Chapitre 13 : Leah
Je ne sais si ce furent les mots d'Edward où ce que j'avais ressenti ces derniers jours mais, cette nuit-là, je rêvai à nouveau et ce que je vis me fit sauter sur mes pieds dès que j'eus ouvert un oeil. Oh, ces rêves ! Ils étaient si reconnaissables, si différents des rêves ou même des cauchemars habituels. Ils étaient confondants de réalisme, de précision, vibrants de vérité malgré leur message brouillé et qui était susceptible d'être rendu obsolète par chacune des actions que je choisirais de faire au réveil.
Charlie, le nez dans son café, me regarda depuis la cuisine traverser le vestibule à grands pas, comme une furie boiteuse.
« Quelle mouche te pique, Bella ?
_ Je dois aller à La Push.
_ Tu peux conduire ?
_ Je ne sais pas, je vais essayer.
_ Mais enfin, qu'est-ce qu'il se passe ? »
Je ne savais pas si je pouvais lui dire. Non, il valait mieux que je ne dise rien, au cas où je n'aurais pas bien compris ce que mon rêve m'avait montré.
« Rien de spécial. »
Je n'étais pas douée pour mentir. J'essayai d'avoir l'air plus calme.
« Jake vient de m'appeler. Il veut… absolument que je voie quelque chose.
_ A 7h et demie du matin ? »
Il était donc si tôt ?
« Euh, oui, c'est… il y a une baleine grise qui a l'air de vouloir s'approcher de la plage.
_ Ah ? Bon. J'espère qu'elle ne va pas s'échouer.
_ Oh, non. Enfin… je veux dire, moi non plus. A plus tard. »
J'entendis Charlie bougonner quelque chose à propos des adolescents qui, de son temps, préféraient les grasses matinées et sortis aussi vite que je pus.
Je m'en étais bien tirée et je n'avais pas menti. Cette grande baleine grise, je l'avais vue avec tant de précision dans mon rêve que je ne pouvais douter de sa réalité. Seulement, je l'avais vue plus loin, vers Clallam Bay, en milieu de matinée, me semblait-il. Elle ne serait à La Push que le soir. Charlie ne se préoccuperait sans doute pas de ce détail. Je réussirais à conduire, mais ce serait un peu douloureux. Avant de mettre le contact, j'essayai tout de même de joindre Jacob sur son portable mais, comme je m'en doutais, il ne décrocha pas. J'allais tout de même passer par La Push pour prévenir Billy.
Tout en conduisant, j'étais assaillie par les images et les émotions de la nuit. Il fallait absolument que je parvienne à faire ce que je m'étais vue accomplir sans savoir si j'en serais vraiment capable. Je me garai rapidement devant chez Billy, frappai et entrouvris la porte. Comme la dernière fois, je savais très exactement à quoi m'attendre : il était dans le salon. Il ouvrit la bouche et commença :
« Bella ? Jake n'est pas là. Leah…
_ Je sais, Billy. Je suis venue pour ça. Il faut juste dire à Jacob quand il sera de retour qu'ils se trompent, elle n'est pas vers Strawberry Bay, elle est au nord, quelque part sur la route 112 après Clallam Bay et Sekiu. J'y vais. Dites-lui qu'il m'appelle sur mon portable, dès qu'il rentre, s'il-vous-plaît. »
Billy me regardait, interloqué. Je voulais lui dire que je n'avais pas le temps de lui expliquer et surtout que je n'y étais pour rien, ni les Cullen, mais il hocha simplement la tête. Billy n'était pas du genre à poser des questions quand cela ne semblait pas le moment.
« Appelez le docteur Cullen, aussi, ajoutai-je en sortant, je ne crois pas que les Quileutes… doivent aller à l'hôpital, non ? »
Pour toute réponse, il plissa les yeux et leva la main en signe d'assentiment.
Je remontai dans ma camionnette. Le trajet allait me prendre environ une heure, le temps de trouver ma route. Heureusement, il faisait trè beau. Je craignais tant de me perdre et de ne pas arriver à temps ! Pourtant, ce que ma vision nocturne m'avait montré à ce sujet aurait dû me rassurer, je n'avais qu'à la suivre pas à pas. Quant au reste… je m'en préoccuperais plus tard. J'avais pris une petite couverture, cela me semblait plus approprié. Déjà, je changeais des éléments à mon rêve. Je repensai à Leah, telle que je l'avais vue. Il faudrait que je sois capable de surmonter ma répugnance naturelle, il y avait beaucoup de sang. Du sang séché et noir. Mais Leah était encore en vie. Il fallait que je la trouve, les autres viendraient m'aider ensuite.
Je n'avais aucune idée de ce qui avait bien pu lui arriver. A la différence d'Alice, je ne voyais que ce que j'étais susceptible de vivre moi-même (quoique j'avais aussi été dans la tête de Jacob et je considérai, un instant, cette certitude que j'avais eue que Jake était comme un autre moi-même sans pourtant parvenir à en saisir le sens), et encore pas toujours de manière très concrète. Mais cette matinée, que j'avais déjà vécue, ne me semblait contenir aucun élément relevant plus du symbole que de la réalité. Bon sang, où était cette plage à l'embouchure d'une rivière près de laquelle je trouvais le corps ensanglanté de Leah ? Je ne la connaissais pas, comment allais-je bien pouvoir la trouver ?
Une image me revint. Non, pas celle-là. Pas maintenant. Plus tard, quand j'aurais le temps de réfléchir à tête reposée. Mais elle semblait incrustée devant mes yeux ouverts. Ce mariage. Mon mariage. Je m'étais mariée avec Edward, dans une magnifique robe dont le bas se répandait en un tulle transparent tout brodé de roses de soie offerte par Alice. Je m'étais mariée le ventre rond comme celui d'Emily et heureuse, malgré mes réticences face à une telle célébration. Je portais Renesmée, notre fille, et déjà, je percevais sa voix dans ma tête, ses pensées, qui me parlaient et se montraient tendrement protectrices. Tous ceux que j'aimais avaient assisté à la bénédiction, il n'y avait pas eu d'autres invités cette fois. Elle avait été célébrée chez les Cullen. Et c'était arrivé, juste après. J'avais vu ma robe se teinter de rouge au niveau de mon ventre. Personne n'y prêtait attention. Mon enfant me dévorait de l'intérieur mais je ne ressentais pas de souffrance. (J'étais consciente que cette partie de mon rêve devait être une sorte d'allégorie que je ne comprenais pas.) Nous avions ensuite quitté la villa pour l'Eglise, afin d'assister à un enterrement. Dans ma robe rougie je m'avançais vers le cercueil pour présenter mes respects au défunt. J'étais bouleversée car je ne voulais pas savoir qui s'y trouvait. Pourtant, quand j'arrivais à son niveau, je découvrais le corps inanimé de Benjamin, le vampire de mon précédent rêve dont Carlisle m'avait appris qu'il n'existait a priori pas. Je regardais Edward, lui murmurais :
« Je ne savais pas qu'on inhumait les vampires.
_ On ne le fait pas, me répondait-il, ce n'était pas un vampire. »
Alors je regardais mieux et je découvrais que le corps allongé devant nous était en réalité le mien.
« Pardonne-moi, disait Edward le regard perdu, pardonne-moi pour ce que je t'ai fait ».
Un deuxième cercueil était posé à côté du premier et je ne comprenais pas pourquoi je ne l'avais pas vu tout d'abord. Je m'approchais et y découvrais, avec horreur, la dépouille de Jacob. Me penchant sur lui, je lui murmurais, répétant étrangement les mots exacts d'Edward : « Pardonne-moi, pardonne-moi pour ce que je t'ai fait. » J'étais effondrée. Tout était fini, tout le bonheur, la joie insouciante de ma courte vie, tout s'était définitivement envolé. Tout n'était plus que ténèbres.
Mon rêve m'avait montré d'autres choses encore, aussi stupéfiantes, magnifiques ou angoissantes que la première fois. Mais cette image de Jacob, les yeux clos, ce sentiment que ma vie était arrivée à son terme, s'imposaient à mon esprit avec une force telle que j'avais du mal à rester concentrée sur la route. Au fond de moi, une oppression, une urgence, une conviction que j'avançais vers une fin abominable et inéluctable commençait à poindre, à vriller lentement mes entrailles. Il fallait absolument que je la réprime pour l'heure. Plus tard, j'irais voir Carlisle, il m'aiderait, s'il le pouvait, à démêler encore toutes ces horreurs dont ma tête était décidément pleine.
J'approchais de Clallam Bay quand mon téléphone se mit à sonner, me faisant sursauter. Je m'arrêtai rapidement sur le côté. C'était Jacob. Il était très inquiet, mais entendre sa voix me fit tellement plaisir sur le moment que j'en souris.
« Où es-tu ?
_ A 10 km de Clallam Bay, je crois.
_ Qu'est-ce que… ? Tu es sûre de toi.
_ Oh oui. »
Une seconde je fus prise d'un vertige, et si je délirais totalement cette fois-ci ?
_ Où vas-tu ?
_ Je ne sais pas trop encore. Il faut que je passe Sekiu, que je reste sur la 112, il y a une route de l'Aigle, une rivière, elle est là.
_ La rivière Hoko ? »
Elle avait donc un nom.
« Elle est près de la plage. Il y a des rochers. Elle est très mal.
_ On arrive dans une demi-heure. Je te rappelle s'il y a un problème. »
Ils étaient sacrément rapides. Je savais qu'ils arriveraient à nous trouver.
Au bout d'un moment, je reconnus parfaitement le paysage, les maisons, la route qui tournait à droite. Eagle Point Road. Je la suivis jusqu'au bout. La mer était toute proche. Il faisait une journée magnifique, exceptionnelle en fait. Un grand soleil brillait intensément dans un très beau ciel pur. Je passai quelques habitations, débouchai sur la plage, quittai ma camionnette. Le lit de la rivière se dessinait à ma gauche, à droite, des rochers. Où était-elle ? « Là, chuchota une toute petite voix à l'intérieur de ma tête, si faible que je n'y pris presque pas attention, tu n'es pas loin ». J'avançai encore. Des arbres venaient presque toucher l'eau, je passai derrière l'un d'entre eux. Elle était là, enroulée contre son pied dans un creux du sol. Son visage était si pâle, son bras gauche affreusement écrasé. Son corps était noir de sang et de terre. Comme elle était nue, je la couvris de ma couverture. Je ne pourrais pas la porter, il faudrait que j'attende. Je caressai son très beau visage.
« Leah, tu m'entends ? Nous allons te ramener. »
Elle ne répondit pas, mais je sentis sa respiration.
Je levai la tête et regardai la mer qui s'étendait à l'horizon devant nous. Alors, je la vis surgir de l'eau. Elle était là, la baleine grise. Assez loin, cependant, mais je la vis sauter très nettement. Puis elle glissa, la tête hors de l'eau, avant de propulser un jet de bulle et de disparaître. Etait-ce un « au revoir » ? Nos routes se recroiseraient plus tard, dans la journée. J'eus à nouveau ce sentiment de puissance que j'avais ressenti la première fois que j'avais constaté que je savais, que je pouvais être sûre de moi et de ce que je faisais.
Très progressivement, mais très nettement, un bruit de branches écrasées et un piétinement sourd se firent entendre. Les loups arrivaient. Ils nous entourèrent. Jacob et Seth avaient repris forme humaine au préalable et s'approchèrent de nous après les autres. Seth se jeta à genoux, visiblement désespéré.
« Elle va s'en sortir, dis-je –et je devais avoir été plus convaincante que jamais parce que le jeune garçon qui levait vers moi des yeux humides esquissa un sourire plein d'espoir- mais son bras est salement amoché. »
Les autres loups reniflaient l'air, reniflaient tour à tour Leah. Je reconnus Sam, qui se tenait immobile.
« Dépêchons-nous, dit Jacob, Seth et moi rentrons avec vous. »
Il glissa ses bras sous le corps de Leah, la souleva comme une plume et l'emporta en direction de ma camionnette. Jacob conduisit et Seth tint Leah dans ses bras durant tout le trajet du retour. Personne ne parla. Je m'abîmai dans mes pensées.
Carlisle était chez les Clearwater lorsque nous arrivâmes et il réceptionna la blessée avec tous les soins qu'il était en mesure de fournir hors d'un hôpital. Il avait cependant amené avec lui quelques appareils et beaucoup de matériel. Il déclara que Leah était dans une sorte de coma et qu'il faudrait un peu de temps pour pouvoir juger de son évolution. Il installa des perfusions et nous le laissâmes inspecter les blessures de la jeune femme. Seule Sue tint à rester avec lui, les traits tirés et tout son corps de mère tendu d'angoisse. Seth resta près de la porte, assis dans le petit couloir sombre.
« Comment as-tu su ?, me demanda Jacob lorsque nous fûmes sortis.
_ J'ai refait un rêve cette nuit.
_ Oh. Il semblerait que ce soit un bien, finalement. Ces rêves te permettent de faire… de très bonnes choses ! Nous ne l'aurions pas retrouvée sans toi. Nous n'aurions jamais pensé qu'elle serait autant montée au nord. Elle avait disparu depuis deux jours. Sue n'a rien dit, d'abord, parce que Leah était tellement insupportable depuis son impré… Qu'est-ce qu'il y a ? »
De très bonnes choses… Oh, mon Dieu, Jacob ! Il ne savait pas ce qu'il disait.
« Rien. Enfin, si, je suis tracassée. Mon rêve était très compliqué, il n'y avait pas que du bon.
_ Eh bien, prends le bon et laisse le mauvais ! Réjouis-toi, Bella Swan, tu as sauvé une vie aujourd'hui ! Ne t'en fais pas, tu l'as dit toi-même, Leah se remettra, nous sommes solides. »
Il avait toujours une telle capacité à s'enthousiasmer et à voir les choses du bon côté ! Pourquoi avais-je si peur pour lui au fond de moi ? Il était là, vivant, il allait bien. Je le regardai. Soudain, mon cœur se contracta, je fus inondée d'un intense sentiment de tendresse. Je tendis une main, la posai sur sa joue. Il me considéra avec une sorte d'incompréhension.
« Ecoute, Jake, dis-je doucement en me rapprochant de lui, je reviendrai en fin d'après-midi. Il y aura une surprise pour toi, une belle surprise. Je… j'ai besoin de me poser un peu, là, de mettre de l'ordre dans toutes mes pensées. »
Il hocha la tête, un air toujours un peu surpris et inquiet. Je posai un petit baiser, très doucement, sur ses lèvres en me levant. Mon estomac me tirait.
Je rentrai. Charlie n'était pas là, il ne reviendrait qu'en fin de journée vraisemblablement. Je me fis rapidement à manger puis je montai m'allonger un peu. J'étais moulue. Pauvre Leah ! Que lui était-il arrivé ? Etait-elle tombée sur le vampire que j'avais aperçu ? J'avais entendu un loup hurler affreusement cette nuit-là… J'avais cru qu'il s'agissait de mon imagination, elle me jouait tant de tours en ce moment ! J'entendais des voix, de plus en plus fréquemment. C'était sans doute à prendre au sérieux. En fait cela avait commencé avec celle d'Edward, quand il était parti et que je me comportais… un peu dangereusement pour moi-même. J'avais tenté –et réussi- à provoquer ces hallucinations auditives en me mettant volontairement dans des situations périlleuses. Réagissais-je au danger de quelque manière que ce soit ? Il fallait vraiment que je voie Carlisle.
Je me levai et appelai chez les Cullen. Esmé répondit et m'apprit qu'il venait de rentrer. Il avait d'ailleurs mentionné le souhait de me voir bientôt. Je griffonnai un mot pour que Charlie ne s'inquiète pas et le laissai en évidence sur la table de la cuisine. Je ne rentrerais pas ce soir, je le savais.
Edward m'accueillit à mon arrivée.
« Carlisle m'a dit… je suis fier de toi.
_ Je n'ai rien fait de particulier, répondis-je avec une moue incrédule.
_ Oh si, tu es toi, et c'est déjà tellement. Personne n'aurait pu en faire autant.
_ J'ai rêvé, la nuit dernière. Mon rêve m'a tout dit.
_ Puis-je te demander, s'enquit Edward très sérieux tout à coup, ce qu'il y avait exactement dans ton rêve ?
_ Je voulais en parler avec Carlisle, justement. Je voudrais que tu sois avec moi, si tu veux bien. Je… j'ai besoin que tu saches tout de moi, cela me rassure tellement ! »
Comme la fois précédente, Carlisle était dans son bureau et nous nous assîmes dans le grand fauteuil où nous tenions tous les deux. Il nous apprit que Leah était toujours inconsciente mais que son corps se remettait peu à peu. Il ne pouvait déterminer l'origine de ses blessures puisqu'elles avaient dû lui être infligées alors qu'elle était sous sa forme de loup. Son corps d'humaine les rendait indéchiffrables. Cependant, elle avait sûrement été écrasée par quelque chose de très puissant, peut-être l'œuvre d'un vampire bien que personne n'en ait repéré la trace. Son bras était vraiment mal en point et le docteur Cullen se demandait si, malgré son exceptionnelle capacité à guérir, la jeune femme n'en garderait pas des séquelles. Il retournerait la voir dans la soirée. Pour le moment, il ne pouvait rien faire de plus.
« Tu as donc fait un nouveau rêve, Bella, commença le médecin en s'adressant plus particulièrement à moi.
_ Oui, répondis-je. Il était beaucoup plus court que la dernière fois mais il procédait toujours de la même manière : d'exactes vérités mêlées à des inventions plus… délirantes.
_ Il ne faut pas les envisager comme cela. Disons que ce sont des vérités plus difficiles à cerner. Il faudrait pouvoir y réfléchir plus longuement.
_ Justement, affirmai-je avec détermination, j'aurais besoin que vous m'aidiez.
_ Je t'écoute. Par quoi veux-tu commencer ?
_ Eh bien, je… j'entends des voix.
_ Dans tes rêves ?
_ Non, bien éveillée. Cela a commencé l'an dernier.
_ Quels genres de voix.
_ Au début, c'était la voix d'Edward, pour me détourner de situations… problématiques. Ce matin, celle de Leah, je crois, alors que je la cherchais… mais je ne les reconnais pas toujours bien.
_ Et dans quelles circonstances ces manifestations se produisent-elles ?
_ Quand il y a un danger, le plus souvent ou… (je repensai à celle que j'avais entendue lorsque j'étais avec Jacob et rougis un peu) que j'ai besoin d'être rassurée, je dirais.
_ Etais-tu perturbée émotionnellement à chaque fois ?
_ On peut dire que oui, répondis-je en finissant de rougir tout à fait.
_ Je ne peux pas répondre clairement là-dessus, reprit Carlisle après une courte pause, mais il me semble que ces voix que tu entends, alors que tu es consciente, sont en rapport direct avec tes rêves et doivent également l'être avec ta nature profonde, celle que tu as découverte il y a quelque temps et que tu as appelée « bouclier ». C'est une manifestation psychique particulière sur laquelle j'ai pu trouver quelques renseignements. Peu, je l'avoue. C'est une aptitude à contrôler la communication entre ton esprit et tout ce qui lui est extérieur, ce qui englobe beaucoup de choses, connues ou inconnues. Il s'agirait de pouvoir en permettre ou en refuser l'accès. Edward ne lit pas tes pensées, ce qui signifierait que la plupart du temps, je dirais « naturellement », tu es en mode « fermé », en quelque sorte. Mais parfois, sous l'effet de l'émotion, il me semble -encore faudrait-il pouvoir déterminer quel type d'émotion particulier déclenche cela- tu « t'ouvres ». Alors, tout s'engouffre.
C'est un don qui s'exprime de manière très différente selon les personnalités et … tu es humaine. Je me demande si le tien ne tendrait pas vers… la clairvoyance, ou quelque chose de semblable. Ce serait formidable. A ma connaissance, ce serait unique. »
Carlisle avait l'air très intrigué et presque enthousiaste.
« La claivoyance ?, repris-je, comme Alice ? La capacité de voir l'avenir ?
_ Non, pas du tout. Alice voit les intentions et donc ce qui, logiquement, devrait en découler à l'avenir. Elle a des visions incontrôlées. Etre clairvoyant ce serait connaître le présent, entièrement, savoir, sans le moindre doute et à chaque instant, la vérité des choses. Connaître leur essence, les tenants et les aboutissants. Ce serait un état particulièrement… un état de sagesse, de tranquillité d'âme. Plus de doute, plus de questions… »
Carlisle se fit rêveur. Moi-même, j'essayai de ne pas souhaiter avoir les capacités qu'il décrivait de crainte d'être cruellement déçue car je n'aspirais qu'à trouver cette paix de l'âme depuis trop longtemps maintenant.
« Bien entendu, reprit-il en appuyant son menton sur ses mains croisées, l'état vampirique modifie ou amplifie les aptitudes naturelles de chacun et je ne peux avec certitude dire à l'avance ce que cela donnerait te concernant. Par contre, il est connu que les vampires peuvent "travailler" leur don, le développer peu à peu et apprendre à le maîtriser.
_ Ainsi je serais comme une porte… tantôt fermée tantôt ouverte ?
_ Oui, dit-il en souriant, ou un bouclier, levé ou baissé. As-tu jamais… entendu une de ces voix en présence d'Edward ?
_ Non, répondis-je, il n'était jamais là, et ça a toujours été extrêmement bref. »
Je n'avais pas terminé ma phrase que je réalisai… Edward était là ! Il était sur le toit ! Il était… dans l'esprit de Jacob. Je tournai le visage vers lui. Il me regardait.
« Je me demandais juste…, poursuivit Carlisle, si dans ce cas-là il ne pourrait pas parvenir à capter tes pensées… »
C'était donc cela ! Cette voix que je n'avais pas reconnue… il y avait deux voix ! Deux voix ensemble, parfaitement synchronisées et superposées ! Deux pensées mêlées et identiques, celle de Jacob et celle d'Edward. Qu'avait-il pu lire dans la mienne au même instant ?
« Y a-t-il d'autres éléments qui t'intriguent, Bella ?, demanda Carlisle.
_ Oh, oui, beaucoup… malheureusement, répondis-je en m'efforçant de poursuivre notre conversation. Il y a toujours cette petite fille, ma fille, Renesmée, cet hybride que je ne peux porter qu'au péril de ma vie. La nuit dernière, encore, elle me dévorait de l'intérieur…
_ Cette idée d'un hybride Bella… il me semble qu'elle représente assez clairement ta volonté de concilier deux éléments inconciliables. Si je te dis qu'il y a trois mères dans cette histoire, est-ce que tu perçois mieux ce que tu as cherché à te faire comprendre à toi-même ?
_ Trois mères ?
_ Oui, Esmé, Renée et toi. L'enfant que tu portes dans ton rêve est la fusion de deux de ces mères, l'humaine et la vampire. Chercher à les unir et à leur donner la vie te tue car c'est impossible.
_ Oh ! »
Effectivement, il me semblait que je commençais à percevoir du sens dans tout cela. De la même manière, j'exposai rapidement les autres éléments de mon rêve : on voulait à m'assassiner (mais était-ce bien nouveau ?). L'homme que j'avais déjà vu dans mon premier rêve, Max, qui travaillait pour J. Jenks, s'introduisait chez Charlie pour m'éliminer à la demande, selon lui, « d'une très belle dame ». J'étais sauvée par l'arrivée d'un monstre indescriptible. Une sorte de loup, mais très différent de ceux que nous connaissions.
Je ne racontai par contre pas la fin de mon rêve que je refusais totalement d'envisager. Je ne mentionnai ni la mort de Jacob, la cérémonie funéraire puis le rituel quileute qui avait suivi, le loup –un vrai loup cette fois !- que je poursuivais désespérément dans la forêt sans parvenir à le rattraper, ni ce qui m'avait faite me réveiller en sursaut au matin ( étincelle de volonté au sein de mon inconscience) afin d'y échapper sans doute : avant de revenir à moi, je m'étais entendue dire à Edward que je ne pourrais pas le suivre, qu'il ne ferait pas de moi un vampire et que nos chemins se séparaient là. La nuit dernière, dans mon rêve, sans vraiment savoir pourquoi, j'avais quitté Edward. La seule chose que je savais à ce sujet était le sentiment, avec lequel je m'étais éveillée. Celui de lui en vouloir profondément, de m'être sentie trahie, et celui d'avoir également à accomplir un devoir important ou une sorte de mission. Ces éléments-là, je ne voulais en parler qu'à Edward, en privé, quand je le pourrais et ce ne serait pas ce soir.
Carlisle avait écouté très attentivement mon récit. Mais lorsqu'il intervint, ce fut pour me dire que la signification de ces derniers éléments ne lui apparaissait pas avec évidence. Il se proposa cependant d'y réfléchir et me demanda de bien vouloir revenir le trouver si moi-même j'entrevoyais un élément de réponse ou si je faisais un nouveau rêve. L'après-midi touchait à sa fin et je voulais retourner prendre des nouvelles de Leah. Le docteur Cullen me demanda d'ailleurs de lui signaler tout changement concernant son état qui nécessiterait qu'il se déplace rapidement.
Après avoir expliqué à Edward que je souhaitais pouvoir lui parler dès le lendemain, requête qu'il avait reçue sans surprise –il savait parfaitement ce que je voulais lui demander- je me rendis à La Push.
