Chapitre 20 : Prise de conscience/ Awareness
Esmé et Rosalie m'entraînèrent hors de la pièce. Je tremblais. Jetant un dernier coup d'œil en arrière, je vis cependant que l'ours avait reposé ses quatre pattes au sol. J'espérai que Jake trouverait la force de se contrôler et que l'affrontement ne se poursuivrait pas. J'étais choquée de la violence qui se dégageait de l'animal qu'il était devenu quelques instants plus tôt. Il me faisait peur. Encore une fois, j'étais la cause de sa colère et de la douleur qui en était à l'origine. Moi… mais plus seulement moi, je le comprenais. Jacob m'avait juré qu'il me laisserait libre pour le restant de mes jours lorsque j'étais allée lui parler après l'attaque de Victoria et de ses nouveaux-nés, quand il m'avait demandé de l'épouser. Et maintenant… la situation n'était plus la même. Il avait davantage à défendre que son amour d'homme-loup imprégné de la jeune femme que j'étais. A présent, il y avait autre chose, de bien plus important pour lui, je le sentais. Qu'allais-je faire ? Je ne pouvais pas, je ne voulais pas le faire souffrir encore davantage.
Esmé m'avait fait entrer dans une chambre à la décoration claire et douce. Je m'étais assise au bord du lit, elle s'était installée près de moi et tenait ma main, Rosalie restait debout, appuyée à une commode en bois blond.
« Ne t'inquiète pas, Bella, tout ira bien, souffla Esmé dans un sourire, ils vont s'expliquer. Jacob se contrôle très bien, il a de grandes capacités, il va s'apaiser. »
Je lui rendis son sourire, même si je ne savais plus trop à quoi il pouvait bien me servir de sourire encore. Une seconde plus tard, un fracas nous parvint, légèrement assourdi par la distance et les portes que nous avions refermées derrière nous, immédiatement suivi d'un bruit de verre brisé. Esmé ne parut pas y prendre garde.
« J'ai beau ne l'avoir jamais apprécié, déclara Rosalie, je comprends parfaitement la réaction de Jacob Black. Sérieusement, Bella, tu ne comptes pas… renoncer à ton enfant ? »
Rosalie me regardait à présent, bien en face, son visage parfait figé en une expression dure et froide qui contrastait avec le timbre nerveux de sa voix.
« Non, Rose, répondit Esmé, Bella ne fera pas ça… elle est juste… extrêmement bouleversée. Il faut lui laisser un peu de temps.
_ J'ai peur que nous n'ayons pas de temps, murmurai-je, et je ne veux pas… je ne veux pas qu'il arrive quoi que ce soit à Edward… ou à aucun d'entre vous.
_ Nous savons nous défendre, reprit Rosalie. Nous pouvons te protéger… pendant assez longtemps sans doute… nous pouvons te cacher. »
J'étais surprise par sa réaction. Elle n'avait jamais eu pour moi d'affection particulière. D'ordinaire, seule sa famille lui importait et elle semblait soudain si impliquée ! Je lui avais déjà vu cet air concerné, pourtant, quelques semaines plus tôt, dans mon premier rêve. Je l'avais vue se préoccuper de moi, me soigner, me veiller, parce que j'attendais... Renesmée, mon enfant et celui d'Edward, cette impossible hybride de nos deux natures. Mais dans le monde réel, pourquoi se serait-elle intéressée à la descendance de la simple humaine que j'étais, à celle de Jacob ? De toute évidence, elle méprisait les Transformateurs, ils ne m'avaient jamais semblé être pour elle beaucoup plus que des chiens.
« Rosalie, tu ne devrais pas… te préoccuper de moi, articulai-je, ce qui m'arrive… n'est pas votre affaire.
_ Si Edward pense que c'est la sienne, alors c'est aussi la nôtre, articula-t-elle. Et puis, Bella… tu ne rends pas compte de cette chance que tu as ! Je te giflerais, si je m'écoutais, d'avoir osé penser une seule seconde que tu pourrais choisir de tout abandonner… que tu pourrais choisir la mort ! »
Rosalie se tenait au-dessus de moi, les poings serrés. J'imaginai que la gifle risquait effectivement de partir à tout moment. Elle serait douloureuse, donnée par cette main de statue, mais je la méritais et peut-être m'aiderait-elle à me réveiller de ce cauchemar. La belle vampire blonde soupira longuement puis plia les genoux pour se mettre à ma hauteur. Elle planta son regard de miel dans le mien et prit ma main.
« Bella, tu dois te rendre compte qu'il n'y a rien… rien, tu m'entends ?, de plus important que ça. Que cette vie que tu portes. C'est la seule raison d'exister de tout être. Nous… nous ne sommes que des ombres… absurdes. »
Les paroles de Rosalie m'émurent profondément. Je regardai Esmé. Elle avait tendu la main et caressait l'ovale du visage de sa fille, très tendrement. Nous restâmes ainsi un moment. Rosalie ne lâchait pas ma main, m'observait avec une telle volonté de me persuader, une telle détermination, que je ne pouvais pas détourner les yeux. Aucun bruit ne se faisait plus entendre dans le reste de la maison.
La porte s'ouvrit lentement. Edward pénétra dans la chambre. Il paraissait à nouveau très calme, comme si rien de bien important ne s'était passé.
« Jacob est parti, expliqua-t-il, il y a… un peu de casse. »
Rosalie et Esmé se détachèrent doucement de moi et sortirent. Edward s'assit à mes côtés.
« Carlisle a pu le rassurer. Je lui ai parlé des Volturi et du coup de fil d'Alice, reprit Edward.. Il est allé chez Sam… Il a dit qu'il viendrait te voir, plus tard, dans l'après-midi… je crois qu'il ne va plus te quitter une minute maintenant.
_ Il est effectivement très… encore plus possessif que d'habitude !... depuis qu'il sait.
_ Je peux le comprendre. A sa place…, il s'interrompit,… en fait, je le comprends tout à fait.
_ Son attitude m'inquiète. Il a eu l'air capable d'une telle violence tout à l'heure ! Je ne l'avais jamais vu comme ça.
_ Tu savais qu'il pouvait se changer en autre chose qu'en loup ?, demanda Edward visiblement intrigué.
_ Il m'a montré qu'il pouvait se changer en renard, il y a trois jours, et je n'ai pas eu l'occasion de t'en parler… Il disait que c'était sans intérêt… mais je ne savais pas… Il m'a dit qu'il n'arrivait pas à autre chose. Cet ours était effrayant !
_ Je crois que c'était plutôt un grizzli… mais Emmett n'a pas eu l'air de le trouver à son goût. Il lui a quand même prêté quelques vêtements pour qu'il puisse repartir. »
Malgré mon abattement, je souris.
« Jacob est très doué, avait repris Edward en plissant les yeux.
_ Je sais, acquiesçai-je. Et il a encore beaucoup à découvrir, il me semble. »
Je repensai à l'angoisse qui m'avait oppressée ces dernières semaines. Aux craintes que j'avais eues concernant Jacob à cause des affreuses images des mes rêves.
« Oh, Edward !, m'exclamai-je, je ne veux pas lui faire de mal, je sais bien qu'il a peur que je… ça le tuerait ! Mais, d'un autre côté, je refuse de mettre ta vie en danger, alors, je dois sans doute m'y résoudre… Je ne sais plus quoi faire ! Je devrais peut-être partir, vous seriez mieux sans moi.
_ Ne dis pas de bêtises, Bella !, souffla Edward en m'enlaçant. Et puis ce serait bien inutile, les Volturi te retrouveraient, où que tu sois, et d'autant plus facilement si tu es seule.
_ Il vaudrait mieux que je disparaisse tout à fait, alors… Tu devrais tout simplement me tuer, Edward. Je préfèrerais… que ce soit toi. Tout serait fini, il n'y aurait plus de problème pour personne. »
Edward me considéra avec gravité. Il vit que j'étais sérieuse, que je pesais mes paroles. Il comprit que mon désespoir était total. Alors, son visage prit une expression alarmée.
« Tu ne peux pas envisager une chose pareille, Bella, insista-t-il en me serrant plus fermement, je ne peux pas… ta vie est tout ce qui m'importe… et celle que tu portes également à présent… ce serait monstrueux. Longtemps, j'ai refusé l'idée d'avoir à prendre ton âme en faisant de toi un vampire, je ne pourrais jamais accepter l'idée d'en prendre plusieurs ! Et je ne pourrais pas supporter de te perdre à jamais. »
Je savais qu'il disait la vérité, qu'il parlait avec son cœur. Jamais Edward n'achèverait définitivement ma vie, ni pour sauver la sienne, celle de sa famille ou de qui que ce soit, ni même si je le lui demandais. Les paroles que Rosalie avaient prononcées un moment plus tôt retentirent à mes oreilles : « … Tu pourrais choisir la mort… », avait-elle dit. Bien entendu, ce n'était pas ce que ses mots avaient voulu signifier mais… ils résonnaient à présent dans mon esprit avec un sens nouveau. Sans doute était-ce la solution. C'était certainement la solution. Edward ne pouvait pas suivre le fil de ma réflexion, et c'était mieux ainsi. Il essaya à nouveau de me détendre en me montrant avec humour que ma demande était absurde.
« Tu te rends compte… si je faisais ce que tu me demandes ? Il faudrait ensuite que je tue Jacob, puis toute la meute, et d'autres Quileutes viendraient encore protester sans doute. Trop d'âmes pour moi, je ne me le pardonnerais jamais ! »
Je lui souris, mais il comprit que j'étais profondément triste et que rien ne pourrait plus me détourner de ce sentiment. Je souffrais intensément. Pourtant, au fond de moi, j'étais déterminée.
Comme s'il avait perçu également le néant qui s'ouvrait devant nous, Edward glissa soudain sur le sol et se mit à genoux devant moi, son front appuyé au mien, ses mains enserrant les miennes.
« Bella… je voudrais… Il se peut effectivement que nous disparaissions tous si les Volturi nous condamnent. Ils sont vraiment nombreux et personne ne soutiendra notre cause car nous avons enfreint les lois. Promets-moi… je sais que l'idée te déplaît… mais je voudrais que tu acceptes de m'épouser... avant. »
J'ouvris la bouche pour protester. Je devais lui dire qu'il était insensé, que c'était impossible, que je ne comprenais pas comment il pouvait encore vouloir de moi comme épouse alors que je…
« Ecoute-moi, Bella, poursuivit-il en posant un doigt sur mes lèvres. Si la mort vient pour nous, pour moi, je voudrais qu'elle nous trouve unis. Unis par un serment solennel, dans lequel j'ai foi. Je n'ai pas pu, en cette vie, m'unir à toi, réellement, alors que je l'aurais tant voulu. Alors, je souhaiterais que nos âmes le soient, si jamais il se trouve que j'en aie encore une, je désire véritablement qu'elle soit à toi. Comprends-tu cela ? »
Je fermai les yeux. Je comprenais, oui. C'était la demande d'un condamné.
On frappa doucement à la porte.
« C'est Carlisle », annonça Edward dans un soupir.
Le docteur Cullen entra.
« Je venais voir comment tu te sens, Bella. Esmé est très inquiète.
_ Je me sens… bien, mentis-je. Juste une certaine nausée, régulièrement, mais… c'est normal, je suppose.
_ Oui. Enfin, non. Tu as la nausée parce que ton corps voudrait que tu manges davantage. Il faut le faire. Régulièrement.
_ Ah ? »
J'étais tellement loin de ces préoccupations à présent. Manger, se reposer… A quoi bon ?
« Jacob nous a tous beaucoup impressionnés tout à l'heure, reprit le médecin, c'est tout à fait remarquable… »
Je ne savais pas s'il était sincère ou s'il essayait de se montrer gentil envers Jacob qui devait avoir pourtant saccagé son salon. Le docteur Cullen était néanmoins d'un caractère à s'émerveiller toujours des dons particuliers de chacun et il respectait vraiment les individus. C'était quelqu'un de bien. Quelqu'un qui ne devait pas disparaître. A nouveau, je glissai dans mes obscures pensées.
« Oui, répondis-je machinalement, Jake est impressionnant. Un peu trop, même…
_ Tu devrais te reposer davantage, Bella, poursuivit Carlisle. Je veux te dire… nous sommes tous très heureux, et de manière réellement sincère, de ce qu'il t'arrive. Tu sais que nous respectons la vie, nos choix en sont la conséquence. Elle est un vrai miracle. Nous t'aimons, Bella, et je sais qu'Edward t'aime. Il t'aime au-delà de ce que tu peux envisager… Si tu t'interrogeais à ce sujet, sache que cela ne change rien pour nous, bien au contraire. Nous nous sentons même le devoir de te protéger à présent. »
Les paroles du médecin, si généreuses et bienveillantes, déclenchèrent en moi une nouvelle vague de désespoir mêlé de cuisants remords.
« Vous avez raison, dis-je en me levant, je vais rentrer et me reposer. Je vais manger et… je te verrai ce soir Edward ?
_ Oui, bien sûr. »
Je quittai la villa des Cullen après avoir embrassé Esmé. Elle me serra longuement dans ses bras et, percevant son émotion, je faillis me remettre à pleurer à chaudes larmes. Mais non, à présent je ne pleurerais plus. J'avais enfin compris ce qu'il me restait à faire, je n'aurais plus de larmes.
Rosalie me suivit du regard jusqu'à-ce que j'aie passé la porte. Elle n'avait pas besoin de gestes démonstratifs. Elle m'avait tout dit. En quelques phrases.
J'agissais en somnambule. Charlie n'était pas à la maison. Il ne rentrerait pas avant la fin de la journée, comme à son habitude. J'allais passer la soirée avec lui, je lui cuisinerais quelque chose de bon, il serait content. Il garderait un bon souvenir de nos derniers moments ensemble.
Une nouvelle nausée me vint alors que je réfléchissais à tout cela, debout dans le salon, et je décidai de manger quelque chose, suivant les conseils du docteur Cullen. J'avais besoin de pouvoir continuer à agir et réfléchir sans difficulté supplémentaire. J'envisageais que l'effet serait sans doute pire que ce qu'on m'avait laissé espérer, pourtant, après quelques bouchées, le malaise disparut effectivement.
Je montai ensuite dans ma chambre. Il fallait que je rassemble mes idées, je devais être… efficace. Je voulus écrire à Renée, pour lui dire… quelques petites choses banales, et puis que je l'aimais aussi, je ne le lui avais jamais assez dit. Oh, mon Dieu, je n'allais plus la revoir ! Jamais. Cette idée était affreuse à supporter. J'envisageai le moment où on lui apprendrait la nouvelle. Elle serait effondrée. J'allais encore faire du mal autour de moi. Mais il ne fallait pas que je pense à cela. Ce qui se passerait ensuite ne devait pas me faire fléchir.
Devais-je mettre de l'ordre dans mes affaires ? Je ne possédais pas grand chose. Tout serait vite rassemblé, lorsqu'il le faudrait. Rien de secret à faire disparaître, tout ce qui avait été secret dans ma vie continuerait d'exister après moi, c'était ce que je désirais le plus. Enfin, presque tout. Je m'apprêtais à devenir une meurtrière en quelque sorte… cependant, le fait que je paye ce geste de ma propre vie était la seule chose qui me permettait d'arriver à l'accepter.
