Chapitre 18 : Aveu/ Truth

Lorsque j'approchai de chez les Cullen, j'hésitai, cependant. J'étais dans les bois, sur le chemin privé qui menait à la villa, je pouvais encore faire demi-tour. Je coupai le moteur. Appuyant ma tête sur le volant, j'essayai pendant quelques minutes de rassembler mes idées.
Un coup à la vitre de ma portière me fit sursauter. C'était Edward. Malgré la distance, il avait pu m'entendre arriver… Je baissai la vitre.
« Qu'est-ce que tu fais, Bella ? Tu ne te sens pas bien ?
_ Si… je… je venais te voir justement… »
Il fit le tour de ma camionnette et s'installa à mes côtés.
« Eh bien, allons-y ! », déclara-t-il avec un petit sourire légèrement inquiet.
Edward avait l'air détendu, il ne m'en voulait pas pour notre dernière discussion. Il ne m'en voulait pas encore pour celle qui allait avoir lieu. J'essayai de profiter de ces quelques minutes de répit.
« Tu as pris un petit déjeuné ce matin ? Tu n'as pas très bonne mine… », demanda-t-il alors que nous avions passé la porte et que j'enlevais ma veste, la mort dans l'âme.
« Euh, non, je… n'ai pas très faim, je suis… un peu malade depuis quelques jours…
_ Eh bien, justement, il faut manger quelque chose. »
Il prit doucement ma main, m'entraînant vers la cuisine. Je n'avais pas ressenti cette sensation, celle d'être une poupée fragile qu'il voulait protéger et traiter avec la plus grande délicatesse, depuis bien longtemps. Elle me replongea soudain dans mes souvenirs. Je revis le jour où, pour la première fois, il m'avait présentée à sa famille. J'avais été tellement émue d'être à ses côtés, qu'il tienne ma main… Chacun de ses gestes, de ses regards, manquait de me faire défaillir ; mon jeune cœur battait de manière effrayante dès qu'il était un peu trop près de moi... Il avait été si tendre ! Il était amoureux alors, follement et totalement, tout comme je l'étais, pour la première fois de ma vie. L'étions-nous toujours de la même manière ?
Pendant que je glissais dans ces pensées, Edward avait disposé devant moi un verre de jus d'orange, une petite brioche et une jolie coupelle contenant de la confiture. Je ne pensais vraiment pas que je pourrais manger quoi que ce soit. Pourtant, essayer d'avaler quelque chose me permettait de gagner du temps avant… de ruiner définitivement cet agréable moment.
« Je suis allé chasser, avec Emmett et Rosalie, hier. Nous sommes revenus cette nuit.
_ Ah ? »
Je comprenais mieux pourquoi il avait l'air si calme et décontracté. Pourrait-il le rester ?
« Je suis passé te voir, un peu avant l'aube. Tu dormais… mais tu avais l'air de faire un cauchemar. Je ne savais pas si je devais te réveiller ou te laisser… »
Ainsi, il était venu me voir. Je baissai mes yeux sur la brioche. Machinalement, j'en détachai un bout, l'avalai. Edward me regardait, tendrement. Mon estomac réagit. En fait, j'avais faim. J'avais très faim. Mais j'avais peur aussi.
« As-tu encore rêvé ? »
Il allait falloir… il allait falloir que je lui dise…
« Justement, Edward, c'est pour ça que je suis venue. »
J'avalai une gorgée de jus d'orange pour dégager ma gorge serrée. Edward me regardait, de manière plus grave à présent, il attendait que je parle.
« J'ai rêvé de Jane. Elle venait pour me tuer, pour nous tuer. Parce que… parce que je n'avais pas encore été transformée. »
Edward fronça les sourcils.
« Quand cela se passait-il ? Le sais-tu ?
_ Non… c'était… c'était assez confus. »
Devais-je mentionner la taille de mon ventre ?
« Il y avait un autre vampire avec elle. Elle l'appelait Giacomo. »
Edward haussa les épaules. Il était vrai que ce détail n'avait pas grande importance. Je gardai pour moi ce qu'ils m'avaient fait subir.
« Tu veux une autre brioche ?
_ Non, merci. C'est bien déjà. »
Je finis le jus d'orange. Edward me sourit comme pour m'encourager, puis son regard se posa sur moi avec une telle intensité, une telle affection mêlée de détresse que j'eus le sentiment de me liquéfier sur ma chaise.
« Ils m'emmenaient dans la forêt, dans une cabane écroulée. Je ne sais pas où elle se trouve.
_ J'essaierai de voir ça, répondit-il en hochant la tête d'un air plus sombre. »

A cet instant, il y eut un grand silence, qui se prolongea plus que je ne pouvais le supporter.
Edward avait pris mes mains. Ses yeux cherchaient dans les miens la raison de mon trouble sans doute. Ma bouche s'ouvrit et j'aspirai une grande bouffée d'air, comme on le fait entre deux sanglots.
« Edward… je suis enceinte », soufflai-je en m'efforçant de me faire entendre.
L'expression de son visage ne changea pas. Il ne lâcha pas mes mains. La pièce, la villa et le monde ne disparurent pas aussitôt comme je m'y étais attendue. Tout resta exactement à sa place. Seul, mon cœur battait à mes oreilles et dans ma gorge, avec d'intenses soubresauts qui impulsaient dans mes veines une chaleur cuisante. Je sentais battre mon coeur jusque dans le bout de mes doigts. Je savais qu'Edward le percevait. Je ne pouvais rien y faire.
Nous restâmes longtemps nos regards accrochés l'un à l'autre sans rien dire. J'explorais le sien avec anxiété, m'attendant à y voir soudain s'allumer l'étincelle qui annoncerait l'explosion. Je m'apprêtais à la subir. Mais rien. Doucement, comme mon visage devait avoir pris malgré moi une expression muette d'incompréhension, Edward embrassa mes mains. Mes yeux s'écarquillèrent tout à fait. Il ne sourit pas, mais ses sourcils se rejoignirent en une pointe et sa bouche fit une moue qui signifiait que je ne devais pas m'inquiéter. Son air se voulait clairement réconfortant ! Je devais paraître toujours aussi décontenancée car il expliqua :
« C'est… normal ? Non ? Quand on est… vivant, quand on est… humain, ce sont des choses qui arrivent. Tu… es heureuse ? »
J'étais atterrée. Il s'en était douté ? Il savait ? Comment ?
« Tu… tu pourrais avoir l'air surpris, au moins.
_ Tu veux que j'aie l'air surpris ? »
Mon cœur avait recommencé à tambouriner dans ma poitrine, mais la peur que j'avais ressentie jusqu'à présent se changeait progressivement en colère.
« Tu le savais ?
_ Non. Mais comme je te le dis… c'est dans l'ordre des choses.
_ Bon sang !
_ Bella ! Qu'est-ce qu'il te prend ?, répondit-il d'un ton plus ferme. Tu voudrais me faire croire que tu pourrais être assez stupide pour ne pas y avoir pensé toi-même ? »
Encore ! Mais pour qui me prenaient-ils tous les deux ?
« Mais je n'y ai pas pensé du tout !, explosai-je. Je n'ai pensé à rien et tout… a filé. Pourquoi cela serait-il entièrement de ma faute ? J'ai juste… "débranché", parce que je n'en pouvais plus, parce que ma vie est… insupportable, parce que je deviens totalement dingue à faire de plus en plus fréquemment des rêves pleins de sang et de morts, parce que j'ai peur, tellement peur, en permanence, pour ceux que j'aime, pour moi, parce que je ne contrôle vraiment rien, que je ne sais plus qui je suis au fond de moi, parce que… »
Je m'entendais débiter tout ce que j'avais sur le cœur en véritable spectatrice de moi-même. J'entendais ma voix qui criait et s'étranglait dans ma gorge. J'allais faire une crise de nerfs. Je le sentais, bien que cela ne me fût jamais arrivé. J'étais tellement dépassée par tout, j'avais tellement l'impression de me retrouver dans un piège duquel je ne pouvais plus m'échapper ! J'avais envie de tout casser et de disparaître.
Edward l'avait compris, il s'était levé et avait fait le tour de la table. Il m'avait prise dans ses bras et me serrait contre lui. Je lui donnais des coups sans le vouloir vraiment.
Bientôt, je perçus une voix. Mes cris avaient attiré Esmé.
« Qu'y a-t-il ?, avait-elle demandé de son timbre doux et tendre. Bella, chérie, viens ! Ne reste pas ici, viens dans le salon ! »
Edward m'avait lâchée alors qu'Esmé passait son bras autour de ma taille et me conduisait hors de la cuisine. Elle voulut me faire asseoir dans le grand canapé mais je ne pouvais pas me détendre, je ne pouvais pas me calmer.
Esmé caressait tendrement mes cheveux. Elle était si maternelle ! J'aurais tellement voulu, en cet instant, pouvoir me blottir dans les bras de ma mère, de René. Qu'elle me dise quoi faire, qu'elle me pardonne, qu'elle m'assure qu'elle m'aimerait toujours. Mais Renée n'était pas là. Il valait sans doute mieux qu'elle ne soit pas là. Alors, je me serrai dans les bras d'Esmé qui m'accueillit contre sa poitrine avec bienveillance.
Sans que je m'en sois rendue compte, Rosalie et Emmett nous avaient rejoints.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
C'était la voix de Rosalie, assez discrète et inquiète cependant.
« Bella est enceinte », répondit simplement Edward.
Je ne fus pas choquée par sa réponse. C'était vrai. Les Cullen ne se faisaient pas de cachotteries inutiles.
Je fondis cependant en larmes contre le cou d'Esmé.