Chapitre 17 : Le fruit défendu/ Forbidden fruit

L'avant-veille, lorsque j'avais dû me rendre à l'évidence, après que le test se soit révélé positif, j'avais été tellement choquée que j'avais passé la journée enfermée dans ma chambre, à regarder bêtement dans le vide, en essayant d'envisager toutes les éventualités et toutes les conséquences de ce qui m'arrivait. Cela m'avait pris la nuit également. Charlie en avait conclu que j'étais réellement malade, d'autant plus que mon teint virait immanquablement au verdâtre chaque fois que je me trouvais en sa présence, tant mes sentiments de honte, de culpabilité et mon égarement étaient grands. Mon estomac était tellement noué que je n'arrivais plus à avaler quoi que ce soit, ce qui n'arrangeait pas mon état.
En fin d'après-midi, alors que je m'assoupissais un peu, Jacob était passé, inquiet de ne m'avoir pas vue depuis deux jours. La tête que je devais faire l'avait immédiatement alerté et il s'était attendu au pire des aveux.
« Tu ne te sens pas bien, Bella ?, avait-il demandé avec beaucoup de sérieux. Tu as… encore vu quelque chose de terrible ? »
J'hésitai un moment. Je n'étais pas trop sûre que je devais le lui dire. Mais il me semblait également qu'il avait le droit de savoir. Il était autant concerné que moi, après tout. Mais, bon sang, comment trouver les mots ? Je n'avais jamais été douée pour cela.
« Euh, non, pas de rêve, avais-je fini par répondre, accablée, et je sentais ma voix et mes mains qui tremblaient, …mais, Jake, tu devrais t'asseoir.
_ Quoi ? »
Son regard était immédiatement devenu plus dur, son ton plus agacé. Pensait-il que je voulais lui parler d'Edward ?
« Vraiment, Jacob, fais-moi plaisir, assieds-toi et détends-toi. J'ai… nous avons un problème… toi et moi. »
J'étais assise sur mon lit. Il avait tiré la chaise du bureau et, en me la désignant pour me montrer qu'il faisait ce que je lui demandais, il s'était assis, face à moi. Il avait ensuite planté son regard inquisiteur dans le mien.
« J'écoute.
_ Eh bien… il semblerait que… je sois enceinte. »
J'avais lâché la fin de ma phrase sans plus de précautions, je ne savais décidément pas comment j'aurais pu le dire autrement.
Jacob n'avait rien répondu. Sa bouche s'était ouverte en un « quoi ? » muet. Puis il m'avait considérée, l'air ahuri.
J'avais pris mon front dans ma main. Les paroles que je venais de prononcer avaient soudain donné une nouvelle réalité à la chose et je me sentais à nouveau complètement perdue.
« Déjà !
_ Quoi ?
_ Enfin je veux dire… waouh… c'est un peu tôt !… Mais je croyais que tu…
_ Oh, Jake !
_ Je n'aurais jamais pensé que tu… mais, Bella, tu es si raisonnable d'habitude…
_ Ah, vraiment ?, j'étais éberluée par cette remarque. Et quand m'as-tu vue raisonnable pour la dernière fois ? »
A nouveau, Jacob s'était tu. Ses yeux étaient écarquillés et il avait appuyé son menton dans une de ses mains qui couvrait également sa bouche. Il avait l'air de réfléchir. Je n'aurais évidemment pas dû lui dire. Il était trop jeune, il ne pourrait pas gérer une telle nouvelle. Il allait sans doute s'enfuir en courant.

Soudain, il s'était levé et était venu s'asseoir à mes côtés. Se penchant un peu, il avait humé l'air autour de moi.
« C'est bizarre, avait-il déclaré, je ne sens rien de vraiment évident.
_ Oh, Jacob Black, enfin !, avais-je explosé, stupéfaite, je te dis que j'attends un enfant et, toi, la seule chose que tu trouves à faire c'est de me renifler pour en avoir la confirmation ! »
Alors, il avait passé un de ses bras autour de mes épaules et enveloppé mes mains dans la sienne.
Il me regardait. Peu à peu ses yeux s'étaient plissés et sa bouche fendue en un large sourire.
« C'est merveilleux, Bella, je suis très heureux !
_ Quoi ?, avais-je gémi. Mais tu es complètement fou, ou complètement inconscient ma parole ! »
Il n'avait rien répondu mais me regardait toujours, l'air vraiment réjoui, un grand sourire aux lèvres.
Un instant, j'avais pensé à m'enfuir moi-même. Je n'aurais décidément pas dû lui dire, c'était pire que tout ce que j'avais pu imaginer. Pourtant, au fond de moi, quelque chose s'était bizarrement senti rassuré par l'attitude de Jacob, et je percevais mon cœur qui commençait à battre, un peu plus vite qu'il ne le faisait déjà. Non, ce n'était pas raisonnable. Il fallait absolument se montrer réaliste.
« Mais, Jacob, tu… tu n'as même pas dix-huit ans ! Tu n'envisages pas sérieusement… tu es trop jeune, voyons ! Je suis trop jeune !
_ Bella, avait-il repris sur un ton très calme et presque un peu amusé, apparemment, nous ne sommes pas trop jeunes, contrairement à ce que tu dis. Enfin, moi je ne me sens pas trop jeune en tout cas. J'ai l'impression d'avoir déjà assez vécu pour mon âge. Si c'était un réel problème pour toi, rien ne t'empêchait… Moi, je crois que tu l'as fait exprès. »
J'étais restée bouche bée. Comment pouvait-il affirmer une chose pareille ? Il ne savait pas combien j'avais été angoissée à son sujet à cause de mes rêves, au point de ne plus penser à rien d'autre ces dernières semaines, combien je craignais encore… Il ne savait pas combien j'avais toujours désiré être à Edward, et seulement à lui, depuis le début. Les choses n'auraient jamais dû se passer ainsi ! La vie… la vie était tellement compliquée, décidément !
« Je dois aller à l'Université, Jake, avais-je riposté en tentant de me montrer rationnelle, tu dois… finir le lycée !
_ Tu parles ! Tu avais décidé de te marier et de te laisser changer en vampire le plus rapidement possible, non ? Mais il me semble que tu n'en avais pas tellement envie, finalement… Tu devrais le dire à Edward. Je peux m'occuper de toi aussi bien que lui. Nous serons heureux ensemble, tu sais… »
Pourquoi Jacob disait-il toujours ce que je ne voulais pas entendre ? Pourquoi se montrait-il toujours aussi sûr de lui dans ces cas-là également, toujours si arrogant ? Si Edward savait exactement ce que je ressentais pour Jacob après avoir pu capter ma pensée quelques secondes, Jake ignorait tout, en revanche, de la profondeur de mes sentiments pour Edward. Il cherchait toujours à les minimiser ou à les occulter, mais c'était tout à fait impossible. J'avais essayé de maintenir ma position, entre eux deux, de maintenir l'équilibre, en restant humaine, en ne faisant rien et en ne prenant aucune décision. Ce temps était révolu, l'équilibre était rompu.
« Tu délires complètement, Jake… Tu crois pouvoir assumer une vie de famille ? Tu ne gagnes même pas ta vie ! Ni moi !
_ Ce n'est qu'une question d'années. Je peux travailler un peu après le lycée, toi aussi… Billy serait ravi, il nous aiderait, on a l'habitude de veiller les uns sur les autres dans la réserve. Ton père aussi, je suis sûr…
_ Mais, vous autres Quileutes, n'avez donc aucun sens commun ?
_ Nous avons au moins celui de la famille et des choses… naturelles, contrairement à vous autres, apparemment ! »
Le ton était monté mais il tenait toujours fermement mes mains. J'étais abasourdie. Ma bouche s'ouvrait et se fermait. Je ne savais plus quoi dire. Je soupirai.

Subitement, son irritation s'était effacée. A nouveau il avait souri. Ses yeux pétillaient, comme ceux d'un enfant le matin de Noël.
« Quand même, je n'en reviens pas… c'est vraiment formidable ! »
Sa main s'était posée sur ma joue. Il s'était approché et m'avait embrassée. Je ne savais plus quoi faire. Je n'arriverais à rien, il ne voulait pas comprendre.
« Tu ne devrais pas t'emballer de toute façon, Jacob… ce n'est que le début, il se peut que… enfin, il arrive souvent… les fausses couches sont fréquentes, je veux dire.
_ Mmh…, avait-il seulement répondu d'un air incrédule, le regard toujours brillant et les lèvres serrées, je n'ai pas l'impression que cela se produise si fréquemment chez les Quileutes… enfin, pour les Transformateurs en tout cas.
_ Quoi ? »
Jacob venait de ruiner ma dernière illusion. Devant mon expression défaite, il avait ri. J'avais même eu l'impression qu'il était fier. Ses bras m'entouraient, son regard m'englobait totalement. Déjà il se montrait protecteur, presque possessif. J'avais la sensation d'être… un territoire jalousement gardé. Déjà, je ne m'appartenais plus.

Il avait porté une de mes mains à ses lèvres, l'avait embrassée, puis il s'était levé et avancé vers la fenêtre.
« Charlie arrive, avait-il dit en regardant au-dehors.
_ Oh, m'étais-je lamentée, pauvre Charlie, je ne peux pas lui faire ça ! Je me sens si mal !
_ Tu l'as déjà fait, tu sais…, avait-il répliqué sur un ton un peu moqueur mais toujours joyeux alors que j'entendais la porte d'entrée se refermer en bas. Tu es juste… enceinte, Bella, ce n'est pas la fin du monde, voyons. Je dirais même que c'est… le contraire ! »
Juste enceinte, hein ? Jacob avait le don de m'exaspérer avec ses remarques confondantes de vérité profonde et de positivisme à toute épreuve.
« Que vas-tu faire ?, avait-il demandé avec une légère inquiétude cependant.
_ Je… je n'en ai aucune idée.
_ Tu ne penses quand même pas…
_ Je ne sais pas, Jake. »
Ma voix tremblait encore. Je ne voulais pas le blesser, mais je devais être sincère.
« C'est à moi de décider.
_ Je n'en suis pas sûr, avait-il affirmé d'une voix blanche en plongeant son regard sombre dans le mien. »
A cet instant la porte s'était ouverte. C'était Charlie.
« Salut Bella. Salut Jake, tu viens voir la malade ? Alors, comment tu te sens, fillette ?
_ On dirait que ça va, avais-je répondu avec un pauvre sourire, mais je me rendais bien compte que je devais pâlir encore en regardant Charlie.
_ Tu devrais faire attention, Jake, elle est peut-être contagieuse !, s'était-il exclamé en pointant sur moi un index accusateur et en prenant un ton menaçant. Il n'était évidemment pas sérieux.
_ Oh, je crois que je ne crains rien, moi…, avait répondu Jacob dans un sourire sympathique et confiant qui m'avait consternée tout à fait.
_ Ah ? Bon. Tant mieux alors. »
Charlie n'avait pas vraiment saisi la remarque -à moins qu'il ne l'ait mise sur le compte de la résistance exceptionnelle de l'Indien- mais peu lui importait, apparemment, et il était ressorti en refermant la porte.
Au bout de quelques secondes, Jacob s'était avancé vers moi. Je m'étais levée et il avait posé ses mains sur mes épaules. Elles avaient glissé le long de mes bras et avaient saisi mes doigts. Puis il m'avait serrée dans ses bras.
« Réfléchis bien à ce que je t'ai dit, Bella, tu verras que j'ai raison. Je t'aime et je suis vraiment heureux aujourd'hui. Repose-toi, je reviens bientôt », avait-il murmuré en déposant un baiser sur le sommet de mon crâne.

Je ne m'étais pas vraiment reposée… je n'avais quasiment pas dormi de la nuit. Par contre, j'avais beaucoup réfléchi, effectivement. Sans parvenir à trouver de solution. Je m'étais aussi demandée comment j'allais présenter les choses à Edward. J'avais tellement besoin de son avis, de son conseil, peut-être, de son aide, de sa tendresse… Mais, la dernière fois que nous nous étions vus, il était déjà si contrarié ! Je n'avais pas osé aller le voir depuis. J'avais si peur ! Si peur qu'il me rejette. Si cela se produisait encore, j'en mourrais sûrement. Il avait toutes les raisons de le faire, pourtant.
Et ce rêve, maintenant. Que me disait-il que je ne savais déjà ? Les Volturi avaient décidé que je devais mourir. Ce n'était pas bien nouveau. Et ils envoyaient Jane pour m'éliminer, ce qui, apparemment, la réjouissait tout à fait. Mon rêve me disait aussi très clairement que j'hésitais entre deux routes, ce dont je n'étais que trop consciente. Cependant, certaines choses me semblaient beaucoup plus confuses. Une intense sensation de désespoir m'avait envahie peu avant que je ne m'éveille, de désespoir et d'abandon. Je m'étais sentie tellement seule ! Si seule que j'en avais presque accepté de mourir finalement… et je ne comprenais pas pourquoi. Dans ma vision, j'avais glissé imperceptiblement d'une possibilité à l'autre, je l'avais bien perçu, de ma vie avec Edward à celle avec Jacob, et pourtant j'allais toujours mourir. Rien ne semblait satisfaire les Volturi. Etait-ce parce que nous n'étions pas allé assez vite ? Devais-je devenir vampire le plus rapidement possible afin d'éviter cela ?
Je ne le pouvais pas. Il fallait que je me rende à l'évidence. A présent, les choses avaient changé. Devenir vampire impliquait… d'autres sacrifices, qui ne dépendaient plus seulement de moi, Jacob avait raison. A moins que je ne décide d'en porter seule la responsabilité. L'idée était affreuse. Je ne pouvais m'y résoudre. Et pourtant, il le faudrait sûrement. Qu'allait dire Edward ? Il allait m'y pousser sans doute. S'il tenait vraiment à moi, il me demanderait de le faire.
Oh, j'allais vraiment devenir folle !

J'étais retournée dans ma chambre et m'étais assise au sol, le dos appuyé contre le mur. Je cognai à plusieurs reprises ma tête contre la cloison. Si seulement je pouvais arrêter… d'être moi ! Il fallait… il fallait que je trouve une solution, il fallait que je réagisse ! En adulte.
Qu'est-ce qui était le plus important ? Le moment était venu de se poser la question sans détour, et d'y répondre honnêtement, en véritable accord avec soi-même, en écoutant, au fond de son cœur et de son âme, la vérité qui ne demande qu'à s'exprimer.

Je me levai donc et m'habillai rapidement. Je devais absolument aller voir Edward.