Chapitre 27 : Le rite des anciens/ The elder ritual

Vers cinq heures du matin, je sortis silencieusement et me glissai dans ma camionnette. Il n'y avait personne à ne pas réveiller et, de toute manière, le bruit du moteur s'en serait chargé, mais je ne voulais pas… trop déplacer l'air de cette nuit. Tout était très calme. Il faisait un peu frais. Le jour se lèverait dans quelques heures. Comme prévu, je me rendais à La Push, où Jacob m'attendait. Je m'étais changée et douchée. J'avais un peu dormi, dans les bras d'Edward. Un moment, j'avais pensé qu'il essayerait peut-être de me retenir, mais il n'en avait rien fait. Il n'avait rien dit. Il m'avait observée, en silence, me préparer et partir.
Jacob m'avait demandé de me rendre directement à la plage. Ce que je fis.
Quand j'arrivai, j'éteignis les phares, coupai le moteur, et sortis de la camionnette. Je marchai un peu sur le sable, m'approchant de l'eau à la recherche de la silhouette familière de Jake. Ce fut lui qui me rejoignit en quelques foulées, dès qu'il m'eut aperçue. Il se planta devant moi. Il portait un petit sac à dos.
« Pas trop fatiguée ?, demanda-t-il en plissant les yeux.
_ Un peu, mais ça va. Où allons-nous ?
_ Par là. Il va falloir grimper un peu. Si tu n'y arrives pas… je te porterai. »
Il prit ma main et m'entraîna vers les rochers. Nous en contournâmes certains, grimpâmes sur d'autres. Cela dura un moment. Je commençais à haleter.
« Tu veux monter sur mon dos ?, demanda Jacob comme je ralentissais l'allure.
_ Non, ça va, mais… je ne peux pas suivre ton rythme.
_ On arrive, ne t'en fais pas. Mais je suis sûr que tu devras t'accrocher à moi à la fin. Tu ne pourras pas grimper en haut. Ce n'est pas un endroit très accessible : je suis venu voir, il y a quelques jours. »
Nous débouchâmes sur un passage qui s'ouvrait entre deux montants de la falaise. La lumière d'une demi-lune nous éclairait et je pus constater qu'une sorte d'escalier, si érodé qu'il en était presque impraticable, s'enroulait autour des roches dans la direction d'un plus gros bloc qui surplombait la mer. Nous nous arrêtâmes lorsque les derniers appuis praticables disparurent.
« Bon, c'est le moment, tu veux bien t'accrocher ?, proposa Jacob en tendant la main.
_ Attends, je souffle un peu. »
Il s'assit à côté de moi. Sa main glissa le long de mon bras, jusqu'à la mienne. Il la saisit et ses doigts se replièrent autour. Il sentit la bague. Soulevant ma main, il la regarda. Sous les feux pâles de la lune, elle brillait de manière moins vive, elle scintillait cependant. Jacob ne dit rien, il se contenta de glisser ses grands doigts entre les miens, et attendit que me respiration se calme.
« On peut y aller, dis-je au bout de quelques minutes. »
Je pris son sac à dos, et m'agrippai à lui du mieux que je pus. J'avais déjà fait ce genre d'expérience avec Edward et j'espérai que j'aurais moins à souffrir de la vitesse sur le dos de Jacob. Quand il se fut assuré que je tiendrais bon, il s'élança. Il bondit de rocher en rocher, prenant appui avec ses pieds et ses mains mais rebondissant aussitôt comme un ressort. Les secousses étaient violentes, cependant je préférai ne pas fermer les yeux. Quelques bonds avaient suffi, car nous étions déjà parvenus au sommet. Il était large, plat, et semblait former un promontoire qui dominait la mer. A l'opposé, s'étendait la forêt.
« Il y a une autre route par les bois, expliqua Jacob, mais c'est beaucoup plus long… Bienvenue sur la Pierre des Mariages, Bella !
_ La Pierre des Mariages ?
_ Oui, viens voir. »
Je m'avançai. Au bout du grand rocher, une autre pierre très noire, épaisse et plate, de toute évidence taillée et douce au toucher, était posée. Jacob s'agenouilla à côté.
« Cela doit faire un sacré bail que plus personne n'est venu ici !, commenta-t-il. Ce bon vieux rocher doit halluciner…
_ Les rochers n'hallucinent pas, Jake… Mais comment connais-tu cet endroit ?
_ J'avais entendu le vieux Quil Ateara en parler, une fois. Je suis allé le voir il y a quelque temps. Il adore raconter tout ce qu'il sait, toutes nos légendes… et je dois avouer qu'il en connaît ! Des choses absolument formidables ! Il faudrait les écrire ou l'enregister… faire quelque chose, en tout cas. Il serait vraiment dommage que tout cela disparaisse avec lui. Je crois… que je vais m'occuper de faire ça très bientôt, c'est passionnant.
_ Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
_ Il m'a juste expliqué qu'il existe un rituel de mariage Quileute que l'on ne pratique plus de nos jours, mais il m'a semblé… nous convenir tout à fait.
_ Ah bon ? Pourquoi ?
_ C'est une union traditionnelle pour les âmes qui s'aiment depuis toujours et… à jamais. Parfait, non ? Tu ne trouves pas ça terriblement romantique ? »
J'imaginai qu'effectivement cela devait être parfait, si Jacob le disait. Par contre, le romantisme du trajet que nous avions accompli ne me semblait pas évident.
« Et il faut faire quoi ?, demandai-je.
_ Rien de bien compliqué. »

Il ouvrit son sac à dos, en tira un petit bol de bois, une bouteille d'eau, une pomme, quelques petits galets noirs qui ressemblaient à du charbon et une boîte d'allumettes. Il les disposa devant nous. Plongeant à nouveau la main au fond de son sac, il sortit encore un objet de forme allongée, enveloppé dans un tissu, et une longue lanière de cuir.
« Regarde ça, dit-il, c'est très intéressant. »
Il déroula le linge. Un objet en métal apparut, qui ressemblait à un petit poignard, une sorte de dague qui devait avoir la longueur de ma main. La poignée était sombre, très oxydée, granuleuse. Des motifs devaient y avoir été gravés mais le temps les avait effacés. Par contre, la lame était lisse, luisante, comme neuve. Elle me sembla faite d'un métal qui ressemblait à du cuivre car il avait un éclat de feu, assez surprenant au demeurant.
« Qu'est-ce que c'est ?, demandai-je.
_ Le plus beau, gloussa Jacob, c'est que j'ai vu ça toute mon enfance. Je l'avais trouvé dans les affaires de Billy, dans un tiroir, à la maison, parmi d'autres vieilleries. Il ne m'a jamais rien dit à son sujet, juste que je devais faire attention de ne pas me blesser avec si je m'en servais pour couper quelque chose, et le ranger toujours à sa place, ensuite. En fait… je pense aujourd'hui que cet objet est très très vieux. »
Je le soupesai. Malgré sa petite taille, cette dague était très lourde.
« C'est quoi ce métal ?
_ Le vieux Quil l'appelle orkalk. A mon avis, c'est du cuivre. Mais il ne verdit pas. Jamais. »
Je faisais tourner l'objet dans ma main. La découpe de la lame était fine, vraiment belle. D'un doigt, je suivais sa courbe, elle n'était pas froide. Quand mon doigt atteignit la pointe, je sursautai. Une petite goutte de sang se forma et je fouillai mes poches à la recherche d'un mouchoir.
« Zut ! Elle coupe plus qu'elle n'en a l'air ! Tu l'as aiguisée récemment ?
_ Jamais. Par contre, je l'ai nettoyée et désinfectée cet après-midi, au cas où… Bella, tu serais franchement contre le fait que… je doive te faire une entaille avec ? »
Je scrutai son visage. De toute évidence, Jacob ne plaisantait pas. Il avait l'air un peu soucieux, également.
« C'est… dans le rituel, ça ?, m'étranglai-je. Tu sais que j'ai du mal à supporter la vue du sang ! Quel genre d'entaille, d'abord ?
_ Petite, sur l'avant bras. Tu ne sentiras rien. Tu… n'es vraiment pas faite pour devenir un vampire, tu sais ça ?
_ Mmmh… »
Je fis une grimace.
« Y a d'autres trucs louches du genre que tu comptes me dire au dernier moment encore ?
_ Non, sourit Jacob. S'il avait fait plus chaud, j'aurais ajouté certaines choses… de mon invention… comme le fait que nous devions être nus, par exemple, ou… mais j'ai pitié de toi ! Je suis sûr que tu aurais tout gobé…
_ Jake !, grondai-je, ce n'est vraiment pas le moment de me fâcher…
_ Je sais. »
Il continua de glousser pour lui-même.
« Bon, reprit-il, nous allons attendre un peu. Le reste sera assez rapide.
_ On attend quoi ?
_ L'aube. Tu veux venir, là ?, demanda-t-il en tendant un bras. Tu trembles un peu. »
Il avait raison. Je me coulai contre lui sans rechigner.

Nous restâmes un long moment, l'un près de l'autre, le regard tendu vers l'horizon, bercés par le murmure des vagues. L'air était chargé de sel et, par moments, la brise humide apportait des effluves végétales en provenance de la forêt derrière nous. Dans le ciel, la lune luisait en silence. Elle donnait l'impression de parvenir à repousser en permanence les gros nuages noirs qui tentaient de l'approcher et, de-ci de-là, quelques trouées laissaient apparaître de nombreuses étoiles. Leur éclat vif dansait dans l'obscurité de l'espace. Certaines, les plus grosses, semblaient même avoir leur propre pulsation lumineuse. Une pulsation, comme celle d'un cœur joyeux. Un instant, la pensée me vint que les étoiles riaient, peut-être…
Quand, dans un coin du ciel, une lueur pâle monta, imperceptible d'abord, puis rapidement évidente, Jacob me demanda de m'agenouiller face à lui. Il gratta une allumette, et enflamma les galets de charbon empilés en une petite pyramide. Ils crépitèrent un peu avant de se consumer lentement, en lançant de légères langues de feu orange et bleu. L'Indien prit mes mains et prononça quelques paroles en langue chimakuane. Je ne l'avais jamais entendu le faire. Je n'aurais jamais pensé qu'il savait parler quileute ! En cet instant, il m'apparut comme un Jacob inconnu de moi, porteur, lui aussi -comme je l'avais ressenti moi-même au moment où Alice avait glissé les peignes d'argent de ma grand-mère dans mon chignon-, des traditions de son peuple, de la longue lignée de ses ancêtres. J'aurais aimé lui demander ce que signifiaient ces mots mais je ne voulus pas l'interrompre. Il prit la dague et coupa la pomme en deux. Il en lança une moitié dans la mer, mordit dans l'autre, et me la tendit. Je l'imitai. Il versa ensuite de l'eau dans le petit bol en bois, y plongea la lame trois fois, la retira et l'essuya. Il but, et me présenta le bol. Je bus également puis il reposa le récipient près de la moitié de pomme croquée, sur la pierre noire. Je réalisai qu'elle devait être une sorte d'autel et un sentiment étrange s'empara de moi. Nous étions en train de nous marier, réellement, comme il me l'avait dit ! Je n'avais pas pensé que cela me troublerait autant. En fait, j'étais impressionnée. Je sentais que je glissais dans le mystère d'un rituel et d'un peuple qui n'étaient pas les miens. Jacob avait accompli ces gestes en silence, avec respect, et dans une extrême lenteur. Il leva son regard vers l'horizon, le jour progressait, de plus en plus intense. Nos visages et le paysage étaient déjà beaucoup plus perceptibles.
Alors il se leva, se plaça derrière moi, et me fit pivoter pour que je me retrouve face à la direction dans laquelle le soleil allait bientôt apparaître. Il vint ensuite s'agenouiller à ma droite, remonta ma manche ainsi que la sienne, attrapa la dague et la lanière de cuir qu'il posa sur ses genoux. Je lui abandonnai mon bras, résolue à ne rien regarder. D'un geste appliqué, il traça une sorte de croix sur son avant-bras gauche, puis il saisit mon poignet droit et l'ouvrit vers lui. Je fermai les yeux. Une seconde après, je sentis un baiser furtif sur ma tempe. Jacob avait enroulé son bras autour du mien, pressant nos deux avant-bras l'un contre l'autre, et passé ses doigts entre les miens. Effectivement je n'avais rien senti. Je ne m'étais rendu compte de rien, même. Il enroula le lien autour de nos deux bras réunis et poussa un soupir, en reposant la dague sur la pierre douce de l'autel. Finalement, il souleva le bol, et répandit son contenu sur les charbons qui rougeoyaient encore faiblement. Ils sifflèrent et s'éteignirent, dégageant dans l'air une fumée rapidement dispersée.
« Voilà, dit Jacob, et il ajouta encore quelques mots en quileute. »
Je le regardai, j'étais émue. Il me semblait… soulagé. Presque triste, aussi.
« C'est fini ?, demandai-je d'une voix assourdie.
_ Pas tout à fait, il ne nous reste qu'à… attendre l'aurore. »
Quelques minutes après, l'arrondi rouge et vibrant d'un énorme soleil apparut, loin, au-dessus des arbres noirs de la forêt. Le ciel se colora rapidement de rose et d'orange, les étoiles s'effaçaient une à une. L'astre montait, très rapidement. Déjà, il était à moitié levé et plus petit. Jacob tenait toujours ma main. Peu à peu, je ressentis un léger picotement le long de mon bras, là où celui de Jake semblait soudé. La chaleur qui se dégageait de lui me donnait l'impression de cuire ma peau blessée, mais cela n'avait rien de réellement douloureux. Il ne me fut bientôt plus possible de continuer à regarder dans la direction du lever du soleil et, de ma main libre, je me couvris les yeux. Je percevais le cri de nombreux oiseaux posés à proximité, sur les rochers, tout excités par le jour naissant.
« C'est bon, intervint Jacob, je te libère. »
Le soleil était entièrement levé. Jake défit le lien. Je fus étonnée de remarquer que, contrairement à ce que j'avais pu avoir l'occasion de constater par moi-même dans le passé, l'entaille sur son bras était toujours ouverte.
« Oh, fis-je, tu n'as pas cicatrisé comme tu le fais d'habitude !
_ Non, répondit-il dans un petit sourire, ça va prendre un moment. Encore un "truc louche", tu vois. »
Puis il ajouta :
« Tu nettoieras ton bras dans la mer, en bas. »
J'imaginai qu'effectivement c'était ce qu'il faudrait que je fasse. J'évitai de trop le regarder pour le moment.
« C'était assez… bizarre, dis-je en essayant de sortir de mon engourdissement. Ni menaces, anneaux ou baiser… Les Quileutes ont de drôles de cérémonies !
_ Eh non…, acquiesça Jacob, pas de baiser !… Tu regrettes ? »
Avant que j'aie pu répondre, il avait passé sa main derrière ma nuque, m'avait attirée à lui et m'embrassait.
Je frémis, des orteils aux cheveux. Il y avait quelque chose… de tellement différent, dans cette façon qu'eut Jacob de m'embrasser à cet instant ! Des milliers de souvenirs et d'émotions se précipitèrent dans mon esprit, affluèrent à travers chaque parcelle de mon corps, chaque cellule, jusqu'à ma conscience, si nombreux que je ne pouvais en distinguer clairement aucun, puis déferlèrent violemment vers mon cœur et mon estomac. Quand il se détacha de moi, j'étais comme sonnée. J'essayai cependant de sourire à nouveau.
« Allez, on y va, grimpe !, s'exclama-t-il soudain. La descente sera plus facile… si tu restes bien accrochée. »
Je n'étais pas sûre d'y arriver. Pourtant, nous étions rendus sur la plage de La Push avant que je fusse encore revenue de mon trouble. Je nettoyai l'entaille de mon bras. Elle n'était pas trop grande, très fine, et ressemblait à une sorte de x. Je sentais que j'étais vraiment fatiguée, à présent. Jacob me raccompagna jusqu'à ma camionnette. Je m'apprêtais à grimper à l'intérieur, quand il demanda en soulevant un sourcil :
« Alors… ? Et cette… nuit de noces ?... »
Je me retournai vers lui, posai une main sur sa joue.
« Il n'y a plus de nuit, Jake, maintenant…, lui répondis-je dans un sourire. Il fait jour. »
Je lui adressai un clin d'œil tendre et m'installai sur le siège crissant. Puis, je rentrai chez moi.

Ce qui avait été promis était accompli.