Chapitre 23 : Tragédie/ Tragedy
Au bout d'un moment, je perçus le bruit d'un moteur : c'était la Volvo d'Edward. Quelques secondes après, j'entendis la porte d'entrée qui se refermait.
« Bella ? »
Quand il m'aperçut, son visage prit une expression alarmée.
« Que s'est-il… ? »
Il lança un coup d'œil à Johnny qui le salua de la tête en reculant, visiblement gêné par l'impression que lui procurait Edward.
« Oh, Edward ! Charlie est dans la forêt, il y a eu des coups de feu… il poursuivait quelqu'un qui s'est introduit ici. Vas-y ! Va voir… »
Il interrogea mon regard affolé durant quelques secondes, puis disparut rapidement entre les arbres.
Johnny n'intervint pas. Il balayait l'horizon de ses yeux noirs, attentif au moindre bruit. Il guettait l'arrivée des collègues de mon père.
Quand le camion, suivi de quelques voitures, déboucha au coin de la rue, il s'empressa d'aller au devant d'eux. Plusieurs policiers armés pénétrèrent dans la forêt, ainsi que quelques hommes de la brigade des secours. Pourquoi fallait-il que je reste sur place ?
J'allais me lancer à leur suite, quand je vis Edward réapparaître entre les arbres. Je bondis au-devant de lui.
« Tu as vu Charlie ? Que s'est-il passé ? »
Edward s'avança vers moi.
« Edward ? »
Il ne répondit rien, écarta les bras, et les referma autour de moi.
« Mais… »
Il me serra fort. Très fort.
Pourquoi ne disait-il rien ?
Tout à coup, je compris.
« Oh, non… Non. »
Mes jambes ployèrent. Edward me retint.
« C'est impossible !... Non ! »
Je tombais en morceaux.
Mon cœur se glaça.
Je me crispai contre Edward.
« Il faut que tu… tu dois…
_ Il n'y avait plus rien à faire, murmura très doucement Edward qui avait compris ma demande. Il était déjà parti.
_ Oh, mon Dieu, non !... »
Ce qui se passa ensuite ne me parut plus très réel. Il me semblait que me tête allait exploser. Edward continuait de me serrer contre lui.
Des hommes passaient et repassaient près de nous, silhouettes floues et anonymes. Je reconnus cependant quelques visages. On parla à Johnny. Je vis passer une civière. On m'éloigna.
Quand le calme fut revenu, le docteur Cullen posa sa main sur mon épaule.
« Bella. Il va y avoir beaucoup de choses à régler. Je peux m'en charger mais j'aurai sans doute besoin de toi à un moment ou à une autre, tu es la plus proche famille. Nous allons t'aider, ne t'inquiète pas. Bella, tu m'entends ?
_ Oui. Oui, Carlisle, merci.
_ Edward, il vaudrait mieux emmener Bella chez nous. Peut-être devrais-tu prévenir sa mère aussi.
_ Bien sûr. »
Edward ne me lâcha pas une seconde. Il me fit monter dans sa voiture, et me conduisit à la villa, dans les bois.
Il appela René, je n'aurais pas pu le faire.
« Ta mère prend le premier avion, m'annonça-t-il.
_ D'accord. »
C'était irréel. Cette journée était une erreur. Le cours des événements s'était trompé, il allait faire marche arrière, il le fallait, les choses ne pouvaient pas être ainsi !
Edward s'assit à côté de moi et m'attira contre lui.
Au bout d'un moment, il demanda :
« Que s'est-il passé, Bella ? Qui t'a agressée ?
_ Max. L'homme de mon rêve. C'étaient les Volturi. Il avait l'air drogué, et Jane l'avait payé.
_ Il t'a fait du mal ?
_ Non… Il m'a juste frappée. Il avait un couteau, il voulait… Je me suis défendue comme j'ai pu. »
Edward souffla. Je savais ce qu'il pensait. Il n'avait pas été là, à veiller sur moi, pour une fois… une seule fois. Jacob non plus n'avait pas été là. Je m'étais retrouvée seule… comme dans la cabane de mon rêve, lorsque je m'étais sentie abandonnée et que j'avais pensé que je le méritais.
_ Si Charlie n'était pas arrivé… Il m'a sauvé la vie. »
Je me tus un instant.
« Edward, je vais aller m'allonger, je ne me sens pas bien.
_ Oui, bien sûr. »
Un grand vertige s'était emparé de moi. Je pensai que j'allais sombrer avant d'atteindre la chambre.
« Je vais t'apporter quelque chose à boire, dit Edward qui avait compris mon malaise, il faudra manger aussi, même si tu n'en as pas envie.
_ Oui. »
Il embrassa mon front et disparut.
Je restai un moment à contempler le plafond. Ce n'était pas réel. C'était impossible, j'allais me réveiller. Quelle erreur… quelle monumentale erreur du destin !
Soudain, j'entendis des pas qui se rapprochaient. La porte s'ouvrit.
« Bella ? »
C'était Jacob. Il s'approcha, s'assit au bord du lit. Il me regarda, et avança une main. Ses doigts se posèrent sur mon front, ma joue, ma lèvre. Il ne fit que m'effleurer mais tout mon visage était très douloureux. Mon corps aussi l'était. Je devais être couverte d'ecchymoses.
Le regard de Jacob se fit très dur, très noir, il ne détachait pas ses yeux de moi.
« Arrête de me regarder, Jake, je dois avoir une tête horrible, fis-je en repliant un bras sur mes yeux.
_ Je ne regarde pas ta tête, Bella, murmura Jacob, je regarde ce qu'on a osé te faire. Je peux t'assurer que celui qui t'a fait ça vit ses derniers instants.
_ Oh, Jake, Charlie… »
Je me redressai et me blottis contre lui. Il m'entoura de ses bras solides et tendres.
« Je sais, Bella, je sais. »
Je voulais lui demander comment j'allais faire, comment on faisait pour vivre sans l'un de ses deux parents. Je me sentais… trop jeune pour avoir à affronter une telle épreuve. C'était trop tôt, tellement trop tôt ! Jacob savait cela lui. Il avait eu à le vivre bien plus tôt que moi.
J'enfouis mon visage contre sa poitrine.
« Je suis là, Bella, ne t'en fais pas. Je vais t'aider. Ce crime ne restera pas impuni.
_ Que veux-tu faire, Jake ? Plus rien n'a d'importance maintenant.
_ Nous allons le chercher.
_ Le mal est fait… »
Jacob me serra contre lui. Il comprenait sans doute.
Rien ne me rendrait jamais mon père.
René arriva le lendemain, en fin de matinée. A partir de cet instant, tout se déroula sans que je n'aie plus aucun contrôle sur rien.
Je dus signer quelques documents, les Cullen s'occupèrent de beaucoup de détails et je leur en étais profondément reconnaissante.
Edward ne me quitta pas.
J'avais passé la nuit précédente chez eux, le docteur Cullen avait soigné ma blessure, et ce ne fut que lorsque René arriva que nous retournâmes chez Charlie.
« Ma petite fille…, avait-elle dit quand nous nous étions retrouvées, ma pauvre chérie ! » Elle était consternée par l'apparence de mon visage et profondément affligée, elle-même, par la disparition de celui qui avait été -même si c'était des années plus tôt- son seul et unique mari.
Alice et Jasper étaient rentrés. Edward m'avait expliqué qu'Alice était très mal-à-l'aise. Je supposais qu'elle s'en voulait terriblement de ne pas avoir pu prévoir les choses, ce qui aurait peut-être pu permettre de les éviter. Moi-même, je ne comprenais pas comment les rêves que j'avais faits, s'ils m'avaient montré la menace qui pesait sur moi (à laquelle je n'avais pas pris garde tant les autres menaces m'avaient paru plus réelles et dignes d'inquiétude), ne m'avaient en revanche rien laissé envisager concernant Charlie. A aucun moment, me semblait-il.
Jacob tenait à rester près de moi également, et il faisait constamment des allers-retours entre la maison et La Push : Sam et les autres membres de la meute s'étaient, eux, mis en quête de Max, mais ils ne trouvaient rien. Sa trace s'arrêtait au bord d'une route qui longeait la forêt.
« Si cet homme avait bien été envoyé par les Volturi, avait dit Edward à Jacob alors que nous nous trouvions seuls tous les trois, il doit déjà être mort à l'heure qu'il est. Non seulement il n'a pas rempli sa mission, mais en plus il a fait parler de lui. »
Jacob l'avait regardé en silence, la mâchoire serrée. De toute évidence, cette conclusion trop simple ne le satisfaisait pas.
Il fallut attendre deux jours que les examens et l'enquête se poursuivent. Deux policiers, des collègues de mon père que j'avais déjà entrevus, vinrent pour me parler. Ils étaient très attristés, ne voulaient pas s'imposer et proposèrent de revenir quelques jours plus tard. Ils m'apprirent, néanmoins, que les choses semblaient déjà évidentes : l'homme s'était introduit dans la maison, à la recherche d'argent sans doute, pensant la trouver vide. Charlie était rentré à l'improviste, l'avait surpris et mis en fuite, puis il s'était lancé à sa poursuite et une lutte s'en était suivie, dans les bois. Mon père avait dû hésiter à se servir de son arme et son assassin s'en était emparé, le tuant sur le coup. C'était, selon eux, affreusement banal.
Moi, le caractère absolument extraordinaire de la situation m'apparaissait dans toute son horreur. Si l'on n'avait pas cherché à me faire disparaître, Charlie ne serait pas mort. Je ne pourrais jamais me le pardonner. Tout était de ma faute.
J'étais tellement abattue, que je ne réagissais plus à rien. Edward s'en rendit compte, il avait parfaitement appréhendé mes réflexions.
« Tu n'es pas responsable de ce qui s'est produit, Bella », m'assura-t-il.
Comme je dus lever à cet instant vers lui un regard empli de détresse, il poursuivit :
« Non, tu n'y es pour rien. Les responsables sont les assassins : celui qui a appuyé sur la détente, et ceux qui ont commandité son action en prenant les décisions. Tu ne dois pas penser autre chose, tu m'entends bien, Bella ? »
J'acquiesçai, mais la culpabilité me rongeait. Elle me rongerait longtemps. Aussi longtemps que je vivrais, sans doute.
Durant ces quelques jours, il me sembla –mais sans doute était-ce une illusion provoquée par la douleur- que Charlie était toujours là, dans cette maison qui était la sienne, pleine des odeurs familières : le café, le bois de l'escalier et des lambris, l'eau de toilette… l'odeur de la vie et des êtres. Je m'attendais presque à le voir, à tout instant, passer la porte ou surgir de la cuisine. Je le voyais sur le canapé, une bière à la main, regardant un match. Je repensais au baiser qu'il avait posé sur mon front, l'autre nuit, en montant se coucher, à son sourire, alors que j'imaginais le voir pour la dernière fois car je pensais, moi, à la mort. A la mienne.
Que fallait-il que je fasse, à présent ? De nouvelles réflexions me venaient, des pulsions plutôt, instinctives, me semblait-il. De Charlie, il ne restait plus que moi dans le monde. La couleur de ses cheveux, de sa peau, certains traits de son caractère, vivaient à travers moi, en moi. Durant quelques brefs instants, je commençais à considérer les choses d'un autre point de vue. Un point de vue très différent de celui que j'avais pu avoir jusqu'à présent, comme s'il n'était plus tout à fait le mien, comme s'il m'était suggéré par les circonstances. Il m'apparut qu'ayant à subir la disparition de mon père, je redécouvrais la valeur de la vie, de la mienne, de tout être, son aspect précieux –c'était le mot qu'avait employé Edward, une nuit- alors qu'ils m'avaient progressivement échappé, quittée, durant les dernières semaines. J'envisageai la vie que je portais comme une espérance... un témoignage, également, de ceux qui avaient vécu et qui n'étaient plus. Mon enfant tiendrait un peu de Charlie, peut-être. Je lui parlerais de lui, il porterait son souvenir vers l'avenir.
Mais quel avenir avais-je ? Quel avenir avions-nous tous ?
