Chapitre 7 : Trois jours/ Three days

Pourtant, Edward revint le lendemain, après le déjeuner.
Charlie était tout spécialement rentré pour voir comment j'allais et il était passé chercher de quoi manger. Il m'avait aussi apporté les béquilles de Jake : Billy les lui avait aimablement proposées quand il avait appris mon « accident », en appelant Charlie dans la matinée pour lui glisser encore quelques commentaires au sujet du match de la veille. Jacob ne les avait sans doute même pas utilisées, lui ! Grâce à elles, je pus me déplacer plus aisément qu'à cloche-pied. Ma cheville était beaucoup moins douloureuse. Je pouvais poser le pied, mais pas encore m'appuyer dessus. Effectivement, la blessure était superficielle. Cependant, elle avait pris une vilaine couleur bleutée. Il faisait chaud, je tenais pourtant à garder un gilet afin que Charlie n'aperçoive pas l'empreinte des doigts sur mon bras qui avait tendance à devenir bleue elle aussi. Je me demandais combien de temps elle allait rester visible. Je m'étais morfondue toute la matinée. Heureusement, aucun rêve n'était venu me perturber davantage cette nuit-là et j'appréhendais d'en faire bientôt un nouveau. Carlisle m'avait expliqué que le premier avait sans doute été provoqué par des traumatismes et je venais d'encaisser une bonne dose de stress supplémentaire ces derniers jours. Charlie remarqua ma mine effondrée et voulut se montrer gentil, mais je sentais qu'il mourrait d'envie de prendre l'air.
« Ecoute, Bella, je ne pense pas que partir sans toi…
_ Je sais, papa, mais ne t'inquiète pas pour moi. Ce sont tes seuls jours de vacances depuis si longtemps ! Il faut que tu en profites…
_ Je voulais… qu'on fasse un truc tous les deux.
_ J'avais compris. Moi aussi je voulais passer du temps avec toi… Tu penses pouvoir… refaire ça bientôt ? Avant la fin de l'été ?
_ Faut voir… si c'est calme. »
Je savais qu'il était vraiment déçu et j'en étais absolument navrée.
On frappa et Charlie alla ouvrir.
« Comment va-t-elle ?, demanda Edward.
_ Pas trop mal. Mais comment s'est-elle débrouillée, bon sang ?
_ Je ne sais pas, j'ai été… distrait, un moment, et c'est arrivé. Nous avons voulu nous promener…
_ Quand même, ça fait beaucoup pour cette année ! »
Il était vrai que je collectionnais les blessures en tout genres. En même temps, vu la situation, ça aurait pu être pire, et de loin.
Edward avait une drôle d'expression. Son regard était noir comme la nuit et il évitait de trop lever les yeux ou de nous regarder en face.
« As-tu besoin de quelque chose, Bella ?, demanda-t-il alors que nous nous étions installés au salon.
_ Je ne crois pas.
_ Tu… pourras rester seule quelques jours ?
_ Oui, j'imagine. »
Soudain, je repensai aux Volturi. Cette peur ressurgissait quand je m'y attendais le moins. Je savais que la menace planait, mais elle ne devait pas encore être mise à exécution. Alice l'aurait vu, sans doute. Elle aurait appelé. A moins qu'elle ne m'en veuille trop pour…
« Je n'ai pas de raison de m'inquiéter, n'est-ce pas ?, insitai-je quand même.
_ Non, bien sûr, avait répondu Edward d'un ton qui se voulait persuasif. Esmé se propose de venir te voir quand nous serons partis, demain soir si tu veux… Tu peux téléphoner. Elle sera ravie. »
Je ne doutais pas de la générosité d'Esmé. Je hochai la tête.
« Huit heures, demain matin, ça vous va Charlie ?, questionna Edward. »
Mon père hésita une deuxième fois en me scrutant du coin de l'oeil. J'essayai de lui adresser un sourire encourageant qui lui fit lever les bras au ciel.
« Bon, bien, accepta-t-il.
_ Je vais y aller, alors, conclut Edward. Je dois préparer… des choses. Je te reverrai à notre retour Bella, dit-il en se penchant pour m'embrasser, tout le monde sera plus… détendu alors. »
Charlie ne pouvait percevoir l'allusion. Effectivement, j'espérais que les choses se poseraient un peu ensuite. J'avais besoin de plus de calme et d'un peu de temps pour… Oh, pouvais-je vraiment souhaiter avoir du temps ?

L'après-midi passa lentement. Je tournais en rond. Je ne pouvais pas faire grand chose et je m'aperçus que j'avais du mal à supporter de devoir rester avec moi-même. Cela ne m'était pas arrivé depuis si longtemps ! J'écrivis un mail à Renée dans lequel je racontai mes nouveaux déboires, en essayant de bien insister sur le caractère anodin de ma blessure afin qu'elle ne s'inquiète pas. J'essayai également de ne pas trop m'étendre en réflexions sur mon présent, ma relation avec Edward (même si je savais qu'elle aurait aimé quelques remarques : je ne lui dévoilais jamais rien, à son grand regret !), mon avenir proche ou lointain… En vérité, je ne pouvais rien lui dire et je voulais ne pas avoir à me poser trop de questions moi-même en réfléchissant à tous ces sujets. J'en avais assez de réfléchir. Le mail ne dépassait donc pas les cinq lignes, et je tentai de tricher en revenant à la ligne à chaque phrase et en sautant des lignes pour lui dire que je l'embrassais et que j'embrassais Phil, qu'elle me donne des nouvelles, etc… C'était tout moi, quand quelque chose me gênait, je le remplaçais par de l'espace ou du vide. Cette dernière réflexion manqua de me replonger dans l'introspection et je m'ébrouai afin de l'éviter à tout prix en me concentrant sur la relecture de mon mini-mail. Le résultat ne me sembla pas très honnête mais je décidai de me consoler en me persuadant que, pour Renée, ce serait mieux que rien.
Cinq minutes après, j'étais en larmes. Je laissai passer le déluge, qui dura assez longtemps. Il m'apparut que je devais être réellement en train de déprimer. Quand l'agitation de mon esprit fut finalement étouffée et comme enrayée par la fatigue, je me rendis compte du gonflement gênant de mes paupières et de mon nez et décidai de réagir en prenant une bonne douche. Ensuite, j'allais me mettre à cuisiner un bon repas pour Charlie et moi, avec ce que je pourrais bien trouver dans la cuisine.
Le contenu du réfrigérateur ne me laissa pas beaucoup l'espoir de parvenir à concocter quoi que ce soit, mais en ouvrant le congélateur, je découvris qu'il restait du poisson que Charlie et Billy avaient ramené lors de leur dernière partie de pêche. J'arriverais donc à faire quelque chose, avec quelques aromates…
Charlie fut vraiment ravi et je me sentis un peu soulagée d'avoir pu me faire pardonner un instant de ne pouvoir l'accompagner le lendemain. Nous passâmes un moment agréable, et il me fit même la remarque, qui se voulait une plaisanterie, que le fait de me retrouver immobilisée n'était peut-être pas une mauvaise chose, finalement.
Quand il monta se coucher, je restai un peu au salon mais une nouvelle crise de larmes me vint. J'allai donc la noyer en faisant la vaisselle, à la cuisine, puis je montai moi-même me coucher après avoir pris un peu plus que la dose prescrite des médicaments ordonnés par Carlisle.
Il faudrait absolument que j'arrive à m'occuper dans les jours à venir sinon ma raison risquait de chanceler tout à fait.

Le lendemain, je m'éveillai tard. Charlie était déjà parti et je ne m'étais rendu compte de rien. J'en profitai pour faire un peu de ménage, quelques lessives, mais je me retrouvai rapidement désoeuvrée. Alors que j'hésitais entre prendre quelques nouvelles de Jacob par téléphone, s'il voulait bien accepter de me parler, et me planter bêtement devant n'importe quelle émission télévisée, on frappa à la porte. C'était Seth Clearwater. J'étais positivement ravie de le voir. Il avait appris mon « accident » et venait constater par lui-même dans quel état je me trouvais. Il jugea que l'affaire n'était pas si terrible selon lui –quelle notion un loup-garou pouvait-il avoir précisément de la douleur ?- et qu'il ne fallait pas que je me laisse abattre. Sa désinvolture et sa joie de vivre me remontèrent rapidement le moral et j'en conclus que les Quileutes devaient posséder une énergie vitale débordante et contagieuse. Je m'étais toujours sentie tellement bien en leur compagnie ! Il m'apprit qu'il était invité à manger le soir-même chez Sam et Emily et me proposa sans façon de l'accompagner. Je n'étais pas très sûre que ma présence y serait tout à fait la bienvenue mais il m'assura qu'il n'y aurait pas de problème. Je résolus de profiter de l'occasion pour surmonter la réticence qu'il m'inspirait et parler à Sam. Je devais le remercier enfin pour tout ce qu'il avait fait pour moi. Il m'avait retrouvée lorsque j'étais perdue dans la forêt et je ne lui avais jamais témoigné de reconnaissance adéquate. J'envisageai de préparer et d'amener un gâteau. Seth m'assura que toute nourriture était la bienvenue et serait honorée comme il se devait. Comme je ne pouvais conduire, il se proposa de repasser me chercher et je m'attelai à la tâche dès qu'il fut parti.
Toute à l'élaboration de mon cake au chocolat, je me demandais si Jacob serait présent et si Leah ne serait pas trop désagréable. J'avais de la compassion pour elle, malgré son caractère vif et sa répugnance viscérale pour tout ce qui touchait aux vampires. Mais elle ne serait sans doute pas là… A quel point un être humain était-il capable d'endurer la présence de deux êtres dont l'amour irrépressible avait ruiné toutes ses espérances et lui jetait constamment à la figure son propre abandon et sa solitude ? Non, elle ne serait pas du repas. Je me demandai, d'ailleurs, s'il ne fallait pas prévenir Jacob de l'invitation que m'avait lancée Seth.

Je n'avais toujours pas résolu la question quand ce dernier vint me chercher. Je n'étais pas sûre qu'il ait bien le droit de conduire, mais Charlie étant loin… Au moment de pénétrer chez Sam, je plaçai mon gâteau bien en évidence au-devant de moi, un peu comme une offrande, et je passai l'épreuve. Sam balaya mon visage de son regard naturellement méfiant mais son expression se détendit et il me souhaita la bienvenue. Avais-je l'air de mériter qu'on me prenne en pitié ? Je devais peut-être avoir plus mauvaise mine que je ne le supposais. Jacob n'était pas là, ni Leah, et je m'installai à la gauche de Sam de manière à pouvoir lui parler plus facilement quand l'occasion se présenterait. Quil débarqua quelques minutes après nous.
« Jacob arrive bientôt…, aboya-t-il dès son entrée, il est reparti prendre une douche quand il a su… hé, mais vous êtes tous là déjà ? »
Soudain, je me sentis comme une abeille dans un pot de miel. J'allais m'engluer. Je fixai donc mon assiette, mon cœur cognant dans ma gorge, attendant le moment où la porte allait s'ouvrir à nouveau. L'attente ne fut pas longue. Jacob avait encore les cheveux humides. Dès son entrée, ses yeux me cherchèrent et, quand il m'eut trouvée, un immense sourire illumina son visage sombre. Il s'assit à mon côté sans aucune hésitation. Visiblement, il était heureux de me voir. Il était moins compliqué que moi, décidément ! Le repas fut joyeux et bruyant. Je ne pouvais même pas parler à Jacob. Emily resta souvent à l'écart pour desservir et amener d'autres plats. Sam se leva également, pour l'aider, à plusieurs reprises, et je ne parvenais pas à l'aborder. Quand, finalement, elle eut porté mon gâteau, qui se retrouva en quelques secondes la proie de mains avides que le repas pourtant copieux ne semblait pas avoir rassasiées, elle se planta aux côtés de Sam, près de moi, et je vis l'immense Indien l'attirer à lui et poser sa tête contre son ventre. Alors, seulement, je remarquai l'arrondi qui se dessinait sous sa robe ample. Elle posa sa main près du visage de son compagnon et il l'embrassa. Un frisson me parcourut l'échine. L'image était magnifique. Il n'y avait rien à dire.
Mes yeux me piquèrent et je me penchai en avant. Que les bouches soient occupées à mâcher les dernières miettes ou que le geste tendre de nos hôtes ait imposé un peu de silence, le volume sonore avait baissé. Je glissai un regard ému à Sam et chuchotai à son endroit :
« Sam… je voulais te dire merci, depuis longtemps. Je te dois beaucoup. »
Il sourit.
« De rien. Fais attention à toi. »
Les chaises claquèrent, certains se palpaient l'estomac, assez satisfaits, en s'étirant.
« Tu veux… sortir un peu ?, demanda Jacob.
_ J'aimerais, mais je ne peux pas aller bien loin.
_ T'inquiète. »
Nous nous levâmes.
« Tu t'occupes de Bella, Jake ?, demanda Seth comme nous approchions de la porte.
_ Oui, je la ramènerai, bonne nuit les louveteaux. »
Nous sortîmes sous les hululements offensés et quelques rires sympathiques.
« Tu veux aller où ?
_ J'aimerais bien voir la plage, mais… je me traîne.
_ Je te porterai… qu'est-ce que tu vas pas inventer pour te faire transporter !, fit-il en désignant malicieusement ma cheville bandée.
_ Mmmh, lui rétorquai-je en tirant la langue, ne te moque pas, j'ai mal.
_ Beaucoup ?, s'inquiéta-t-il soudain.
_ Non, là ça va. »