Chapitre 15 : Et ils vécurent heureux.../ And they lived happily ever after...

Durant les semaines qui suivirent, Edward et moi ne mentionnâmes plus le sujet. Il me tourmentait suffisamment sans que j'aie en plus à constater en permanence l'inquiétude qu'il pouvait lui procurer. Pourtant, je remarquais qu'il paraissait particulièrement anxieux parfois, alors qu'il s'absorbait dans ses pensées. Je passais beaucoup de temps avec Jacob aussi. Mes angoisses à son sujet refermaient régulièrement leurs longs doigts puissants et étouffants comme des lianes sombres autour de mon cœur. Dans ces moments-là, je suffoquais presque et ne parvenais à trouver de répit que lorsque j'arrivais à voir Jacob heureux. A mes yeux, son bonheur avait pris plus d'importance que moi-même.
Leah avait repris conscience au bout de trois jours. Ses blessures avaient presque totalement guéri peu après. Cependant, son bras gardait des traces des coups qu'il avait subis : elle ne parvenait plus à le tendre ou à le plier tout à fait et les cicatrices qui le couvraient tardaient à s'effacer. Par contre, elle semblait profondément choquée et avait déclaré ne se rappeler absolument rien de ce qui lui était arrivé. Nous avions dépassé la mi-août et ses souvenirs ne lui revenaient toujours pas. Elle refusait aussi catégoriquement de se changer en loup. Son ami Johnny –dont plus personne ne pouvait douter qu'il deviendrait bientôt son compagnon- venait régulièrement la voir et ils passaient de plus en plus de temps ensemble. Ils étaient même partis trois jours sur l'île San Juan, la semaine précédente, afin que Leah puisse à son tour admirer le ballet estival des orques et des baleines. Johnny était vraiment adorable avec elle. La magie opérait.
« Elle est quand même traumatisée, avait déclaré Jacob un jour que nous nous promenions à l'ombre de grands arbres qui bordaient une étendue de hautes herbes jaunies, ça peut se comprendre. N'empêche, il faudra bien qu'elle transmute à nouveau un jour ou l'autre.
_ Rien ne l'y oblige, avais-je répondu, est-ce qu'elle pourrait… cesser d'être un loup si elle ne souhaitait plus se transformer ?
_ Aucune idée. C'est déjà assez rare qu'une fille le fasse, alors… On ne sait pas très bien comment les choses peuvent évoluer. N'empêche… il faudrait que la mémoire lui revienne aussi. »
Jacob semblait assez soucieux. Il paraissait hésiter à me dire quelque chose. Soudain, il se décida :
« J'ai essayé, tu sais… ce que tu m'avais dit à propos des Transformateurs… J'en ai parlé à Sam mais ça ne l'intéresse pas vraiment. Il est assez… traditionaliste.
_ Ah ? Et alors ?
_ Ben… je suis arrivé à quelque chose, mais ça n'a pas grand intérêt, regarde. »
Il se déshabilla rapidement et se métamorphosa. L'animal que Jacob devint n'était pas le grand loup rouge sombre que je connaissais. Sa gueule était beaucoup plus fine et son poil réellement roux. Ses yeux s'étiraient davantage… Un renard… Un renard géant ! L'animal bondit dans les hautes herbes. Je courus après.
« Jake, Jake ! C'est formidable !... Où es-tu ? »
Soudain, je fus plaquée au sol et m'écrasai dans l'herbe sèche. Jacob reprit sa forme humaine. Il me chatouilla.
« J'aime bien être renard, gloussa-t-il, ça me rend… facétieux. Mais c'est parfaitement inutile.
_ As-tu essayé autre chose ? Un oiseau ?
_ Ouais, bien sûr, mais je n'y arrive pas.
_ Pas encore… je suppose qu'avec un peu d'entraînement… »
Allongé dans l'herbe, il me regardait avec une sorte de curiosité. Puis il se pencha vers moi et posa sa tête contre mon épaule.
« Est-ce que… est-ce qu'Edward t'a dit s'il… avait recommencé à lire dans mes pensées ?
_ Non, il n'en parle pas.
_ Bon, tant mieux. »
Je me doutais que cette idée devait le préoccuper davantage qu'il ne le montrait. Moi aussi, il m'était arrivé de me demander si Edward avait pu en ressentir encore le besoin ou l'envie. Il m'avait parlé de sa jalousie, de ses sensations fascinantes aussi… Ces derniers temps, je ne n'avais jamais eu l'impression qu'il se préoccupait de savoir ce que je faisais quand je n'étais pas avec lui et je l'imaginais mal nous espionnant. Du reste, il savait parfaitement et comprenait, sans avoir besoin de précisions, ce que je ressentais pour Jacob. Il me l'avait dit lui-même.
Ce soir-là, pourtant, comme j'arrivais chez les Cullen, la question de Jacob tournait dans ma tête.
Je découvris un Edward passablement sombre et irrité. Le temps avait encore été magnifiquement ensoleillé et il n'était pas sorti de la journée.
« Alice a appelé, déclara-t-il à mon entrée.
_ Oh !, m'exclamai-je le cœur serré, elle a eu une vision ? »
Je m'attendais toujours à ce qu'on m'annonce un jour que la décision de me mettre à mort avait finalement été prise. Ou pire : qu'une vision d'Alice confirme ce que mes propres rêves m'avaient montré.
« Non, justement. C'est ça qui la tracasse. Elle ne voit plus rien du tout depuis un bon moment. Elle se sent… aveuglée.
_ Comment est-ce possible ?
_ Personne n'en sait rien. Ils sont en Nouvelle-Zélande pour le moment mais ils ont l'intention de revenir bientôt, d'ici la fin du mois en tout cas. »
Comment Alice pouvait-elle ne plus rien voir ? Je n'osais pas demander à Edward ce qu'il en pensait réellement, son énervement m'en disait assez. Croyait-il que notre avenir était en train de changer pour de bon ?
« Au moins, elle n'a plus l'air de t'en vouloir… », dis-je en tentant de trouver un point positif à leur dernière communication téléphonique. Mal m'en avait pris. Edward me dévisagea, le regard noir, et je reconnus sur son visage l'expression tourmentée qui avait été la sienne, un mois et demi plus tôt, alors qu'il luttait en permanence contre sa nature pour me garder en vie.
« Non, effectivement, répondit-il les dents serrées, maintenant, c'est moi qui m'en veux. J'aurais peut-être dû suivre ses conseils…
_ Oh, Edward, ne dis pas ça ! Ce n'est pas parce qu'Alice n'a plus de vision que notre avenir change pour autant. Je suis toujours aussi déterminée.
_ En es-tu absolument convaincue ? Tu… tu passes beaucoup de temps avec Jacob. Tu es tellement différente depuis… tu as vraiment l'air heureuse d'être avec lui. »
Nous y étions.
« Que veux-tu dire ? Est-ce que tu… Jacob se demande si tu continues à lire ses pensées, expliquai-je mais il n'y avait aucune intonation de reproche dans ma voix.
_ Et toi, Bella, cela t'inquiète-t-il ?, me demanda Edward d'une voix sourde, les sourcils froncés, as-tu une préférence ? Veux-tu que je m'explique réellement à ce sujet ou désires-tu juste m'entendre te jurer que non, je ne m'immisce jamais entre vous pour tenter de savoir à quoi m'attendre à l'avenir, alors que j'en ai le pouvoir ? »
Je n'aurais pas dû. Je n'aurais pas dû demander. Je ne voulais pas savoir. Je ne voulais pas non plus qu'il doute, cela me poussait à douter de moi.
« Excuse-moi, Edward, dis-je simplement. Tu n'as aucune raison de t'alarmer mais je ne sais pas ce que je pourrais faire pour t'en convaincre.
_ En es-tu bien sûre ? », fut la seule réponse que me fit Edward. Il me regardait avec insistance, comme s'il essayait de me faire comprendre quelque chose que je ne parvenais pas à saisir.
Je ne voulais pas me disputer avec lui, cela me rendait malade, alors je rentrai chez Charlie.

Je ne dormis pas, cette nuit-là, des pensées et des images tournaient et retournaient dans ma tête jusqu'à m'en donner le vertige. Oh, comment ne pas souhaiter parvenir à cette paix de l'esprit dont m'avait parlé Carlisle ! Au matin, je me sentis tout à fait abattue. Mon malaise se concrétisa après le petit déjeuner : une nausée me vint et je terminai rapidement à genoux devant la cuvette des toilettes, dans la salle de bains. Cela faisait longtemps que je n'avais pas été malade. Peut-être devrais-je me reposer davantage, au moins quelques jours. Je m'allongeai sur le carrelage. Sa fraîcheur me ranima et je me sentis rapidement mieux. Ce n'était sans doute rien, après tout.
J'allais tout de même prendre le temps de me relaxer un peu, si j'y parvenais. Je profitai de l'occasion pour écrire un petit mail à René : dire que j'étais un peu malade, mais que ce n'étais pas grave, que j'avais vu une baleine et que tout le monde allait très bien me paraissait constituer un ensemble de nouvelles parfaitement équilibré. Je m'installai ensuite sur mon lit avec la ferme intention d'entamer la lecture d'un livre que j'avais acheté quelques mois plus tôt et encore jamais commencé. C'était un gros volume sur la couverture duquel on voyait une jeune femme de dos. Elle était couchée sur un drap rouge, nue, un très joli dragon noir tatoué sur son épaule gauche. Mais, avant même d'avoir fini la première page, je m'étais endormie. Je fus réveillée quelques heures plus tard par le signal annonçant que j'avais reçu un nouveau mail. Je me traînai jusqu'au bureau. Décidément, je devais couver quelque chose. C'était la réponse de Renée. Je la lus plusieurs fois, tant ce qu'elle écrivait me semblait étrange.

Bella, ma chérie,

Je suis heureuse d'apprendre que tout le monde va bien et que ta cheville s'est bien remise. J'espère que tu profites de tes vacances. Je me doute que tu dois passer beaucoup de temps avec Edward. Si je ne savais pas que tu es une jeune fille extrêmement responsable et sensée, je m'inquiéterais presque un peu… mais tu es tellement plus mûre que tous ceux de ton âge, tu l'as toujours été ! Je ne doute pas des sentiments et du sérieux d'Edward non plus. Je suis convaincue que vous agissez au mieux. Soigne-toi bien si tu es malade, car il faudra que tu sois bien en forme pour la rentrée. Avoir été acceptée dans un établissement de l'Ivy League est une formidable chance !
Donne-moi de tes nouvelles bientôt,

Ta mère qui t'aime.

Il me fallut un moment pour accepter de comprendre ce que Renée me disait.
Par contre, je fus au magasin en moins de dix minutes. Où était ce fichu rayon ? Je finis par trouver plusieurs boîtes de marques différentes entre les serviettes hygiéniques et les préservatifs. J'avançais la main pour en saisir une quand une voix me fit sursauter.
« Eh, Bella, ça faisait longtemps ! Comment se passent les vacances ? »
C'était Jessica. Ma main s'abattit sur un emballage de tampons périodiques. Cela aurait pu être pire, cela aurait pu être Mike.
« Bien, bien, je ne fais pas grand chose… Et toi ? »
Jessica se mit à raconter. Je n'entendis rien, mais cela me parut affreusement long. Finalement, elle se décida à me quitter en me proposant de passer la voir si je le souhaitais, ce qui était très gentil de sa part, et si Edward me laissait un peu de liberté.
« Jamais un bon moment, hein ?, ajouta-t-elle d'un air entendu.
_ Quoi ? »
Elle me désigna la boîte de tampons du menton. Elle ne parut pas remarquer que ma main tremblait.
« Ah ! Non, évidemment. »
Dès que je fus assurée qu'elle avait quitté les lieux, je me ruai en caisse et remontai dans ma camionnette.
Arrivée dans la salle de bains, je déchiquetai l'emballage en tous petits morceaux et le fourrai dans le sac poubelle. Inutile que Charlie tombe là-dessus et fasse une attaque parce que j'avais paniqué bêtement. J'irais le porter directement dans le container à l'extérieur. Ce ne fut qu'après que je me rendis compte que j'avais besoin de l'emballage pour vérifier le résultat. J'avais l'impression d'agir en somnambule. Je finis par dénicher le bout de carton en question. Trois minutes.
Quand je revins dans ma chambre, le sac ficelé à la main, j'avais l'impression que je marchais dans du sable. Je m'assis au bord de mon lit. Comment avais-je pu, moi, faire ce que j'avais toujours considéré avec mépris et condamné ? Comment avais-je été aussi inconséquente ? Ce n'était tellement pas moi ! J'avais été la pire des écervelées, j'avais été profondément stupide. La vérité était que je n'avais pas réfléchi à cela, pas une seule seconde. Je n'avais pensé à rien, en pensant à tellement d'autres choses… Qu'allais-je faire ? Que devais-je faire ?

J'étais enceinte. Le monde s'écroulait autour de moi.