m'as mentionné des noms de vampires bien réels et dont, il me semble, tu n'as jamais entendu parler jusqu'à présent. Je me trompe ?
_ Quoi ? » A nouveau, je fus prise d'un vertige.
« Tu m'as parlé d'Amun, de Kebi et d'Alistair, reprit Edward. Ce sont des connaissances de Carlisle. Les premiers sont Egyptiens et le dernier Anglais. Je ne crois pas que tu aies déjà entendu leurs noms avant, non ? Par contre, je ne connais pas de Garrett, ni Carlisle…
_ Dans mon rêve, c'est un nomade que Rosalie et Emmett réussissent à convaincre de venir nous aider, répondis-je automatiquement.
_ Nous aider pour quoi ?, demanda Edward.
_ Je… euh… écoute c'est assez gênant de devoir t'exposer mon délire dans les détails. Alors à Carlisle… Je ne sais pas si… est-ce que tu comprends ?
_ Bella, reprit-il en caressant mon visage, pourquoi es-tu gênée ? Tu sais bien que tu peux tout me dire. En ce qui concerne Carlisle, il pense qu'il y a vraiment là quelque chose à prendre au sérieux. Il m'a cependant affirmé que, puisqu'il s'agit d'un rêve, certaines choses sont sans doute totalement imaginaires. Enfin, il aurait besoin de t'entendre pour y voir plus clair et t'aider à y voir plus clair toi-même. Tu sais Bella, Carlisle a une grande expérience des humains, il est médecin et il a vu beaucoup de choses. Il comprend et il est bienveillant. Il ne te jugera pas si c'est ce que tu crains. Mais si tu ne veux pas, ce n'est pas si grave, je suppose.
_ Tu as sans doute raison, Edward. Je voulais, de toute façon… lui demander certaines choses, alors…
_ Il est dans son bureau. Tu veux y aller maintenant ?
_ D'accord. Tu viens avec moi, n'est-ce pas ?
_ Si tu veux.
_ Oui, je préfère que tu sois avec moi. »
Nous nous rendîmes tous deux dans le confortable bureau où Carlisle nous reçut chaleureusement, comme à son habitude. Je ne savais pas pourquoi, mais je m'attendais presque à ce qu'il me fasse m'allonger sur un divan. Sans doute à cause du psychanalyste qu'Edward avait mentionné dans la matinée. Si tel avait été le cas, je me serais trouvée parfaitement ridicule, mais il me proposa un confortable fauteuil dans lequel nous pûmes nous asseoir tous deux avec Edward et je me sentis plus en confiance.
« Je suis bien conscient, commença Carlisle, que cette situation te paraît un peu étrange, Bella, et je suis touché que tu acceptes de venir me parler. Quand Edward m'a appris le nom des vampires que tu as vus en rêve, j'ai été vraiment très surpris et intrigué. Il est tout à fait possible que ces noms te soient parvenus d'une manière qui nous a échappée à tous, cependant, il existe aussi des phénomènes moins habituels… dont j'ai déjà fait l'expérience. Si tu as été autant troublée par ce rêve que mon fils me l'a dit, il est sans doute bon pour toi que tu cherches aussi à en comprendre le sens. Je peux également t'aider à cela. »
Carlisle avait l'art de trouver les mots justes.
Je ne savais pas trop par quel bout commencer. Il y avait tant de choses ! Tout était si précis dans mon souvenir, jusqu'à certains détails, comme la peau particulière des vampires roumains, ou tant de sensations encore inconnues de moi : mes nuits avec Edward, ma grossesse, mon bouclier…
« Euh, je ne sais pas comment dire les choses. Mon rêve contenait bien six mois de vécu, et en détails !
_ Vraiment !, s'exclama Carlisle impressionné, commence comme tu peux. Je vais prendre des notes. Rajoute des éléments au fur et à mesure qu'ils te reviennent. S'il me semble que je ne comprends pas quelque chose, je te poserai des questions, mais je préfèrerais ne pas interrompre ton récit. Essaie d'exprimer ton ressenti face à chaque chose, également, c'est extrêmement important. »
Mes doigts étaient emmêlés dans ceux d'Edward et sa main reposait sur mes genoux. Je le regardai, essayant de rassembler mes idées et me lançai, un peu hésitante et confuse d'abord. Puis, peu à peu, le film se déroula devant mes yeux et je retrouvai tout : les noms, les visages, les motivations, les sentiments. La force de mon souvenir m'emporta et je ne me rendis plus compte que je racontais, avec une passion croissante, glissant de la joie à la peur, de la douleur à la colère, en fonction des passages de l'histoire que je rapportais.
Edward ne dit rien, d'un bout à l'autre. Parfois, je sentis ses doigts se resserrer autour de ma main, lorsque j'évoquai notre mariage, notre nuit de noces -en essayant cependant d'en dire le moins possible car je ne pensais pas que tous les détails de mon intimité avaient besoin d'être exposés, je les remplaçai par l'expression de mon ressenti, comme Carlisle me l'avait demandé- ou bien quand je décrivis la relation de Renesmée avec son père, leur communication silencieuse, ma fierté et mon bonheur. Je l'entendis soupirer un peu aussi, puis se tendre quand j'expliquai la démarche des Volturi, leur soif de justice, de possession, et la cruauté de leurs décisions.
Quand, finalement, j'achevai mon récit, ce fut comme si j'étais soudain vidée de toutes mes forces. Je m'aperçus que plusieurs heures s'étaient écoulées : la luminosité avait beaucoup changé dans le bureau de Carlisle et ce dernier me dévisageait, une expression ambiguë sur le visage, une sorte de gravité mêlée d'exaltation. De nombreuses pages griffonnées s'étalaient devant lui.
« Eh bien, Bella, finit-il par souffler, rompant le silence qui s'était instauré durant quelques longues secondes, voilà qui donne matière à réflexion ! »
Ce fut comme si je tombais soudain d'une hauteur vertigineuse, celle de ce vécu fantastique auquel j'étais restée accrochée, et je regagnai ma vie réelle.
« Ce matin, au retour de Charlie, ajoutai-je à nouveau hésitante, à nouveau moi-même, j'ai été véritablement désorientée en ayant l'impression de réentendre mot pour mot les propos qu'il m'avait tenus dans mon rêve… Est-ce… normal ? Est-ce dû à une illusion… physiologique ?
_ Cela se produit parfois, en effet, répondit doucement Carlisle avec un hochement de tête, il provient d'un décalage entre la perception sensorielle et son relais par le cerveau, c'est même assez commun. Mais, compte tenu de ce que tu viens de nous raconter, je suis convaincu qu'il ne s'agit pas de cela.
_ De quoi s'agit-il alors ?, m'inquiétai-je. » Tout à coup, j'avais l'impression d'être à nouveau un cas clinique méritant d'être étudié en détails et disséqué, comme le jour où Edward m'avait avoué que j'étais la seule personne dont il ne parvenait pas à capter les pensées. Je détestais être un mystère. Pour les autres, comme pour moi-même.
« Es-tu fatiguée en ce moment, Bella ?, demanda le médecin. Manges-tu correctement ?
_ Je… me sens plutôt à plat, à vrai dire… Et… certaines choses ont eu tendance à me couper l'appétit, enfin…
_ A quoi penses-tu, Carlile ?, intervint soudain Edward.
_ Très franchement, reprit son père en rassemblant ses doigts sous son menton, je crois que nous avons affaire à un vrai phénomène d'oniromancie. C'est très rare et très complexe.
_ Oniromancie ? Excusez-moi, je…
_ Cela signifie que tu as pu voir l'avenir en rêve, Bella, m'expliqua-t-il immédiatement, enfin, pas exactement l'avenir, plutôt que certaines choses, bien réelles, t'ont été révélées. Le problème, c'est que des éléments sont faussés, parce que ta personnalité les a volontairement modifiés, comme dans un rêve normal. Depuis toujours, ce phénomène est connu et les êtres humains y ont toujours cherché des réponses. Dans l'Antiquité, surtout. Ils ont même essayé de le provoquer, mais sans succès. Il est très difficile de contrôler l'inconscient, qui est par définition insaisissable et sauvage. Il est de la même manière périlleux d'interpréter correctement ce qui se cache dans ces rêves, de démêler le vrai du faux avec certitude.
_ Mais cela ne m'est jamais arrivé avant, comment est-ce que, tout à coup… ? Alice a toujours eu ces flashs concernant l'avenir, n'est-ce pas ? Même lorsqu'elle était humaine. Il ne sont pas apparus un beau jour…
_ Alice n'a jamais pu rien nous raconter de sa vie humaine, tu sais, Bella, rectifia Carlisle. Je te demande si tu es en forme en ce moment car les changements physiques, les chocs, les perturbations nerveuses, sont sources de toutes sortes de manifestations surprenantes chez les êtres humains. Traditionnellement, les jeûnes, le placement dans des situations éprouvantes, ont toujours été employés pour provoquer des transes ou des visions, pour permettre la communication avec l'au-delà. Ton esprit réagit peut-être aujourd'hui de cette manière aux bouleversements qu'a connus ta vie, ces derniers mois. C'est compréhensible.
_ Alors ça… »
