Chapitre 24 : Résolution

Je ne dormis quasiment pas. Par moments, la souffrance était telle qu'il me semblait que la réalité du monde chavirait. Pour me raccrocher à ce qu'il me restait de solide et de réconfortant, je me levais et trouvais René, ma mère adorée, endormie sur le canapé, Edward, mon amour qui ne dormait jamais, lisant dans un fauteuil. Jacob passait la nuit à La Push, avec Billy, qui avait été très affecté par la tragique disparition de son meilleur ami.
Edward se levait, silencieusement, et nous sortions devant la maison, dans la nuit. Il n'y avait quasiment pas de lune, elle allait bientôt disparaître tout à fait. Ne restait qu'un mince fil d'argent arrondi qui luisait faiblement au firmament. Par contre, comme la nuit était claire, les étoiles brillaient, suspendues dans le ciel, myriades de petits diamants étincelant dans les ténèbres. L'air était doux encore, même si, déjà, la chaleur intense de l'été avait décliné.
Edward me serrait dans ses bras, en silence. Il savait que les mots étaient inutiles. Lui-même avait perdu toute sa famille, sa vraie famille humaine, celle qui lui avait donné le jour, bien trop tôt. C'était il y avait longtemps, certes, mais je comprenais bien que toutes les douleurs ne sauraient être effacées par le passage du temps. Il s'était perdu lui-même, ensuite, et il considérait cela comme une mort véritable, et même était-ce pour lui pire que la mort. En devenant vampire, Edward pensait avoir perdu tout ce qu'il y avait de bon en lui, toutes ses valeurs, le sens de son existence, et sa foi. Il y avait perdu son espoir, et cette nouvelle vie que son père adoptif lui avait donnée pour le sauver de la mort, n'avait longtemps été pour lui qu'une demi-vie ou plutôt une demi-mort, amère et décevante, qui devait, de plus, durer éternellement. Jusqu'à-ce que nous nous rencontrions. Soudain, sa vie avait repris un nouveau sens, tout comme la mienne en avait trouvé un. Et aujourd'hui, ma vie n'avait-elle réellement plus de sens ? Ne venait-elle pas plutôt d'en trouver plusieurs ?
Il y avait tant de choses à accepter, tant de douleurs à traverser, et je n'étais pas prête. Mais, sans doute, ne l'est-on jamais tout à fait. Si l'on ne décide pas, la vie décide, elle. Elle vous jette dans ses flots déchaînés et… nage qui peut !

Mon front était appuyé contre le cou frais d'Edward, mes bras autour de son corps immuable. Chaque jour qui passait me montrait combien il était un être merveilleux. Sa sensibilité, sa compréhension des hommes et du monde, sa générosité et son abnégation exceptionnelle, son amour pour moi, éternel… Je devais faire en sorte de le rendre heureux, lui aussi, au lieu de l'accabler définitivement et de ruiner tous ses espoirs par ma disparition.
Sans y penser, sans le savoir, Charlie avait perdu la vie alors qu'il sauvait la mienne… Je devais avoir davantage de courage, pour ce qui avait vraiment de la valeur à mes yeux, pour tous ceux que j'aimais et qui demeuraient, pour moi aussi. Il fallait que je fasse en sorte de goûter le bonheur des instants qu'il nous restait à passer ensemble, de savourer chaque minute de cette vie, avant qu'on ne nous l'arrache, malgré nous. Je devais assumer mes choix et leurs conséquences, jusqu'au bout. Nos existences s'étaient révélées hors du commun, elles devaient faire naître en moi une volonté, une détermination et une ténacité à leur mesure.
Je devais me battre au lieu de me résigner…

Dans les bras d'Edward, sous la voûte étoilée, ma douleur s'apaisait un peu. Ce fut, à cet instant, que je choisis la vie.
Ma résolution était prise.

Aux obsèques de Charlie, l'Eglise était comble. Malgré la fatigue et la peine, je trouvai assez de force en moi pour rester digne, pour faire honneur à celui qui était parti. J'eus l'impression qu'il me donnait du courage, qu'il se tenait quelque part, près de moi, et cette pensée était réconfortante.
Je croisai de nombreux visages inconnus, quelques visages connus, également, qui me saluèrent d'un regard ou d'un signe amical. Je vis Ben, Angela et sa famille, celles de Jessica et de Mike, beaucoup de mes camarades du lycée étaient présents. Les Cullen, Jacob et Billy, les familles de La Push, Sam, Johnny et Leah, les collègues de mon père… tous étaient venus lui rendre un dernier hommage.
Pendant tout le temps que dura la cérémonie, j'eus l'impression de flotter, quelque part à côté de mon propre corps, comme si je n'étais plus tout à fait présente, comme si je m'étais totalement détachée de moi-même pour pouvoir endurer tout ce qu'il y avait à faire.
La dépouille de Charlie fut ensuite conduite au cimetière de Forks, un long cortège l'accompagna jusqu'à sa dernière demeure. Je tenais la main de ma mère.
Peu avant la fin de l'inhumation, René lut un texte, simple et sensible, qu'elle avait préparé. Son courage et les mots qu'elle employa m'émurent profondément. Charlie et elle n'avaient pas passé la moitié de leur vie ensemble, et pourtant… Elle le connaissait si bien ! Il y avait eu de l'amour entre eux, un l'amour sincère, qui vivait encore aujourd'hui.
A cet instant, je réalisai que l'amour subsiste, malgré les aléas de l'existence, une fois donné, il ne repart plus. Pas totalement, en tout cas.
Nous nous rendîmes ensuite chez Charlie où de nombreuses personnes nous accompagnèrent et nous tinrent compagnie jusqu'au soir. Esmé était près de René, avec Billy et le docteur Cullen. Je restai avec Edward et Jacob, sur la terrasse. Je regardais la forêt. La forêt où mon père était entré, pour ne plus jamais en sortir. Je la regardai jusqu'à-ce qu'une brume monte d'entre les arbres et que le soir l'obscurcisse doucement.
Comme les derniers visiteurs se retiraient, Ben et Angela vinrent me saluer.
« On y va, dit cette dernière dans un sourire sympathique. Tu dois être épuisée.
_ Oui, soufflai-je, effectivement. »
Elle saisit mon bras.
« Bella, je voulais te dire… si tu as besoin de quoi que ce soit…
_ C'est gentil, Angie, merci. Je pense que ça va aller, mais je te dirai si jamais…
_ Tu vas… tu vas faire quoi, maintenant ? Ta mère va rester un peu ?
_ Oh… »
Je n'y avais pas réfléchi. Je n'avais pas encore eu l'occasion d'envisager une suite à cette journée.
« Je suppose, oui.
_ Et la fac ?
_ Je ne sais pas… il y a pas mal de choses… »
Y aurait-il vraiment un après ?
« Je comprends, conclut-elle, écoute… Viens, là. »
Elle me serra dans ses bras. Ben en fit autant. Ils étaient adorables. Je n'avais pas eu l'occasion de beaucoup partager avec eux, je n'en aurais peut-être jamais l'opportunité, mais je savais qu'ils étaient profondément sincères et gentils.

René et Esmé préparèrent un repas léger et, quand ceux qui avaient faim eurent mangé un morceau, je demeurai avec ma mère et Edward, comme les deux soirées précédentes.
René me regardait. Elle semblait anxieuse.
« Bella, finit-elle par demander, comment te sens-tu, ma chérie ?
_ Bien, maman ? Pourquoi…
_ Je… ne t'ai pas vue pleurer une fois, Bella. Ce n'est pas… normal. Tu m'inquiètes beaucoup. »
Comment pouvais-je lui expliquer qu'il y avait un stade dans les émotions, comme la douleur, au-delà duquel elles ne trouvaient plus d'expression ? J'avais franchi ce stade plusieurs jours auparavant. Les larmes ne venaient plus, pour le moment. Peut-être reviendraient-elles, un jour. Plus tard.
René ajouta :
« Je me demandais… Souhaites-tu que je reste avec toi, ici, un moment ?
_ Tu peux rester, oui…
_ Est-ce que tu ne préfères pas… repartir avec moi ? »
J'aurais dû envisager cette possibilité, mais elle ne m'était même pas venue à l'esprit.
« Je crois… que je vais plutôt rester ici. Cette maison… est la mienne maintenant. Ma vie est ici. »
Edward s'était rapproché, il s'assit près de moi et prit ma main.
« Tu sais, poursuivit-elle, pour l'Université… je me disais… tu pourrais peut-être prendre une année avant d'y aller. Voyager un peu… te reposer… prendre le temps de…
_ Tu as raison. Un an… me semble bien.
_ Ah ! »
Elle avait l'air soulagée. Son regard glissa sur Edward. Il me sembla que c'était le moment.
« Maman, commençai-je, j'aimerais effectivement que tu restes un peu… une dizaine de jours.
_ Tant que tu voudras, Phil comprend…
_ Maman… Edward et moi allons nous marier. Nous souhaitons que cela se fasse bientôt. »
Je me tournai vers Edward, son regard doux et calme était posé sur moi, il hochait la tête.
« Ce sera très simple. Il y a aura peu de monde. Nous ferons la bénédiction ici. »
René me regardait, les yeux brillants. Elle avait couvert sa bouche d'une main, mais elle ne paraissait pas vraiment surprise. Elle semblait hésiter entre le rire et les larmes.

Au bout d'un moment, elle tendit les bras.
« Viens, ma belle, dit-elle et sa voix tremblait, viens que je t'embrasse. J'espère que tu seras très heureuse, ma chérie… que vous serez très heureux. »