Chapitre 12 : "Bonne nuit, douce dame..."/ "Goodnight, sweet lady..."

Je restai un moment sur le canapé, complètement paralysée, à fixer la porte par laquelle Jacob venait de disparaître. Pendant que Charlie rangeait ses affaires, Edward vint s'asseoir près de moi. Je n'osais pas le regarder, même si je savais que rien, absolument rien de tout ce qui avait pu passer par l'esprit de Jacob ne lui était peut-être inconnu. Il tendit la main, attrapa la mienne de ses doigts glacés. Je levai les yeux vers lui. Il souriait. Comment pouvait-il me sourire ? Il se pencha vers moi :
« Il faut absolument que nous parlions, murmura-t-il. »
Comme ma bouche s'ouvrait pour lui répondre, il ajouta :
« Tout à l'heure. Je viendrai te voir. Reste un peu avec Charlie. »
En se levant, il posa un baiser sur mon front et sortit immédiatement.
Qu'allions-nous bien pouvoir nous dire ? A quoi devais-je m'attendre ? Fallait-il que je me prépare à quelque chose ?
Charlie revint bientôt, me tirant de mes réflexions.
« Comment ça va, Bella ?, il regarda autour de lui, euh… Edward est parti ?
_ Oui, il devait être fatigué, j'imagine.
_ Fatigué ? J'en doute. Ces Cullen sont impressionnants. Nous avons fait de sacrées balades et ils n'avaient jamais l'air épuisés. Heureusement que le temps était un peu couvert aux heures les plus chaudes, ça m'a évité de perdre toute l'eau que mon corps contient. »
Machinalement, je me levai et ramassai quelques flocons de popcorn.
« Tu marches un peu ?
_ J'appuie le pied en tout cas, pas trop longtemps.
_ Bon, tant mieux. Ecoute… je crois que je vais encore avoir pas mal de travail cet été.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Dans la forêt… enfin… nous avons trouvé quelques carcasses d'animaux. Ils avaient l'air d'avoir été attaqués par des ours ou quelque chose du genre. Je ne voudrais pas que ça recommence comme la dernière fois… Tu n'iras pas te promener seule, n'est-ce pas ?
_ Juré. »
Et j'étais bien persuadée de respecter cette promesse. Je n'arrivai pas à me concentrer sur ce que Charlie racontait pendant tout le repas du soir mais, visiblement, il avait l'air très satisfait de ses petites vacances. Ainsi, il y avait sans doute bien eu d'autres vampires dans la forêt ces jours derniers. Des vampires qui s'étaient nourris d'animaux, cependant. C'était étrange. Il me tardait de pouvoir parler à Edward finalement, car j'avais besoin de lui raconter ce que j'avais vu moi-même et je ne doutais plus que là était le sujet qu'il voulait aborder avec moi.
La soirée fut écourtée car Charlie était épuisé et je l'entendis bientôt ronfler à travers les cloisons. J'étais dans ma chambre, la fenêtre ouverte, assise sur le rebord, une jambe à l'extérieur. Une seconde, j'envisageai d'écrire à René. Lui parler de tout et de rien de manière anodine me donnerait l'impression d'être un peu proche d'elle. Pourquoi me sentais-je soudain le besoin si fort de me rapprocher de mes parents ? De passer du temps avec eux, d'échanger, de leur dire que… je les aimais ? J'avais frôlé la mort de si près ces derniers mois… je la côtoyais tous les jours.
Soudain, l'air bougea près de moi, comme un souffle inattendu et je vis Edward à mes côtés. Je ne l'avais même pas aperçu traverser la pelouse ou grimper à l'arbre. Il s'assit près de moi, entièrement tourné vers l'extérieur. Il ne craignait rien, ayant une parfaite notion de l'équilibre et des réflexes absolument surnaturels. Son attitude avait toujours eu quelque chose d'elfique, comme Alice, mais de manière plus virile bien entendu. En cet instant, peut-être parce qu'il était ainsi suspendu et que la nuit nous baignait, il m'évoqua Puck, l'espiègle serviteur d'Oberon du Songe d'une Nuit d'Eté.
« Bonsoir, Robin Goodfellow, fis-je avec un demi-sourire un peu las.
_ Bonsoir Ophélie, répondit-il d'une voix douce. »
Je considérai la référence. Etait-ce parce qu'elle avait été abandonnée par celui qu'elle aimait, qu'elle avait perdu la raison, ou bien tout simplement pour dire que nous n'appartenions décidément pas à la même histoire ?
« Tu crois que je vais… mal finir ?, demandai-je quand même.
_ Oh non, c'est à cause des lys auxquels je t'associe toujours… et d'Arthur Rimbaud… Et toi, crois-tu que j'aie ramené la fleur d'amour-en-oisiveté ? »
Je pris –peut-être avais-je tort- cette dernière question pour une sorte de reproche, très délicat certes, mais qui m'enfonça une aiguille chauffée à blanc dans le cœur.
« Charlie m'a parlé des animaux que vous avez trouvés.
_ Oui, je m'en doute, il était très inquiet. Nous le sommes aussi. Cela ne ressemblait pas à l'œuvre de vampires, en tout cas pas de vampires… ayant toute leur raison.
_ Pourquoi ?
_ Ils étaient vraiment déchiquetés et en partie mangés.
_ De vrais ours alors ?
_ Pourquoi pas. Mais c'est assez inhabituel.
_ J'ai vu… »
Je m'interrompis. Aborder le sujet, c'était rappeler ce qu'il s'était passé ces jours derniers et je ne savais pas si je le voulais, s'il le fallait et comment m'y prendre.
« Tu as fait un autre rêve ?, demanda Edward intrigué.
_ Non. De cette fenêtre, j'ai vu un vampire à l'horizon, là, indiquai-je bras tendu. J'ai pensé que c'était Démétri ou Félix, un Volturi en tout cas. J'ai vraiment paniqué et… j'ai appelé Jacob. »
Edward ne réagit pas, il regarda dans la nuit.
« C'était… toi ?, repris-je d'une voix hésitante.
_ Moi ? Non, pas du tout. Pourquoi penses-tu … ? »
Il comprit. De mon côté, je rougis de ma bêtise. Ainsi, Edward ne s'était pas senti obligé de m'effrayer pour me jeter dans les bras de Jacob. Il n'avait sans doute pas fait exprès de me blesser non plus. Les choses… étaient arrivées, voilà tout.
« Vous n'avez rien remarqué ?, demandai-je à nouveau. Et Alice ?
_ Non, rien et nous n'avons plus aucune nouvelle d'Alice depuis des jours, répondit-il en soupirant. Elle m'en veut.
_ Pourquoi ? Etes-vous sûrs qu'il ne lui soit rien arrivé ?
_ Oh oui, Jasper appelle de temps en temps. Elle pense que j'aurais dû faire en sorte que tout cela n'arrive pas, que j'aurais dû te transformer la semaine dernière.
_ Tu aurais peut-être dû, effectivement.
_ Je suis convaincu d'avoir bien agi. Nous devons assumer nos choix, Bella, tous les deux. »
Il avait raison. Je devais assumer mes choix, comme j'avais finalement accepté mes désirs. Mais comme cela était difficile !
« Alice savait, n'est-ce pas ?
_ Oui, en quelque sorte…, tu sais qu'elle ne voit pas les loups.
_ Bon sang ! Tout le monde était au courant sauf moi, tout le monde savait avant moi ! Quelle honte !
_ Il n'y a pas de honte, Bella. Et si c'est ce qui t'inquiète, personne, à part Alice et moi, n'est au courant de rien. Il y a davantage de Quileutes…
_ Oh, gémis-je, il y a les loups télépathes en plus… Mais je sais qu'ils ne jugent pas, eux, ajoutai-je pour me consoler un peu.
_ Personne ne te juge mal. »
Alice me jugeait sûrement. Je me jugeais. Je devrais apprendre à me pardonner. Une part de moi était comme morte aujourd'hui, envolée. Celle qui avait toujours voulu croire en l'amour absolu, parfait, unique, immortel. Celle qui avait toujours cru que mes sentiments resteraient à jamais purs, qu'il y avait un destin clair, évident et hors du commun pour Edward et moi. La réalité de la vie était autre. Il y avait peut-être bien un destin, mais que je ne savais pas déchiffrer. Pourtant, l'envie d'être à jamais avec Edward était toujours là, bien vivante. Alors je demandai :
« Tu as décidé de ne plus faire de moi un vampire ?
_ Oh que non ! Je te transformerai, moi-même, j'y tiens. Alice a vu cela aussi, pas très clairement, mais elle m'a vu… boire ton sang et te mordre. Et tu sais… que j'en meurs d'envie.
_ Alors quand ? »
Il me semblait que le temps m'était compté. Si les Volturi avaient décidé de revenir, peut-être valait-il mieux que j'aie la force d'un nouveau-né pour les affronter.
Edward me regarda. Sa main se tendit et il caressa ma joue.
« Tu es… pressée ?
_ Je pense aux Volturi…
_ Tu penses à Jacob. En tout cas, tu devrais y penser.
_ Que… ? »
Edward ne pouvait lire mes pensées mais il lisait en moi comme dans un livre ouvert. Comment me connaissait-il aussi bien ? Comment me comprenait-il mieux que je n'y arrivais moi-même ? Loin de me déranger, cette intimité me faisait du bien. Edward et moi vibrions à l'unisson. Je ne me sentais pas seule au fond de mon cœur et au fond de mon âme. Quelqu'un partageait tout avec moi. Quelqu'un qui comprenait et qui pardonnait.
« Ecoute, Bella, reprit-il. Tu dois arrêter de fuir, de te fuir. Jacob t'aime… comme un enfant qu'il est, mais autant que moi, j'en suis convaincu, même si c'est tellement différent que cela n'est pas comparable. Je sais aujourd'hui -j'ai décidé- que je t'aurai avec moi et à moi pour l'éternité. J'ai accepté l'idée que j'allais prendre ta vie et faire de toi un vrai monstre… un merveilleux monstre. Alors, prends toi aussi ! Prends ce qui s'offre à toi lorsque le moment est là et quand ta vie d'humaine t'y conduit. Cette vie est si fragile. Tout est tellement éphémère, si… précieux…, il baissa la voix et ajouta plus sourdement comme pour ne pas me blesser, Jacob… ne sera jamais immortel, sa nature le lui interdit. »
Cette parole fut un choc. Je n'avais jamais envisagé que Jacob me quitterait, à plus ou moins long terme. Ma crainte avait toujours été que nous soyons séparés si je devenais vampire et que nous ne puissions plus supporter d'être l'un avec l'autre, ou bien qu'il soit mortellement blessé dans un combat, mais jamais je n'avais pensé qu'en étant vampire j'aurais un jour à supporter sa disparition naturelle. Génétiquement, comme c'était le cas pour sa capacité à se métamorphoser en loup, Jacob était immunisé contre le venin des vampires. Il ne le transformait pas. Un désespoir affreux s'abattit sur moi. C'était comme de savoir que le soleil finirait un jour par s'éteindre. On espère juste que cela se produira le plus tard possible, on se console en se disant qu'on ne sera plus là (en revanche, on a une pensée peinée pour ceux qui y seront) et qu'on n'aura pas à voir… la fin de tout. Moi vampire, je devrai endurer cela.
Edward me regardait et je compris qu'il compatissait. Comme avait tenté de me le faire comprendre le docteur Cullen, la nature vampirique et ses conséquences, le fait d'être immortel par exemple, conduisaient à une vision des choses et de la vie très différentes, en effet.
« Je peux t'embrasser, Bella ? Je vais rentrer. »
Je compris qu'il fallait effectivement qu'il me laisse seule pour la nuit. J'avais envie d'être seule. Je n'avais… plus goût à rien en cet instant. Je hochai le menton. Pourquoi demandait-il s'il pouvait m'embrasser ? Craignait-il que mes sentiments aient changé ? Devraient-ils avoir changé ? Croyait-il que je lui en voulais ? Il passa un doigt entre mes sourcils froncés pour en effacer le pli, puis il posa sur mes lèvres un baiser très doux, un baiser d'amant chaste. A ce moment-là, je sus avec certitude, au fond de moi, qu'en vérité nous n'avions besoin de rien d'autre, tant nos natures profondes étaient à jamais liées et notre amour fusionnel. Plus tard, bientôt sans doute, je serais à lui. Lorsqu'il me mordrait, il prendrait tout à la fois ma vie, mon cœur, mon corps et mon âme. Ce que je lui donnerais alors, personne d'autre ne l'aurait, jamais. Jamais aucune étreinte ne pourrait rivaliser avec cela. Et il me prendrait avec lui, pour toujours. Ce que je deviendrais alors n'avait aucune importance pour moi en comparaison du bonheur de rester auprès de lui. Il savait qu'il pouvait attendre, il me l'avait toujours dit. Il me semblait que je le pouvais aussi, maintenant du moins. Que je le devais, presque.
« Bonne nuit, douce dame », dit-il en glissant sa bouche près de mon oreille.
Alors il disparut dans la nuit.