Chapitre 14 : Equilibre précaire/ Precarious balance
Tout était calme chez les Clearwater. Sue était assise près de Leah et lui tenait la main. Elle était toujours inconsciente et son état semblait stationnaire, malgré la chaleur intense qui émanait à présent de sa personne. Comme j'allais sortir, un homme arriva. Sue le salua d'un signe de la tête. Elle avait sûrement vu défiler un certain nombre de personnes durant l'après-midi. Je tendis la main pour me présenter.
« Je m'appelle Johnny, répondit-il. Je viens d'arriver dans la réserve. »
Ainsi, il était celui dont Leah s'était imprégnée. Il me semblait avoir une trentaine d'années, peut-être un peu plus. Il était très beau, indien assurément lui aussi, nerveux, les traits fins et l'air très intelligent. Cependant, toute son expression trahissait une grande angoisse. Il semblait également très mal-à-l'aise, ce qui pouvait aisément se comprendre. Je les laissai ensemble afin de ne pas ajouter une gêne supplémentaire et me rendis chez Jacob. Il était assis sur les marches, devant la porte.
« Eh bien, fit-il à mon approche, tu boîtes bien, encore plus que ce matin.
_ Les simples mortels se remettent lentement, ironisai-je, surtout moi.
_ Nous ne savons rien au sujet de Leah, précisa-t-il l'air préoccupé, aucune odeur spéciale, aucune trace particulière... c'est un vrai problème, il va falloir attendre qu'elle explique elle-même.
_ Le docteur Cullen reviendra demain. Je suis passée la voir. Johnny arrivait, il paraissait franchement inquiet.
_ Ben, oui… il est amoureux, forcément ! C'est un gentil gars, il me semble… Où est ma surprise ?, demanda-t-il soudain en faisant le tour de ma personne.
_ Tu pensais me voir arriver avec un énorme paquet cadeau sur lequel serait écrit "Surprise pour Jacob" ?
_ Quelque chose comme ça… »
Il éclata de rire.
« Viens, dis-je, allons sur la plage. »
Le soleil descendait sur la mer. Nous nous approchâmes lentement de l'eau. Il me regardait, inquisiteur, j'essayais de prendre un air détaché.
« Tu t'attends à une sorte de tour de magie, n'est-ce pas ?
_ Tu sais faire ça aussi, maintenant ?, répondit-il en soulevant un sourcil.
_ Oui. »
Je prenais un ton mystérieux.
« Tiens, mets-toi là. »
Je le retournai devant moi, pour qu'il se place face à l'horizon.
« Mais qu'est-ce…
_ Chut, regarde. »
C'était le moment. Le soleil était presqu'en train de toucher la surface de l'eau. Elle apparut. Vraiment près. Enorme. Elle resta en surface un moment, tourna sur elle-même et ses nageoires remuèrent l'eau calme, créant de grandes vagues qui couraient jusqu'à nous. Nous admirions cette merveille, fascinés. Quel monstre magnifique ! Puis elle émit un jet puissant, glissa en silence, et plongea. Son immense queue sortit de l'eau comme une aile déployée.
« Whaaaah…, souffla Jacob, impressionnant ! Je crois que tu n'es pas qu'une simple mortelle, Bella Swan.
_ Pour info, si Charlie le mentionne un jour, on ne sait jamais, c'est toi qui m'a appelée, ce matin, pour que je vienne la voir…
_ Ah bon ?
_ J'ai trouvé ce que j'ai pu. Je ne pouvais pas lui dire : bon, je viens de rêver que je dois aller chercher Leah, gravement blessée, à 60 km d'ici, et comme tous les Quileutes sont actuellement transformés en loups et la cherchent dans la mauvaise direction il faut que je parte immédiatement. Il aurait eu du mal à digérer son petit déjeuner. Il a mieux accepté la version "gentils amoureux de la nature".
_ Pfff… mais nous sommes de gentils amoureux de la nature, Bella. »
Nous rîmes tous les deux de bon cœur, en faisant quelques pas le long de la plage, jusqu'à ce qu'une inquiétude revienne planter ses serres acérées au bas de mon estomac. A nouveau, je regardai Jacob. Mon rêve était absurde. Il l'était forcément.
« Tu… envisages quoi… pour ton avenir, Jake ?
_ Hein ?
_ Tu veux aller à l'Université ?
_ Oh ! Euh… je ne pense pas. Je me débrouille pas mal, malgré tous les… évènements, mais je… je crois que j'aimerais bien faire de la mécanique ou… -ne te moque pas- rentrer dans la police.
_ Ah bon ?
_ Ouais. J'y pense de plus en plus depuis quelques temps.
_ Pfff, les bandits n'auront aucune chance !
_ Te moque pas !
_ Mais c'est vrai ! Je trouve que c'est une très bonne idée.
_ Bon. Pourquoi tu me demandes ça ?
_ Juste… parce que je ne l'ai jamais fait.
_ Et toi ? Tu… vas partir fin septembre ?
_ Je… suppose que oui. »
Que cette conversation était étrange ! Nous étions tout sauf des êtres humains normaux, comment parler de pareils sujets ? Mon estomac se serrait, malgré tous les efforts que je faisais pour me détendre. Je pris la main de Jacob.
« Jake, promets-moi… promets-moi que tu vas faire attention à toi.
_ Mais, Bella, qu'est-ce que tu as ?
_ J'ai peur pour toi, Jake, je sens… il y a tellement de dangers… »
Je ne voulais pas le perdre. C'était insupportable, impossible. Mais depuis qu'Edward l'avait exprimée la veille, cette idée ne m'avait pas quittée, renforcée par les images trop réalistes de la nuit. Comme un peu plus tôt dans la journée, je sentis une faille s'ouvrir au fond de moi. Mon cœur eut une accélération soudaine, répandant dans tout mon corps un sentiment de tendresse infini. Mes yeux me piquèrent, je sentis le bas de mon visage et ma gorge fondre.
« Non mais… tu vas vraiment pleurer, Bella ? »
Jacob me regardait, les yeux écarquillés, incrédule.
« Tu sais, la vie…, reprit-il comme pour me rassurer, on ne peut jamais envisager ce qu'elle réserve vraiment… tu vois, ma mère…, il s'arrêta quelques secondes,… mais aujourd'hui je suis heureux, je sais que tu m'aimes et que tu l'acceptes, ça me suffit. Aujourd'hui me suffit. »
Il posa sa main sur mon cou. Le soleil entrait dans l'eau, diffusant une lumière rouge qui caressait les vagues, le sable, nos visages. Je m'accrochai à son tee shirt, enroulant mes doigts dans le tissu, comme si je voulais inconsciemment le retenir alors que rien n'allait me l'arracher à cet instant, et enfouis mon visage dans sa poitrine. Je tremblais un peu. Sur mes lèvres, je sentais les battements de son cœur, très forts et rapides. J'y déposai un long baiser, essayant à chaque pulsation de goûter la vie, la réalité de Jacob, et de lui faire ressentir mon amour.
« Viens, viens par là, dit-il doucement après m'avoir serrée contre lui un moment. »
Et il m'entraîna plus loin, entre les rochers qui formaient un abri à la brise marine et aux embruns.
Le ciel blanchissait quand je passai la porte. Si Charlie ne dormait pas, il avait dû entendre le moteur. J'espérai qu'il ne se manifesterait pas. Effectivement, rien ne bougea dans la maison. Peut-être trouvait-il même normal que je découche, il avait lui-même appelé de ses voeux une attitude plus « jeune », après tout. Je pris une douche, chassai le sable qui s'était glissé dans mes cheveux et mes vêtements puis m'allongeai sur mon lit encore défait de la veille. Mes pensées vagabondèrent un moment, mon angoisse s'était tue.
Je fus éveillée en fin de matinée par Edward qui s'était glissé par la fenêtre ouverte de ma chambre, suffisamment rapidement pour n'être aperçu de personne.
Il ne me posa aucune question en me découvrant encore endormie et je me demandai à nouveau si ce silence était la preuve qu'il savait, qu'il savait tout et estimait qu'il n'y avait rien à dire, ou bien s'il avait juste choisi de ne s'occuper que des moments que nous passions ensemble lui et moi, persuadé que l'avenir nous était réservé. Il s'assit près de moi, me sourit.
« Je suis là, souffla-t-il simplement.
_ Je vois, répondis-je, je me demande toujours si tu vas revenir. L'angoisse est toujours là… depuis le jour où tu es parti brusquement. Elle n'a jamais disparu.
_ Je sais ce que j'ai fait, Bella, dit-il avec regret en passant sa main dans mes cheveux pour en démêler les mèches. Ce que j'ai créé ne s'effacera pas, pas avant longtemps en tout cas, et il n'y a pas de retour en arrière possible. Il faut vivre… avec. »
Ses paroles impliquaient beaucoup plus de choses qu'elles n'en avaient l'air.
« Tu sais ce que je veux te demander, n'est-ce pas ?, finis-je par déclarer.
_ Tu veux savoir si j'ai eu accès à tes pensées ?
_ Oui.
_ Eh bien… je ne l'ai pas réalisé clairement, sur le moment, mais… oui, j'ai vu tes pensées, de manière très fugace, cependant.
_ Et tu ne me l'as pas dit !, m'écriai-je aussitôt. »
Edward me considéra avec un air étrange, mais sourit à nouveau, comme pour lui-même cette fois.
« Toi non plus, il y a des choses que tu ne m'as pas dites, Bella. »
Je restai interdite. De quoi parlait-il ? Qu'avait-il pu lire dans mon esprit que j'ignorais moi-même ?
« Que veux-tu dire ?, me décidai-je à demander.
_ Tu ne m'as pas parlé de la demande de Jacob… que tu as acceptée, d'ailleurs. »
C'était donc cela.
« Je n'en ai pas eu l'occasion, me défendis-je, ce n'était jamais le bon moment. Mais j'en avais l'intention. Et puis, il n'est pas dit que… Tu… tu as vu ça dans mon esprit ?
_ Non, dans le sien. »
Il sourit à nouveau. Je ne comprenais pas son attitude.
« Et dans le mien, qu'as-tu vu ?
_ Oh, pas grand chose. Tu es très… hermétique. Tu ne m'as été perméable que quelques secondes… mais les pensées sont… elles ne sont pas soumises au temps comme le reste…
_ Vas-tu me dire enfin…, m'énervai-je car je sentais qu'il s'amusait presque.
_ J'ai vu Jacob et… moi. C'était très étrange. Je n'ai pas vraiment tout saisi. Il y avait beaucoup de choses mêlées. Mais c'était… réconfortant. Il y avait beaucoup d'amour. J'ai entrevu une part de ton rêve, je crois. Nous étions dans un lieu que je ne connais pas… tu as pensé à moi quand tu étais dans les bras de Jacob. »
Ces paroles me confondirent. Je n'avais jamais envisagé à quel point le don d'Edward pouvait lui permettre de pénétrer au plus profond de l'intimité de ceux dont il captait les pensées. C'était vrai. Cette nuit-là, au cœur de mon marasme de sentiments et de sensations, mon esprit débridé avait bondi de souvenirs en projections sans que j'en ai eu pleinement conscience. Il m'avait plutôt semblé divaguer. Ne me restaient que quelques images chimériques.
« C'était sur l'île d'Esmé, je suppose, notre nuit de noces… celle de mon rêve. C'est tout ce que tu as vu ?
_ Oui. Mais cela m'a beaucoup plu, répondit-il en embrassant mon front. J'ai parfaitement compris l'amour que tu éprouves pour moi. Je n'ai plus aucun doute à ce sujet depuis, c'est merveilleux. J'ai aussi vraiment découvert ce que tu ressens pour Jacob. Je ne dirai jamais plus rien le concernant, parce que, comme je te l'ai dit, je respecte cela, même si une part de moi ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine jalousie. Etre dans ton esprit a été une véritable… révélation. Cela m'a aussi permis de comprendre que je devais accepter certaines choses. Et j'en suis capable, parce que je t'aime.
_ Oh, Edward… et moi j'ai entendu ta voix à cet instant… j'ai entendu ta pensée qui employait les mêmes mots que celle de Jacob… »
Comment pouvions-nous être liés, tous les trois, à ce point ?
Je me serrai contre lui. Comme cette sensation d'être parfaitement transparente et comprise, aimée et pardonnée, était réconfortante ! J'aurais tant souhaité qu'Edward puisse lire mes pensées en permanence, qu'il ait accès à ma vérité à chaque seconde, alors nous n'aurions réellement fait qu'un… Tout aurait été si simple !
« Il faut que j'arrive à contrôler cela, dis-je au bout d'un moment, il faut que je te devienne perméable, que je baisse ma garde.
_ Carlisle te l'a dit : cela se travaille, tu y arriveras.
_ Quand je serai un vampire.
_ Cela te sera sans doute plus facile de comprendre ton don, alors. Il t'apparaîtra plus clairement. »
Je ne voulais pas douter que je serais vampire un jour… Pourquoi mon rêve m'avait-il laissé entendre que je pourrais refuser de le devenir ?
« Edward, il y avait autre chose, dans mon dernier rêve, dont je n'ai pas parlé à Carlisle… »
Alors je lui racontai tout ce que j'avais vu et ressenti. A présent, je voulais qu'il sache tout, même ce qui me faisait honte ou qui me faisait peur, ce que je craignais le concernant ou me concernant. Je conclus en lui disant que je doutais de la véracité de ces éléments mais que je n'en percevais pas le sens pour autant.
Il m'avait écouté, l'air grave. J'espérai ne pas avoir à regretter mon absolue franchise.
« Si tu choisis de rester humaine un jour, Bella, je comprendrai, conclut-il simplement.
_ C'est tout à fait impossible. Je le sais. Nous sommes faits pour être l'un avec l'autre ! Mes rêves n'indiquent ce qui va se produire que si je choisis de les suivre, je changerai cela.
_ Ton rêve te dit peut-être juste que tu devrais bien réfléchir.
_ Je ne fais que ça, réfléchir… c'est tout réfléchi. »
