Chapitre 5 : Déchirée/ Torn

Lorsque je quittai la maison des Cullen, la nuit était tombée et mes jambes flageolaient. Elles réussirent tout de même à me porter jusqu'à ma camionnette, et je pus, je ne sais comment, rentrer chez moi. Si Edward venait me rejoindre, comme à son habitude, je ne savais pas si je survivrais à cette nuit, mon cœur ne tiendrait pas. La journée avait été particulièrement longue et j'avais besoin de remettre mes idées en place, me calmer… Edward ne m'y avait pas du tout aidée. Son attitude, après qu'Alice nous eût laissés, m'avait complètement déboussolée.
Nous n'avions pas dit un mot. Il m'avait embrassée plus tendrement, plus fougueusement, plus passionnément que jamais. Il n'avait pas mentionné la nécessité de se réfréner, comme il l'avait toujours fait auparavant.
Ma tête en tournait encore quand je me garai devant chez Charlie. Je devrais me concentrer pour marcher droit, sinon mon pauvre père risquait de penser que j'avais bu !
J'entrai le plus naturellement possible, posai mes clés et accrochai ma veste. Charlie était dans le salon, une bière à la main.
« Comment va, Bella ?, fit-il sans se retourner.
_ Bien. Je vais manger un morceau. »
Je me rendis à la cuisine. Les restes du repas de midi avaient été déposés à mon intention dans une assiette placée au réfrigérateur, au cas où. Je les réchauffai rapidement au micro-onde. A partir de maintenant, il fallait que je me ménage : bien manger, bien dormir, me détendre –était-ce possible ?- m'aideraient à y voir peu à peu plus clair.
Quand j'eus fini et que j'eus lavé et rangé ma vaisselle, je me rendis au salon. Je n'avais pas passé un petit moment avec Charlie depuis trop longtemps, j'en étais consciente. Je m'assis sur le canapé, faisant mine de m'intéresser à ce que diffusait la télévision.
« Alors, demanda-t-il après quelques minutes, tu as vu Jake ?
_ Ah, oui… il ne va pas si mal.
_ Incroyable, tu ne trouves pas ? J'aurais juré qu'il était plus gravement blessé qu'il ne devait l'être, assurément... Ce garçon a vraiment une chance insolente. J'espère que ça lui aura servi de leçon.
_ Je crois bien, oui. Il est plutôt raisonnable, d'habitude. »
Je ne voulais pas l'entendre blâmer Jacob. Ce qui lui était arrivé était de ma faute. Je ne me le pardonnerais jamais.
« Dis-moi, Bella, que comptes-tu faire de tes grandes vacances ?
_ Euh… a priori rien de bien particulier, ma foi.
_ J'ai envisagé de prendre un week-end prolongé d'ici une quinzaine de jours, m'annonça Charlie tout guilleret. Je n'ai pas beaucoup l'occasion de prendre du congé, vu le boulot que j'ai, mais je me suis dit… que quelques jours… J'ai pensé à aller camper un peu pour changer… ça te dirait, une petite balade avec ton vieux père ?
_ Oh, c'est une bonne idée, pourquoi pas. Si tu n'as pas peur de devoir me ramener sur ton dos après que je me sois fracturé quelque chose…
_ Pas de problème, fillette, j'aurai ma radio et ce ne sera qu'une petite randonnée de deux ou trois jours.
_ OK. »
L'idée me plaisait, après tout. Il fallait… je voulais profiter de Charlie. Au fond de moi, je savais bien pourquoi.
« Tu… ne sors pas ce soir ?
_ Mais je viens à peine de rentrer !
_ Oui, je sais, mais… tu es jeune et l'année scolaire est finie. Le lycée est fini et tu as été acceptée à Dartmouth !... Tu n'es pas du genre noctambule, hein ?
_ Tu veux me jeter dehors, papa, tu en as assez de moi, avoue…, fis-je en gloussant.
_ Non, Bella, mais… je te trouve bien sage. Je m'inquiète.
_ Alors ça, c'est la meilleure ! »
Il rit également. Il était temps que je m'éclipse, avant qu'il n'essaie d'aborder d'autres sujets essentiels.
« Je te promets de faire absolument n'importe quoi, dès que je me serais un peu plus reposée. Je suis morte de fatigue en ce moment. Bonne nuit, Charlie.
_ Ouais. »
Je grimpai rapidement à l'étage.

Après avoir passé une bonne demi-heure sous la douche, je m'habillai pour la nuit et ouvris la fenêtre de ma chambre. Une demi-lune, croissante à ce qu'il me semblait, éclairait un ciel dégagé. Seul un petit nuage s'étirait près de l'astre et son pourtour était ciselé de lumière argentée. L'air était doux. Je sentais le parfum de l'herbe et des bois tout proches. Des insectes crissaient et quelques oiseaux nocturnes jetaient çà et là un cri étouffé. Belle nuit.
Je m'accoudai au rebord de la fenêtre. Plus loin, dans la partie du ciel que ne blanchissait pas la lumière de la lune, quelques grosses étoiles brillaient intensément. Une brise caressa la peau de mes bras et de mon cou, comme des doigts d'air très légers et tendres. J'inspirai profondément. Vivre… Toutes ces sensations, toutes ces émotions étaient si belles… A mes oreilles, dans ma gorge, j'entendais le battement de mon cœur. Je me demandai comment Edward ou Jacob percevaient le monde à travers leurs yeux et leurs sens si différents des miens. Surnaturels. Etait-ce mieux ? Cela pouvait-il être mieux que ce que je sentais déjà ? Je ne pouvais même pas l'imaginer. Devenir vampire ne m'aurait pas attirée si je n'avais pas tant désiré, au plus profond de mon âme, ne jamais pouvoir être séparée d'Edward. Et comment envisager d'être séparée de Jacob ? Nous étions comme les doigts d'une même main. Je le ressentais à chaque moment passé auprès de lui. Chaque cellule de mon corps reconnaissait en lui quelque chose d'identique, de complémentaire… d'obligatoire. Comment était-ce possible ? Que faire ? Mon rêve ne m'apportait aucune solution et je n'étais pas sûre d'avoir très envie que le phénomène se reproduise.
Je baillai. J'allais m'allonger et attendre la venue d'Edward. Cette idée me fit aussitôt frissonner car ma bouche et ma peau se rappelèrent ses baisers et ses caresses de la soirée ainsi que le trouble proche de l'effroi dans lequel ils m'avaient plongée. M'avait-il menti ? Alice lui avait-elle appris quelque chose de grave ? Il m'avait embrassée comme on dit adieu, comme on cherche à retenir, comme si… Oh, il faudrait qu'il m'explique ! Il m'avait empêchée de le questionner, et je n'avais rien pu faire. Je ne pourrais jamais rien faire s'il se comportait de cette manière… il annihilait toute ma volonté d'un seul sourire.
Sur cette dernière pensée, je m'endormis sans m'en apercevoir.

Le lendemain, je m'éveillai beaucoup plus reposée. Aucun rêve d'aucune sorte n'était venu troubler mon sommeil, du moins je ne me souvenais de rien. Je fus surprise, cependant, de me réveiller seule. Cela ne m'était plus arrivé depuis des mois. Pourquoi Edward n'était-il pas là ?
Je m'étirai et me relevai. C'est alors que j'aperçus, sur le bureau de ma chambre, un bouquet de fleurs fraîches. Des lys. Et leur odeur lourde m'apparut soudain comme par enchantement. Je m'approchai, une feuille de papier était pliée et posée à côté du bouquet.

Bella, mon ange,

Tu dormais si sereinement… je t'ai regardée toute la nuit et j'ai pensé à ces fleurs. Il faut que tu te reposes. Aujourd'hui il va faire beau, un grand soleil, je ne viendrai pas mais tu peux passer chez nous, nous irons nous promener.

Je t'embrasse mille fois,
Edward

Décidément, je ne méritais pas quelqu'un d'aussi parfait. Sans être là, Edward réussissait quand même à me faire rougir de plaisir de la tête aux pieds en quelques mots magnifiquement calligraphiés. Comment, dès lors, être capable de résister à quoi que ce soit en sa présence ? Je m'habillai donc en vue d'une promenade dans la forêt et descendis rapidement prendre un petit déjeuner. Enfin, je montai dans ma camionnette et repris le chemin de la villa des Cullen.
Esmé m'ouvrit quand j'eus sonné à la porte, et son visage rayonnant m'adressa un sourire plein d'affection. Je repensai malgré moi aux paroles de Carlisle, la veille. Comment, lorsqu'on voyait la beauté et l'amour qui irradiait d'Esmé, pouvait-on deviner la douleur profonde qui l'habitait ? Les vampires étaient des maîtres dans l'art de la dissimulation. Leur capacité à afficher des expressions contraires à leurs vrais sentiments ou bien à rester totalement impassibles était impressionnante.
Edward était au piano. A mon entrée, il s'arrêta net et j'en fus vivement déçue. Encore une fois, il me dévisagea des pieds à la tête et ce nouveau regard, dont je ne pouvais comprendre le sens, me mit mal-à-l'aise.
« Comment te sens-tu ?, me demanda-t-il comme on pourrait le faire à une malade.
_ Euh… bien. J'ai formidablement bien dormi.
_ Je t'ai manqué ?
_ Oui.
_ Tant mieux. »
Il souriait. Son regard était sombre. Soudain, je me demandai s'il n'avait pas soif. Il y avait un bon moment qu'il n'avait pas chassé.
« Veux-tu que nous allions nous promener ? Nous… pique-niquerons dans les bois.
_ Excellente idée. »
En un éclair, il disparut et réapparut quelques secondes plus tard avec un joli panier d'osier à la main et un grand chapeau de l'autre.
« Tu auras besoin de ça. »
Nous partîmes d'un pas lent que j'appréciais mais je pensais qu'Edward devait faire des efforts pour ne pas s'ennuyer profondément à ce rythme. Au bout d'un moment, il me souleva, d'ailleurs, et je vis la forêt défiler devant moi. Il s'arrêta dans la clairière inondée de soleil, notre clairière.
Je mis le grand chapeau de paille qu'il avait apporté et m'allongeai au soleil. La chaleur était délicieuse. Edward enleva mes chaussures, caressa mes pieds de ses doigts frais.
« Ce n'est pas désagréable ?, demanda-t-il.
_ Quoi donc ?, m'étonnai-je.
_ Que je sois si froid, souffla-t-il à regret.
_ Mais non, ça m'est tout à fait égal, et aujourd'hui c'est même particulièrement agréable !, m'exclamai-je désolée de sa remarque.
_ Le soleil ne me réchauffe pas vraiment… le contact des êtres vivants davantage, par contre. Et… quand nous buvons leur sang, nous gardons leur température un moment.
_ Edward, m'inquiétai-je, quand t'es-tu nourri pour la dernière fois ?
_ Pourquoi le demandes-tu ? Aurais-tu… peur, tout à coup ? »
Il avait dit cela d'un ton étrange, qui me donna le frisson malgré la chaleur. Etait-il menaçant ?
« Je voulais te demander… Alice…
_ Alice est partie ce matin.
_ Quoi ?
_ Elle a décidé de faire un voyage, avec Jasper, en Australie. Pourquoi es-tu surprise ?
_ Je… elle ne l'a pas mentionné.
_ Tu sais comment est Alice. Imprévisible !
_ Oui. »
J'acquiesçai pour aller dans son sens, mais je n'étais pas dupe. S'il avait pu lire dans mes pensées, il l'aurait su. S'il avait pu lire dans mes pensées tout aurait été plus simple, je n'aurais pas à tout formuler aussi maladroitement que je le faisais.
« Tu me mens, Edward, finis-je par lâcher tout à trac car à quoi bon chercher des détours finalement ? Je sais qu'elle est perturbée. Je sais qu'elle a vu… quelque chose…
_ Ne te préoccupe plus d'Alice, Bella, siffla-t-il doucement en caressant ma joue du bout des doigts. Elle reviendra… pour le mariage. » Et ses doigts glissèrent sur ma gorge, puis dans le col de mon chemisier. Je fus saisie. Depuis quand s'autorisait-il des gestes si provocants ?
Il déballa le contenu du panier, installa une grande nappe sur l'herbe.
« J'ai quelque chose pour toi, annonça-t-il, j'ai pensé que cela te ferait du bien. »
Et il sortit de sous une serviette, comme un prestidigitateur de son chapeau, une bouteille de vin.
« Qu'est-ce que c'est ?, m'écriai-je un peu dubitative.
_ Chasse Spleen.
_ Tu crois vraiment que… ?
_ Tu ne seras pas obligée de la finir. »
Je n'avais pas l'habitude de boire du vin, mais je dus reconnaître que celui-ci était absolument délicieux. Evidemment, il me tourna la tête et nous nous mîmes à l'ombre pour la fin du pique-nique. Une sieste s'imposait, pour moi du moins. Edward avait l'air un peu amusé, ce qui m'irrita légèrement.
« Te sentais-tu réellement obligé de me soûler, Edward ?
_ Peut-être, répondit-il mystérieusement en se glissant contre moi. Tu sens… irrésistiblement bon comme ça. »
Il huma l'air autour de mon visage, dans le creux de mon cou. Son visage descendit vers mon ventre. A nouveau, un appel résonna en moi, une urgence. Je n'avais jamais jusqu'alors éprouvé cette sensation : celle que je risquais d'être… mangée. J'avais l'impression d'être une biche entre les pattes d'un guépard. Je sursautai.
« Edward, qu'est-ce que… ? »
Ses doigts glissèrent sous mon chemisier, en déchirant le tissu là où les boutons résistaient. Il plongea son visage contre la peau de mon ventre et ouvrit la bouche. Je haletai de désir mais hurlai aussi, sans pouvoir me retenir.
Il se redressa, me contempla de ses prunelles d'encre, la bouche ouverte, hébété.
« Tu as peur, Bella, je te fais peur et tu as raison d'avoir peur. Je te considère… comme à moi. Je n'en peux plus. Je te veux tellement ! Je vais… te tuer. Est-ce que tu t'en rends bien compte ? »
J'étais tétanisée. Je me recroquevillai, roulai sur le côté, rampai. J'essayais de fuir, instinctivement. Je fuyais Edward ! En un quart de seconde, il fut devant moi.
« Essaies-tu de m'échapper ?
_ Mais, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Que fais-tu ?
_ Je ne fais rien, Bella, je suis moi-même. Et toi, que t'arrive-t-il ? Où est ton désir ?
_ Tu me menaces !, criai-je, que cherches-tu ?
_ Mon plaisir. »
Son visage s'était durci, sa voix étranglée. Il n'était plus celui que je connaissais. Son regard avait la couleur du néant. Il ferma les yeux. Alors j'eus un geste désespéré, je ne pouvais pas le laisser comme cela. Je lui sautai dessus, mes bras serrés autour de son cou, mes jambes refermées sur sa taille.
« Fais ce que tu veux, Edward, je suis à toi.
_ Oh, Bella, gémit-il en me serrant dans ses bras et en se laissant tomber à genoux, tu es… phénoménale. Tu es mon amour. Pardonne-moi. »
Nous restâmes enlacés longtemps. Nous nous détachâmes l'un de l'autre, difficilement, car le temps avait changé et quelques gouttes s'étaient mises à tomber. Un orage de chaleur menaçait.
Quand nous quittâmes la forêt, nous nous tenions fermement par la main, mais nous étions tous deux mortifiés.