Chapitre 8 : Pleine lune/ Harvest moon

Jacob me conduisit sur la plage de La Push. Il me porta quand il fallut traverser la longue bande de sable qui menait près de l'eau, puis nous nous assîmes sur une grosse branche de bois mort.
« C'est bizarre, dis-je, le temps passe et rien ne change.
_ Comment ça ?
_ C'est toujours aussi facile de passer du temps avec toi.
_ Je ne t'ai pas beaucoup vue ces derniers jours…
_ J'ai… été pas mal occupée. »
Je lui racontai mon rêve, les impressions de Carlisle, sans entrer dans les détails. Je lui parlai des Volturi également, de la vision d'Alice, de son comportement étrange.
« Tu crains vraiment quelque chose ?, me demanda-t-il, très sérieux.
_ Ouais, j'essaie de ne pas y penser. Je voudrais tant arrêter de penser tout le temps, Jake ! »
Le ton de ma voix devait avoir trahi mon désespoir plus que je ne l'avais souhaité.
« Eh, Bella, ça va ?, demanda Jacob.
_ Pfff, répondis-je seulement en prenant mon front dans mes mains. »
Jacob passa son bras autour de mes épaules pour me réconforter. Je regardai la mer. Le spectacle était magnifique. L'eau était calme. La pleine lune, haute dans le ciel, éclairait le paysage comme en plein jour. Un jour noir, blanc et bronze.
« Charlie est parti camper, dis-je au bout d'un moment histoire de changer de sujet.
_ Je sais. Tu restes toute seule ? Tu veux… venir chez nous ?
_ Non, Jake, c'est gentil, mais il n'y a pas de raison.
_ Comme tu veux. Enfin, moi je trouve que tu n'as pas l'air bien. Il me semble que tu as maigri, on dirait une brindille.
_ Ah ?
_ Oh, regarde ! »
Il tira de sa poche un objet dans une housse sombre.
« Billy m'a fait un cadeau. J'en suis resté baba. C'est tellement pas son genre, ces trucs.
_ Mais c'est un téléphone portable !
_ Une vraie horreur. Je le garde éteint tout le temps. Ces machins émettent des ondes insupportables.
_ Tu… entends les ondes ?
_ C'est vraiment affreux, ça me fait mal au crâne. Mais bon, au cas où… je peux appeler ou on peut m'appeler. Je pense que c'est surtout pour ça que Billy me l'a donné. Je crois… qu'il a eu peur, la dernière fois.
_ Tout le monde a eu très peur, Jake. »
Je le regardai. Il aurait pu mourir ce jour-là. J'avais tellement besoin qu'il reste dans ce monde pour pouvoir y rester moi aussi ! La lumière de la lune dessinait sur son visage des ombres vacillantes. Ses yeux brillaient, et leur couleur obscure avait des reflets verts, un vert émeraude de forêt. J'avais occulté la beauté de Jacob tant de fois ! Elle me frappait quand j'étais près de lui, ce qui était de plus en plus rare.
« Je crois qu'Emily est enceinte, non ?
_ Ah, oui, tu as vu ? C'est bien. Ils sont heureux. Moi, ça fait un moment que je le sais.
_ Tu l'as vu dans l'esprit de Sam ?
_ Non, c'est l'odeur.
_ Quelle odeur ?
_ Un jour, elle s'est mise à sentir vraiment… le lait.
_ Quoi ?
_ Ouais, une odeur de lait bizarre, un lait chaud au miel.
_ Non ! »
Je ris. Ces loups avaient vraiment des perceptions étranges.
« Dans mon rêve, ajoutai-je au bout d'un moment, on m'expliquait que tu… que vous n'étiez pas de vrais loups-garous.
_ Ah bon ?, il n'avait pas l'air très content de cette supposition, et que sommes-nous alors ?
_ Des Transformateurs… qui pourraient tout aussi bien se changer en n'importe quel autre animal. Il paraît que les vrais loups-garous ne se métamorphosent qu'à la pleine lune et sont des brutes incontrôlables, ce qui n'est vraiment pas votre cas.
_ Arriver à nous contrôler est plus difficile qu'il n'y paraît, surtout au début… mais cette théorie est intéressante. Il faudra que j'en parle à Sam. »
Je revis le visage lacéré d'Emily, toujours si belle pourtant. Aujourd'hui plus que jamais.
« Et Leah ? Comment prend-elle la situation ?
_ Leah ? Elle s'en fiche complètement aujourd'hui.
_ Ah bon ?
_ Ouais, elle s'est imprégnée il y a un peu plus d'une semaine.
_ Vraiment ? De qui ?
_ Un gars qui vient d'arriver chez une famille de la réserve. De New-York. Ce sont les seuls parents qu'il lui reste, d'après ce que j'ai entendu. Il est un peu perdu : il s'est séparé de sa femme, je crois, et il a deux petits enfants.
_ Oh, c'est pas simple.
_ Non, rien n'est simple. Il est assez sauvage mais tu le verrais quand il regarde Leah ! Il doit sentir… elle sera la plus passionnée et la plus attentive des compagnes. Il a presque peur… il lui faut juste un peu de temps pour refaire confiance à une femme, j'imagine. »
Je secouai la tête. Amusée, je visualisai Leah la Sauvage dormant devant sa porte.
« Et j'espère que ça va arriver vite, ajouta Jacob en s'esclaffant. C'est absolument insupportable d'avoir à entendre ses pensées en ce moment ! Les filles… peuvent être pires que nous ! Nous évitons même de nous transformer en même temps qu'elle pour ne pas avoir à subir… cette obsession.
_ C'est quand même bizarre votre histoire d'imprégnation. Un jour, on aime quelqu'un et d'un coup… c'est comme si rien n'avait jamais existé. D'un autre côté, c'est pratique… pas besoin de réfléchir.
_ Oui, c'est l'évidence. Il n'y a pas à réfléchir de toute façon, car il n'y a pas de choix possible.
_ Pas de choix ?
_ Eh non. »
La chaleur de Jacob m'enveloppait comme une bulle protectrice. Il y avait quelque chose de réellement intense qui se dégageait de lui et faisait fondre mon cœur gelé dans ma poitrine. Quelque chose de réellement animal, puissant, magique et naturel à la fois.
Je pris sa main immense dans laquelle la mienne disparut aussitôt qu'il l'eut refermée. Son bras passé sur mes épaules se resserra un peu et sa main pressa mon bras. Je sursautai.
« Je t'ai fait mal ?
_ C'est rien, j'ai un peu mal au bras aussi.
_ Enfin, Bella, que t'est-il arrivé ? »
Quel dommage ! Je ne pourrais pas en supporter davantage. Pas ce soir.
« Tu veux bien me ramener Jake, maintenant ? S'il-te-plaît. »
Je pensais qu'il allait dire quelque chose, mais il se contenta de me regarder, se leva et m'emporta quasiment aussitôt. Avais-je vraiment eu envie de partir ?

Une fois arrivés devant chez Charlie, Jacob se proposa de rester avec moi et de dormir sur le canapé si je voulais. J'hésitai une seconde, mais je sentais que je ne pourrais pas constamment éviter tout ce qui était fâcheux ou problématique en restant près de lui trop longtemps. Il insista pour que j'enregistre son numéro dans le répertoire de mon téléphone portable au cas où je ne me sentirais pas bien et il partit.
Je me douchai puis me mis au lit. Je me sentais incroyablement vide. Cette soirée, très agréable au demeurant, m'avait rendue triste, comme si quelque chose m'échappait irrémédiablement. Je me tournai et me retournai. Alors, je me rendis compte que j'avais oublié de prendre mes médicaments. J'allais devoir retourner à la salle de bain. Avant cela, je me dirigeai vers la fenêtre, l'ouvris, pour regarder la lune encore une fois. Je m'accoudai au rebord.
Je devais me rendre à l'évidence, ma vie était une catastrophe. J'étais une vraie plaie pour tous ceux qui tenaient à moi. Un moment, je me demandai si je ne devrais pas partir, tout quitter, tout laisser derrière moi et tenter d'oublier. Je pouvais le faire, là. Personne ne me retiendrait.