Chapitre 10 : L'ombre près de la fenêtre/ The shadow by the window

Je m'éveillai dans la nuit.

Instinctivement, je tâtonnai dans l'obscurité, à la recherche du corps chaud et rassurant de Jacob endormi à mes côtés, mais mes doigts ne trouvèrent rien. La place était vide.

« Il est parti, dit une voix feutrée qui venait du fauteuil installé dans l'angle près de la fenêtre et qui me fit d'abord sursauter avant que je ne reconnaisse le timbre –quoiqu'un peu métallique- d'Edward, il t'a laissé un petit mot ».

J'allumai ma lampe de chevet. La lumière pourtant douce qui en jaillit m'éblouit tout à fait, et il me fallut un moment pour que mes yeux s'habituent à l'éclairage. J'étais sonnée. Je regardai l'heure : quatre heure du matin.

Alors, je m'aperçus que j'étais nue.
Immédiatement, je saisis le drap et me couvris.

« Laisse, commenta la voix d'Edward, un peu acide, depuis la pénombre du coin de la fenêtre, ce n'est pas… désagréable à regarder. »
Comment osait-il ? Je fus submergée par la colère. Et une honte incommensurable suivit immédiatement.
« Il dit qu'il est sorti… mais qu'il revient. »
Il était assis, les jambes allongées. Un de ses bras, posé sur l'accoudoir, était plié et son poing soutenait son front. Il avait l'air las et très détaché, quoique le ton de sa voix trahissait une humeur un peu cynique. Ses prunelles luisaient.
Oh, j'aurais voulu qu'il s'en aille ! Qu'il me laisse me déliter, seule dans la nuit. Que faisait-il là ? Il n'allait sans doute pas tarder à m'agonir, me piétiner… ou me tuer. Je le méritais, après tout.

« Comment le sais-tu ? »
Ma voix était affreuse mais ma gorge était si serrée qu'elle avait eu du mal à sortir. Je saisis la petite feuille de papier posée à côté de moi.

Bella,

C'était l'écriture de Jacob. Le mot devait avoir été vite griffonné dans l'obscurité car je ne m'étais pas aperçue de son départ.

Suis sorti un moment. J'espère que tu ne te réveilleras pas et que tu n'auras pas besoin de lire ce mot. Mais au cas où, sache que je reviens tout de suite. N'aie pas peur, rendors-toi.

Je t'aime,
Jacob

« Ses amis loups l'ont appelé pour le prévenir que j'avais disparu, je suppose. Il leur avait demandé de me garder à l'oeil. De braves amis. Un peu jeunes, peut-être… ou pas franchement impliqués dans l'histoire, ce soir. Ils ont dû s'endormir. Ils l'ont appelé et il est allé voir. Il va revenir… vite…, poursuivit la voix basse et comme cassée d'Edward.
_ Tu as lu le mot ?, demandai-je, et mon énervement me fit trembler, si bien que ma voix s'étrangla tout à fait dans ma gorge.
_ Non, répondit Edward dans un souffle, je l'ai vu… dans sa tête, quand il l'a écrit. »

Quoi ?

« Tu étais là ? »
Je me mis à envisager ce qu'il avait pu se passer et j'eus un frisson.
« Depuis quand es-tu revenu ?
_ Depuis… un bon moment. »
Comment était-il si calme ?
« En fait… presque depuis le début. Je suis arrivé après lui… je voulais l'empêcher… je n'étais plus d'accord. Mais il était trop tard… je t'ai…, il hésita comme au bord d'un gouffre, je t'ai vue dans son esprit et je me suis arrêté. »
Comment ça « plus d'accord » ? Ces mots en disaient trop.
« Tu… tu es resté ?
_ Oui. Sur le toit.
_ Non. Tu es resté dans sa tête ?
_ Oui.
_ TOUT LE TEMPS ?
_ Oui. »

J'avais crié d'une manière affreuse, alors que lui était resté impassible et le regard vague, comme s'il n'était plus là mais perdu dans ses pensées. Comment pouvait-il se montrer aussi imperturbable ? Encore une façon de me torturer ?
« Mais c'est abominable… », articulai-je dans une grimace tant mon estomac se tordait.
Il revint à lui et me considéra comme s'il me découvrait. L'expression de son regard changea également.
« Je ne crois pas que tu sois en mesure de me faire quelque reproche que ce soit », répondit-il en plissant les yeux et, à son articulation, je compris combien il devait refouler de peine ou de colère.
Je pris ma tête entre mes mains. J'avais tellement honte ! Ainsi Edward avait tout vu… tout ressenti ! Il savait tout ! Je n'aurais donc rien à lui avouer, rien à lui cacher.
Après tout, c'était sans doute mieux ainsi. Mon humiliation était consommée.

Un long silence s'installa. Je n'arrivais pas à pleurer, alors que je sentais bien que je me désintégrais totalement de l'intérieur. Pourquoi restait-il là ? En silence, sans bouger ?

« Bella… ne m'en veux pas, je t'en prie, reprit-il d'une voix douce et fatiguée, tu étais… si belle… tout était beau… et je n'aurais jamais cru que Jacob t'aimait autant… qu'il aurait été si… bien… Que c'était si puissant. Je n'aurais jamais pu penser que tu l'aimais comme cela, également. »
Il avait l'air de vraiment penser ce qu'il disait : il était comme captivé, ses yeux regardant à travers le vide de la pièce les images fantomatiques que son esprit projetait et que lui seul pouvait voir. Et il me demandait de ne pas lui en vouloir, en plus ! J'aurais souhaité disparaître totalement.
« Tu n'avais pas le droit de LUI faire ça, Edward. C'est du… viol. Il va être fou !
_ Je sais. »
A nouveau, une certaine amertume perça dans son timbre, teintée de souffrance, comme s'il constatait sa propre impuissance à suivre une conduite qu'il aurait jugée plus digne. Puis, après une pause, il siffla entre ses dents en se redressant brusquement :
« Mais ça a été plus fort que moi… Je… je t'ai cédée à lui… pour un temps. Il n'aurait pas dû croire que ce serait sans aucune contrepartie. J'ai besoin de… J'aurais tant aimé être à sa place !
_ Je ne t'en ai jamais empêché !
_ Tout m'en empêche, et tu le sais très bien. J'en souffre… affreusement. »

Il souffrait donc. Tout le monde souffrait. C'était parfait.

Il y eut encore un silence. Edward se renfonça dans le fauteuil, brusquement abattu. Reposant son front dans une de ses paumes, il reprit, à nouveau fasciné :
_ Je n'aurais jamais cru que ce serait si… bon… si apaisant.
_ Oh, arrête les commentaires !
_ Je viens de changer totalement de point de vue sur Jacob. Je le prenais pour un animal dangereux au fond, j'avais peur pour toi. Il est sans doute… mieux que moi. Il n'a jamais cherché son plaisir. Il ne pensait qu'à toi, tout le temps, à la solennité de votre acte… Il a tout mon respect.
_ Ton respect ! Tu plaisantes ? »

En un éclair, il fut près de moi, assis sur le bord du lit. Je me repliai sur moi-même.
« Bella, j'ai beaucoup pensé, je veux que tu sois heureuse, que tu profites de ta vie, de ta nature humaine. Que tu la connaisses avant de la quitter, si tu le veux toujours. Tu dois le comprendre. Je suis prêt à m'arracher le cœur pour ça.
_ Tu l'as fait exprès !, explosai-je. Comment as-tu pu ? Pourquoi veux-tu faire des choix à ma place, pourquoi me pousses-tu sans cesse à faire des choses que je ne souhaite pas spontanément ? Pourquoi compliques-tu tout, toujours ? Quel est le résultat ? Tout le monde est malheureux.
_ Parce que je suis beaucoup plus âgé que toi, et que je sens très bien que naturellement… Jacob t'attire. Quelle chance il a ! Je sais… et même je découvre, encore davantage, l'affreux renoncement qu'il y a à devenir un vampire de son plein gré. Ne vois-tu pas que c'est une damnation ? Et ne vois-tu pas que, toi, tu ne choisis pas véritablement ? Qu'en tant qu'humaine tu ne peux tout simplement pas me résister parce que c'est comme cela que je suis conçu ! Que tu n'as pas ton libre arbitre quand je suis avec toi… Je ne pourrai jamais savoir ce que tu voudrais vraiment. Cette idée me torture en permanence. Et moi… moi de la même manière… je suis lié à toi, par ta vie, ton sang, qui m'obsède jour et nuit, qui me fait vibrer à chaque seconde. Je n'arrive pas à avoir les idées claires, à être raisonnable. J'en deviens complètement fou ! Tu ne comprends pas… »
Sa main saisit la mienne, je tressaillis. Malgré ma colère, je le regardai. Il était si… angélique. Il s'était enfin nourri. Ses yeux avaient presque retrouvé tout à fait leur teinte fauve et leur éclat d'or.
« Bella… ma belle… (ses doigts se posèrent sur mon visage, en suivirent la courbe depuis le sourcil jusqu'au menton et descendirent sur mon épaule), tu n'as aucune idée de ce que j'ai pu ressentir tout à l'heure, de ce que j'éprouve en te voyant, là. Tu ne mesures pas l'effet que tu m'as fait et que tu me fais encore en ce moment. Il n'a aucun rapport avec ce qu'a pu ressentir Jacob, bien qu'il ait été intensément ému et que sa perception d'homme-loup soit très aiguë, parce que mes sens sont ceux d'un vampire. Quelque part, je suis heureux d'avoir ressenti cela, je n'en aurais probablement jamais eu l'occasion, sinon. »
La douleur et la pureté de son amour irradiaient de son visage parfait, digne des plus beaux portraits jamais peints. Dans mon ventre, un nouveau nœud se forma, un peu douloureux.
Il retira soudain sa main, se tendit, plissa le nez et leva vers moi un regard plus obscur, que je ne compris pas.

« Tu sens le chien mouillé et… tu saignes.
_ Quoi ? »
Je cherchai la blessure.
Sans que je m'y attende, il arracha d'un geste si vif le drap qui me couvrait que je poussai un cri de surprise. Je vis le sang, petite trace allongée et vive sur le drap bleu pâle, et encore une trace sur le haut de mes cuisses… J'étais nue, devant Edward, pour la première fois. Et je saignais. Qu'est-ce qui pouvait être pire ?

Il me regardait. Il n'arrêtait pas, c'était insoutenable.

Sa tête se pencha lentement sur le côté, il baissa le regard, puis, à nouveau planta ses pupilles d'ambre dans mes yeux. Son air se fit enjôleur, caressant, irrésistible. Etait-ce cela, l'ensorcellement que pratiquaient ceux de son espèce ? Un regard, et la victime offre tout ce qu'elle a à offrir ? Comme la souris pétrifiée devant le serpent. Le moucheron, prisonnier dans la toile. Je ne l'avais jamais vu le pratiquer sur moi de manière aussi ostensible, ou alors je n'en avais jamais eu vraiment conscience.
J'étais assise sur le lit, les jambes repliées contre mon buste, dans une tentative involontaire et spontanée de me cacher un peu, comme je le pouvais, à son regard. Il saisit ma cheville valide, puis l'arrière de mes genoux, impérieusement, tira ; je glissai doucement à la renverse et il m'attira à lui.
Comment faisait-il ? C'était tellement injuste. Ce désir incontrôlable que je ressentais…
Il se pencha sur moi. Sa langue toucha mon genou. Non, il n'allait pas… Elle glissa sur ma cuisse.
« Tu n'as… pas… le droit… de faire… ça… » Tu n'as pas le droit d'exercer ton pouvoir pour balayer Jacob de cette manière, pas après ce que tu as provoqué. Mais les sons qui sortaient de ma bouche n'avaient rien de paroles articulées.
A ce jeu-là, Edward finirait par me mordre, j'en étais sûre. Et peut-être valait-il mieux pour tout le monde qu'il mette un terme à mon existence, enfin.
Au lieu de cela, je sentis un plaisir intense monter doucement en moi, à mesure qu'il nettoyait le sang… qu'il me buvait… et lorsque, brusquement, il s'arracha à mon corps inassouvi, je poussai un cri de déchirement.
« Jacob revient, déclara-t-il en vacillant comme s'il était ivre, il faut… que je disparaisse… »
Et il avait disparu.