Chapitre 9 : Seule/ Alone
C'est alors que je le vis. Petit point blanc brillant, juste sous la lune. Mais beaucoup plus près qu'il n'y paraissait. Il descendait, assez lentement, puis fila sur le sommet des arbres au loin et disparut soudain. Tout mon corps tendu suffoqua. Vampire. J'en étais sûre, la forme était longue, et cette façon de se déplacer… Qui était-ce ? Démétri ? Félix ? Je tremblais.
Oh, mon Dieu, ils étaient revenus ! Et juste maintenant ! Ils allaient se débarrasser de moi si facilement ! Quelle aubaine ! Que j'avais été stupide ! Pourquoi Alice n'avait-elle rien vu ou rien dit ? Que pouvais-je faire ? J'étais seule, faible, si faible et si seule. Que devais-je faire ? Appeler Esmé ? Esmé n'était pas assez solide face à un de ces guerriers entraîné. Et s'il la tuait ? S'il nous tuait toutes les deux ? A nouveau, je scrutai la ligne des arbres.
Soudain, la forme longue réapparut, plus à l'est, et stabilisa au sommet d'un arbre. Elle avait l'air d'être préoccupée par quelque chose qui devait se trouver au-dessous d'elle, dans la forêt, et que ne pouvais voir. La forme brillante fuyait, ça et là. Je ne pouvais la voir distinctement. Y avait-il une cape ? Un capuchon autour du visage ? Pourquoi le vampire n'attaquait-il pas s'il était là pour ça ? La terreur prit possession de tout mon être. Je fermai violemment la fenêtre, éteignis la lumière. A quoi cela servirait-il, face à une force surhumaine ? Où me cacher ? Où me terrer ? Mon odeur me trahirait où que je sois.
Dans le lointain, j'entendis un hurlement rageur de loup. La meute s'était-elle lancé à la poursuite d'un intrus ? Etait-ce une hallucination de mes sens si malmenés ? Je m'emparai de mon téléphone. Jacob. Jacob me sauverait. S'il répondait. Si son téléphone n'était pas éteint ou s'il ne s'était pas changé en loup à l'heure qu'il était...
Et puis, le temps d'arriver, il serait peut-être même déjà trop tard pour moi.
Il y eut une sonnerie.
« Allô ?
_ Oh, Jake… mon Dieu, je hoquetais tant que je me demandais comment il pouvait me comprendre… il y a un vampire au dessus de la forêt !
_ J'arrive. »
Il avait raccroché.
A nouveau, j'étais seule, prête à accueillir la mort de seconde en seconde. J'aurais voulu me liquéfier et m'incruster dans le plancher, entre les plinthes, là j'aurais été en sécurité. Je me recroquevillai dans un coin. Je ne voulais plus approcher de la fenêtre, j'avais trop peur d'y découvrir un visage blafard et exultant de plaisir sadique. Les secondes, le silence, me parurent une éternité. Si je survivais, si je survivais à ça… encore…
Un coup sourd aux carreaux me fit hurler.
« Bella ?
_ Jake ! »
Je rampai, ouvris. Il se métamorphosa avant même que j'aie fini mon geste et un loup énorme et hirsute bondit à l'intérieur. Je lui sautai dessus, m'agrippai à sa fourrure.
« Oh, Jake…, je sanglotais, j'ai si… si peur… je l'ai vu, le traqueur ! »
Nous restâmes ainsi un moment, mon visage enfoui dans la fourrure chaude, mon souffle entrecoupé de hoquets, puis l'énorme loup fondit entre mes doigts. Je sentis la peau apparaître, douce. Je ne le lâchai pas. Je ne le lâcherais jamais plus.
« Bella, calme-toi. Je n'ai rien senti. Il n'y a pas de vampire dans le coin.
_ Je ne suis pas folle.
_ Je ne dis pas ça. Juste qu'aucun ne s'est approché d'ici. »
Il voulut se dégager mais je le tenais si fermement qu'il me souleva en se relevant. Il me porta sur le lit.
« Reste là !, gémis-je.
_ Je reste, je regarde juste par la fenêtre. »
Il s'approcha de l'ouverture, la lumière venant de l'extérieur découpait sa silhouette comme une ombre chinoise. Puis la lueur pâle de la lune glissa sur la peau de son dos. Jacob était nu. Il était venu vraiment vite, et dans la précipitation… Je fermai les yeux. En plus de ma peur, je fus submergée par une gêne si grande que j'en devins totalement confuse.
« Je ne vois rien. S'il y avait quelqu'un, il est parti. »
Il revint vers moi. Je me tournai vers le mur. Il alluma la lampe de chevet. Je ne pouvais plus bouger.
« Jacob Black…, balbutiai-je, tu voudrais bien te couvrir… s'il te plaît !
_ Bella, qu'est-ce que c'est que ça ? »
Je ne savais pas de quoi il parlait, je ne pouvais pas me retourner. Sa main chaude se posa sur mon bras et je compris. Il dessina la forme des doigts du bout des siens.
« Qui t'a fait ça ?
_ C'est rien.
_ C'est… Edward ?
_ Oui, il ne l'a pas fait exprès.
_ Enfin, Bella, il te fait quoi au juste ? »
J'hésitai à répondre. Son ton était dur et très inquiet.
« Rien. Il ne me fait rien. »
C'en était trop. Je fondis en larmes. Sa main restait posée sur mon bras, qu'elle caressait doucement comme pour en gommer les marques. Elle descendit sur mon poignet. Elle allait glisser, partir. J'attrapai sa main, fermement, et la retins.
Alors il me prit dans ses bras, me relevant vers lui, me serra, me berça, plus tendrement que jamais. Mon esprit partit se réfugier, plus bas, quelque part dans la région de mon cœur, pour s'y reposer un peu, enfin.
Une forêt. Jacob Black était une forêt. Il en avait tous les parfums. Une forêt immense, sombre, tiède et protectrice.
Mes lèvres contre la peau de son cou, je humais pleinement cette odeur suave de bois de cèdre, de fougère, de menthe. Sur ma bouche, je sentais la chaleur de la terre au soleil, vivante, solide et tellement rassurante. Je ne tremblais plus. Quelle sensation étrange ! Si inhabituelle pour moi, et pourtant si familière.
Je me sentais perdue... alors que tout était si naturel en cet instant que je cédai devant l'évidence. J'aimais Jacob. Il le savait, il l'avait toujours su. Mieux que moi. Résister, continuer à me mentir était absurde.
« Laisse-toi aller, Bella », chuchota-t-il.
C'est alors que je remarquai que mes mains étaient plaquées contre son torse, mes doigts enfoncés dans sa chair, dans une ultime tentative pour le repousser. Je relâchai la pression de mes mains, de tout mon corps tendu et désespéré de ma propre trahison. Mon esprit également cessa de lutter et les convulsions douloureuses qui l'agitaient s'évanouirent.
Mes mains caressèrent avec hésitation son cou, sa nuque, ses épaules, si larges et douces. Ma bouche remonta sur son menton, glissa sur sa mâchoire. Il respirait doucement, mais il était extrêmement tendu. Il ne bougeait pas. Je m'étais tellement attendue à ce que, au premier signe d'abandon, il se jette sur moi, qu'il me fasse mal sûrement, qu'il soit brutal et maladroit, avide, comme le jeune loup qu'il était. Sa nature profonde était bien celle d'un animal, non ? Un monstrueux animal, qui plus est ! Un vrai monstre capable de mettre en pièces un vampire en un rien de temps, ou de défigurer une jeune fille à jamais dans une incontrôlable seconde d'emportement… Mais non, il était retenu, sans être calme pourtant. Et, sans doute… ému. Quel contrôle ! Décidément, je n'aurais jamais pu soupçonner à quel point Jacob avait évolué rapidement et, me semblait-il, de manière exceptionnelle pour ceux de sa race.
Si tout était allé trop vite, j'aurais pu lui en vouloir, et j'aurais préféré cette solution. Au contraire, sa nature noble posait cet instant comme celui d'un choix, grave. Le moment était comme suspendu dans l'air tiède et moite de l'été, la tension palpable. Rien ne remuait dans la nuit.
« Bella, ouvre les yeux, regarde-moi ».
Ouvrir les yeux ? Je ne pouvais certainement pas.
« Oh, mon Dieu, Jacob, ne… »
Allais-je appeler au secours ? Si quelqu'un devait venir me secourir, c'était lui, comme toujours.
« Bella, regarde-moi, s'il te plaît ».
Je savais que si mes yeux s'ouvraient, la réalité s'imposerait à moi avec la nudité de Jacob, alors que je m'accrochais au rêve, au délire et à l'oubli, pour pouvoir me pardonner plus tard ce que j'étais en train de faire.
Il se détacha un peu de moi.
« Non, suppliai-je, ne… »
Mes yeux s'ouvrirent par réflexe, face aux siens, dans lesquels je plongeai instantanément. Quel regard ! Le fond des yeux noirs de Jacob était bien vert, et une flamme vive y dansait, rougeoyante. Son visage d'homme, malgré son jeune âge, exprimait tant d'amour, tant de désir… si grave pourtant, presque douloureux. Je ne supportais pas de voir une expression de tristesse sur le visage de Jacob, si solaire, qui avait toujours été fait pour sourire, rire… fait pour le bonheur. Et j'étais la cause de sa douleur. Elle me déchirait le cœur et l'âme. J'allais encore pleurer. Il s'en rendit compte, ses sourcils se rejoignirent dans une expression inquiète, puis résignée, et presque mauvaise. Immédiatement, une alarme retentit en moi. Croyait-il que je le rejetais ? Souffrait-il déjà ? Encore et toujours, par ma faute.
« Jacob, je… »
Alors, je le regardai. Entièrement.
Toute ma peau piquait, brûlait. Je regardai Jacob et mon cœur battait à tout rompre.
Il interpréta mal mon trouble, le prit pour du dégoût peut-être, se raidit, prêt à bondir comme il était venu, à travers la fenêtre ouverte. A cet instant, je perdis la tête et paniquai en hoquetant :
« Oh, Jacob, tu ne comprends pas… tu es vraiment… magnifique. Et je t'aime… Tu es une des meilleures personnes au monde, une belle personne et… je… je te désire vraiment… J'en suis malade…je… pardonne-moi… »
Etait-il surpris ? Inquiet ? Soulagé ? Je ne le voyais plus. Mais je le sentis glisser doucement vers moi, dans sa nudité totale d'homme-loup à la nature vraie et entière, qui ne pouvait ni n'avait rien à dissimuler de son corps, comme de ses pensées. Il prit délicatement mes mains qui couvraient mes yeux humides, les passa autour de sa taille, s'approcha encore. J'étais à nouveau dans sa chaleur, si intense, si réconfortante, cette chaleur qui avait toujours chassé mes peines et mes angoisses instantanément.
Il posa ses lèvres sur mes paupières. Sa bouche si chaude et pleine embrassa mes larmes, les effaça. Il embrassa lentement, très lentement mon front, mes pommettes, mon nez. Il embrassa ma bouche, et ma bouche s'ouvrit.
Jacob avait une haleine brûlante et un goût de fruit sucré, comme un abricot. Un goût de métal, aussi, qui m'électrisa immédiatement. Sur ma langue, je sentais, furtive, la caresse de la sienne. Dans mon ventre, une tension se forma soudain, un peu douloureuse, qui me coupa définitivement les jambes. Ses mains étaient posées sur mes épaules, légères et fermes ; elles se coulèrent dans mon dos, remontèrent sous mon t-shirt… qui glissa au sol avec un bruit léger.
Je frémis. La bouche de Jacob descendit vers mon cou et je soupirai. Je sentais sa main gauche autour de ma taille, l'autre hésitait sur mon ventre, du bout des doigts. J'avais si chaud !
Je sentais sa respiration sur ma peau, dans le creux de mon cou, qui se faisait plus rapide, je percevais son trouble et mon désir s'intensifia. Mes mains se posèrent à leur tour sur sa taille, l'une remonta doucement vers sa poitrine, l'autre glissa sur ses reins. Je me collai un peu plus à lui, j'affirmai mon étreinte. Spontanément, il ouvrit sa bouche sur ma nuque -geste inconnu pour moi, qui avait été pendant si longtemps synonyme de danger mortel- et je sentis ses dents presser un peu sur ma chair (une fraction de seconde, je manquai d'avoir peur et faillis instinctivement me débattre) de manière parfaitement délicieuse.
Sa main droite n'hésita plus et le bout de ses doigts remonta vers mon sein, l'effleura, hésita encore, revint, effleura à nouveau, et se posa délicatement mais fermement dessus. La tension que je ressentais en moi se changea en spasme, un spasme de plaisir qui me fit perdre tout contrôle. Je n'avais jamais pu me laisser aller à ce point, sans danger ou sans craindre d'être soudain rejetée. Pouvoir s'abandonner enfin, en toute confiance, était absolument merveilleux.
Je dus gémir car Jacob tressaillit et me regarda. J'ignore à quoi je devais ressembler, mais ce qu'il vit lui plut sans doute car il me sourit soudain, de toute sa magnifique bouche entrouverte. Le soleil était revenu. Le plein soleil, mon soleil, le seul qui puisse briller au beau milieu de la nuit. Mes mains se posèrent sur son visage, mon pouce caressa cette bouche adorable et généreuse que je connaissais si bien, que j'avais si souvent regardée en me refusant d'envisager que je pouvais l'embrasser. Il ferma les yeux, prit une profonde inspiration, et souffla, lentement, comme quelqu'un qui cherche à calmer son affolement après un effort ou une forte émotion. Il tremblait un peu et je compris son émoi. Je fus bouleversée.
Un instant, je me demandai s'il allait muter, si la colère, seule, le poussait à devenir loup, ou si d'autres émotions y parvenaient. Mais il sourit à nouveau, ses yeux se rouvrirent et j'y lus quelque chose d'indicible, qui me cloua sur place, une menace et une supplique à la fois.
« Isabella Swan, me sembla-t-il entendre directement dans mon esprit, je vais… nous allons faire l'amour… parce que c'est ce qui doit arriver, c'est comme cela que les choses doivent être, et tu l'as toujours su. »
C'était vrai. Alors je plongeai vers lui, m'enroulai je ne sais comment autour de son corps, l'embrassant à pleine bouche. Il s'allongea sur moi, ses grandes mains si chaudes descendirent sur mes flancs, glissèrent sur mes cuisses, emportant le bas de mon vêtement de nuit, et le peu de pudeur qui me restait. Ma cheville me lança un peu, mais c'était sans importance. Puis le corps de Jacob remonta à nouveau vers moi, ses mains sur mes genoux, mes cuisses, vraiment doux, attentif, presque trop car je ne savais plus où j'étais, je ne savais plus rien, si ce n'est que je le voulais, lui, collé à moi, contre moi, en moi, enfin.
Il posa sa joue sur mon ventre, l'embrassa. Je caressai ses cheveux de jais, mes doigts palpant sa tête entre ses mèches épaisses et lisses. Sa bouche montait, rencontra un de mes seins, y resta un moment. Nouveau spasme, nouveau gémissement. Je m'arquai. Son visage s'approcha du mien.
« Je t'aime tant, Bella », souffla-t-il. Pour lui répondre, je refermai mes bras autour de son buste et le serrai aussi fort que je pus, repliant mes jambes autour de sa taille. Il enfouit son visage dans le creux de mon cou, et je le sentis, en moi. Ma bouche s'était ouverte en une inspiration surprise et affolée, comme d'une personne qui se noie et cherche à retrouver l'air. Je connaissais cette sensation. Les vagues au bas de la falaise passèrent derrière mes yeux fermés, puis disparurent aussitôt. A nouveau, Jacob souffla profondément, très longuement, presque difficilement, comme s'il devait refouler un emportement dévastateur qui menaçait de le submerger. Se noyait-il lui aussi ? Lui qui m'avait sauvée, repêchée et tirée de l'eau.
Je repliai mes bras autour de lui, l'un autour de son dos, l'autre sur sa tête, ma main dans ses cheveux. Il ne bougeait plus, respirait doucement, caressait mon épaule. Je me sentais… étrangement… comblée. Entière. Heureuse. Je caressai son dos. Ma main descendit sur ses reins. Encore un spasme. Assez différent cette fois-ci… beaucoup plus affolant… et qu'il avait ressenti aussi. Je fis comme lui : j'inspirai à fond puis soufflai longuement, pour évacuer un peu de ce trouble intense qui m'envahissait et tétanisait mon corps et mon esprit. Etrangement, j'eus envie de rire.
Jacob se redressa un peu au-dessus de moi, me regarda. Le moindre de ses gestes provoquait au centre de mon corps des décharges exquises qui irradiaient le long de ma colonne vertébrale et filaient jusqu'au bout de mes doigts et de mes cheveux. Je ne pouvais plus respirer régulièrement. Je lui souris, l'attirant vers ma bouche. Son beau visage me rendit mon sourire et se baissa vers le mien, son nez caressa ma pommette, mon menton, une de ses mains se glissa sous ma nuque. Il m'embrassa, plus voluptueusement que jamais… et je perdis pied totalement, disparaissant dans l'oubli de moi-même, dans la vaste forêt, sombre, protectrice et embaumée -mon refuge-, fondant mon être entier, dans celui de Jacob Black.
