Chapitre 28 : Cauchemar/ Nightmare
« Avance ! »
Je reçus un nouveau coup entre les omoplates.
Le grand vampire brun me tenait par les cheveux, m'obligeant à suivre leur rythme. Mais je n'étais pas essoufflée. Pas encore. La douleur n'était pas non plus celle que j'avais pu ressentir dans mon rêve, avec autant d'acuité qu'aurait pu, qu'aurait dû, en avoir la réalité. Quelque chose avait changé. Nous suivions Jane dans les ténèbres de la forêt. Je savais où nous nous rendions. Au fond de moi, je savais que nous avancions vers ce qui devait être la fin de tout.
Comment dire cette horreur de voir se produire ce que j'avais le plus redouté au monde ? De le voir se dérouler, à nouveau, sous mes yeux. De pouvoir prédire, à chaque instant, les paroles qui allaient être prononcées, les gestes qui seraient faits… Ma tête aurait pu tourner, j'aurais pu avoir la nausée, m'effondrer de peur et de désespoir, perdre connaissance sous l'effet de la terreur… car comment endurer l'insupportable ? Pourtant, rien de tout cela. J'étais solide, incroyablement. Calme et détachée, comme seul peut l'être celui qui sait exactement à quoi s'attendre. Pleine de rage, aussi. Une rage bizarre, assourdie pour le moment, par la surprise de l'attaque, par le rythme de la marche, par le bouillonnement de mes pensées durant cette fuite dans l'obscurité des bois et de la nuit, mais qui n'allait pas tarder à exploser, je le sentais. Je la sentais monter en moi, énorme, puissante… C'était une rage qui ne m'appartenait pas, comme cette ardeur que j'avais ressentie toute la semaine qui avait précédé, que je sentais encore dans tout mon corps, mes muscles, mes nerfs, mon souffle et mon sang.
Je levais les pieds afin d'éviter les racines traîtresses qui menaçaient à chaque instant de me faire trébucher. Mes mains tendues devant moi cherchaient à éviter les obstacles des branches, des ronces, des troncs entre lesquels il fallait se faufiler, vite, vite. Jane glissait devant, comme une ombre silencieuse et immatérielle, sans bruit et sans se retourner jamais. Je pensais à la corde. L'avait-elle, enroulée autour de son épaule ou de sa taille, sous sa cape flottante ?
Giacomo ne relâchait pas son emprise et me poussait également d'une main plaquée au milieu de mon dos. Il était vraiment très grand, très épais, plus fort qu'Emmett, me semblait-il. Jane avait choisi un soldat -et un garde du corps- qui saurait se montrer un combattant efficace si l'éventualité se présentait. Elle, seule, était déjà un véritable fléau. Qui pourrait lui résister ? Si je restais hermétique aux illusions de douleur qu'elle était capable de créer, je n'avais cependant pas la possibilité de lutter contre la force des vampires et ce don que j'avais se révélait alors parfaitement inutile. Elle n'avait rien à craindre de moi. Peut-être ne voulait-elle tout simplement pas avoir à me toucher elle-même ? Des milliers d'idées se bousculaient dans mon esprit. Je sentais, je comprenais, que je réagissais comme un animal pris au piège qui cherche la moindre occasion, le moindre moyen de pouvoir s'échapper, qui réagira dès que l'opportunité se présentera, avec violence, avec toute son énergie, et même davantage. Je me voyais faire, comme si je ne m'habitais plus moi-même, en cet instant. L'instinct de conservation se manifestait de manière évidente et particulièrement forte. Je me sentais prête à bondir, à lutter, à blesser, peut-être (si seulement je le pouvais !), jusqu'au bout de mes forces et au-delà encore. Cela, sans doute, parce que je n'avais pas à le faire pour moi seule. Parce que ma raison de vivre me dépassait à présent et, aussi étrange que cela pouvait me paraître, ce sentiment ressemblait fort à de la fierté.
Lorsque nous débouchâmes dans la clairière, tous les petits détails de ma vision me sautèrent aux yeux. L'herbe était bleue sous l'intense lumière de la pleine lune, la cabane en pierre écroulée était posée en son centre comme un tombeau éventré… Mon cœur cognait dans ma gorge…
Que se passait-il ensuite ? Il fallait que je m'éloigne de mes bourreaux.
Le vampire qui me retenait me jeta au sol. Je laissai flancher mes genoux et m'écroulai en haletant. Giacomo se détacha de moi une seconde. Je plongeai la main dans ma poche. Mon téléphone… il allait sonner. Je plaçai mes doigts sur les touches. Jane s'avançait vers la cabane.
« Amène-la par ici. Ne l'abîme pas trop, il faut que cela reste… »
Entre mes doigts, je sentis l'appareil vibrer. Je m'accroupis et détalai aussi vite que je pus vers la limite des arbres. Cela ne dura que quelques secondes, avant que je ne m'écrase contre la statue de pierre qui venait d'apparaître devant moi. Sa main glacée plongea contre ma nuque, ses doigts se replièrent autour de mon cou, l'enserrant si fermement que je suffoquai. En un clin d'œil, nous fûmes à nouveau près de Jane.
« Elle est coriace, maugréa Giacomo.
_ Plus que je ne l'imaginais… », souffla la petite vampire d'une voix de velours.
Elle me dévisagea longuement. Dans ma poche, l'appareil était décroché. Celui, ou celle -quel qu'il fût (j'étais cependant quasiment sûre qu'il ne pouvait s'agir de Renée)-, qui avait cherché à me joindre devait à présent pouvoir entendre notre conversation. J'espérais qu'il n'allait pas se mettre à appeler de toutes ses forces et qu'il comprendrait rapidement la situation dans laquelle je me trouvais. Peut-être n'entendait-il tout bonnement rien et avait-il déjà raccroché… Puisque je faisais en sorte de modifier le cours des évènements que mon rêve m'avait montrés, chaque élément nouveau était voué au hasard.
Jane plissait les yeux. Aucun son ne montait de mon portable, et ce fut dans le plus grand des silences qu'elle m'asséna une gifle dont la violence me fit pousser un cri. Elle avait frappé contre mon oreille et le choc me sonna. La douleur résonna, profondément, dans mon cerveau, me laissant assourdie pour un moment. Je tombai à genoux pour de bon, cette fois-ci, gémissante, les mains posées sur ma tempe douloureuse.
« Tu as de la chance, reprit-elle avec une sorte de petit sourire, que je doive me retenir…
_ Pourquoi s'inquiéter ?, demanda Giacomo. On ne la retrouvera pas de sitôt, alors…
_ Détrompe-toi, répondit Jane en faisant claquer sa langue, ses amis loups-garous, qui se sont donné pour mission de protéger les humains de cette région, la chercheront… et la trouveront sans doute… dans quelque temps, même si j'ai fait en sorte de m'éloigner autant que possible de leur territoire. Eux, ou les Cullen. Son Edward remuera ciel et terre… Pour les autres humains, en tout cas, il faudra que tout ait l'air le plus naturel possible. Alors… pas de traces ! »
La rage qui, jusqu'alors, avait couvé en moi, éclata tout à coup. Le geste était sans doute vain -c'était un geste désespéré-, mais je me jetai sur Jane. Je savais qu'elle ne mordrait pas. Elle cherchait la discrétion, je devais faire en sorte de contrarier ses plans, autant que possible. Je donnai des coups qui n'eurent évidemment aucun effet sur elle. Elle se recula, simplement.
« Calme cette furie ! », articula-t-elle avec mépris.
Giacomo saisit mon bras et je perçus le craquement des articulations sous ma chair écrasée. Dans un nouveau hurlement, je fus contrainte d'abandonner la lutte.
« Là, bien sage. »
Je soufflais bruyamment. Malgré la douleur, j'avais du mal à contenir ma colère et cette envie que j'avais de frapper, de griffer et de mordre. La vitalité qui m'habitait me dépassait, comme elle l'avait fait tous ces jours derniers. Je ne parvenais toujours pas à la contrôler totalement encore, même si je la sentais déjà décliner. Il m'avait fallu du temps pour en comprendre l'origine. Je n'étais plus vraiment moi, et c'était aussi la raison pour laquelle je me trouvais, cette nuit-là, à la merci de ces deux vampires. Giacomo me tenait en respect. Cependant, pour répondre aux exigences de Jane, il détacha ses doigts de mon bras et enroula le sien autour de ma gorge, me plaquant contre lui. Instinctivement, j'eus un soubresaut de dégoût et tentai de me dégager de son étreinte, mais il me plaqua contre lui, m'étranglant presque.
« Mais elle est enragée, ma parole…
_ Etrange…, murmura Jane, il faut croire que la fréquentation de ce… clan de vampires dénaturés lui a fait perdre toute notion de crainte ou de respect pour les êtres supérieurs que nous sommes. »
Mes mains s'agrippaient au bras d'acier qui écrasait ma poitrine, je parvenais difficilement à trouver de l'air.
Jane me considérait avec attention. Sous la lumière blafarde, son visage d'ange avait une expression terrible. Ses mâchoires serrées creusaient ses joues rondes, éternellement enfantines, son front lisse était tendu, étirant ses yeux dont les extrémités semblaient remonter vers ses tempes. Ses prunelles étincelaient, profondément rouges et liquides. Elle réfléchissait. Sa langue passa sur ses dents, nacrées comme des perles. Je sentais, je savais, qu'elle regrettait… de ne pouvoir prendre tout son temps. Depuis quand me guettaient-ils ? Que savaient-ils au juste ? Comme je m'étais vue le faire dans mon rêve -très différemment cependant- je m'écriai :
« Mais qu'est-ce que je vous ai fait ? Je ne représente aucune menace. Je… Edward a promis à Aro qu'il ferait de moi un vampire afin de garder le secret et il le fera… bientôt… nous venons de nous marier et... »
Comme je m'y attendais, Jane retroussa les coins de sa bouche délicate. Ses yeux brillèrent d'une joie méchante. Elle me faisait face et souriait ! Un sourire plein de haine. Elle avait l'air de vouloir que je comprenne pourquoi elle était là.
« Tu ne deviendras pas un vampire, dit-elle avec une moue narquoise, plus jamais, en fait, ça je peux te le promettre car… je ne le veux pas. »
Quoi ? Que voulait-elle dire ? Mon expression surprise la fit rire tout à fait. Mais dans ce rire, sec et métallique, je perçus clairement l'exaspération qui l'habitait.
« Vous… les Volturi… n'ont pas décidé… ?
_ J'ai décidé », coupa-t-elle.
Son rire tomba soudain. Ses pupilles se rétrécirent et sa voix se fit plus sourde.
« Je suis convaincue que tu es une menace réelle, poursuivit-elle, pour notre équilibre. Les Volturi n'ont pas besoin de toi. Notre fonctionnement est harmonieux et fort… »
Il me semblait que je commençais à comprendre. C'était absurde… réellement incroyable… impensable ! Derrière les propos de Jane, transparaissait progressivement sa motivation profonde. Je n'aurais jamais pu la soupçonner, ni même l'envisager ou l'imaginer… Pourquoi se donnait-elle la peine de me l'expliquer en des termes qu'elle voulait rationnels ? Pour le plaisir de me faire savoir qu'elle avait gagné ? Qu'elle se débarrassait définitivement d'une rivale gênante et insupportable ? Pour me faire ressentir le pouvoir que j'aurais pu avoir et qui allait m'échapper à tout jamais ? Elle pouvait croire que cela me blesserait, alors que je n'en avais cure. Ses motivations étaient trop loin de ma personnalité et de ma sensibilité pour qu'elles aient pu me sembler plausibles de prime abord. Elles étaient sans nul doute le produit d'un esprit retors et déséquilibré. Je réalisai, à cet instant, à quel point j'étais passée à côté de la folie de Jane. Certes, il n'y avait que la folie pour la pousser à agir comme elle l'avait fait, comme elle le faisait… Comment un être comme elle, si belle, puissante et redoutable, pouvait-il éprouver de la jalousie pour l'humaine que j'étais ? Car c'était bien de cela qu'il s'agissait… de jalousie !
« Je… ni Edward, ni aucun des Cullen n'a jamais eu l'intention de se joindre aux Volturi, répliquai-je, nous souhaitons juste rester ici, vivre en paix selon nos principes. Vous gérez parfaitement les intérêts des vampires et votre pouvoir ne saurait être…
_ Tu ne sais pas…, gronda Jane entre ses dents, à quel point Aro… te veut. Depuis des mois, il ne cesse de parler de toi et de ton… fameux don. Ce bouclier… L'Egide ! Voilà comment il t'appelle ! Comment il t'envisage ! Le bouclier des dieux… ni plus ni moins… son bouclier personnel. Infranchissable, indestructible, celui dont il a toujours rêvé. Contre lequel, moi-même, je ne pourrais rien… »
Jane sifflait de rage. Je n'avais rien compris. Je n'aurais pas pu voir venir cette lutte-là, tant elle était éloignée de mes préoccupations. Une lutte de pouvoir. Elle avait toujours été la préférée d'Aro. Son plus beau jouet et son arme imparable. Peut-être la craignait-il, même … Elle ne voulait pas perdre ce statut qui lui autorisait toutes les fantaisies et lui donnait, au sein des Volturi, un rang sans égal. Jane avait résolu de me faire disparaître et rien n'aurait pu empêcher cela.
Le petit vent qui soufflait dans la nuit faisait flotter ses cheveux autour de son visage de statue. Elle se tenait très près de moi. A cause des mots qu'elle venait d'employer sans doute, elle m'apparut alors comme une gorgone, un monstre tout droit sorti des mythes anciens. Et comme dans les mythes, la fatalité qui venait de m'être finalement révélée me pétrifia d'horreur.
« Il jubile à cette idée… il est prêt à attendre le temps qu'il faudra… que ton Edward te change enfin à notre image... Cela, je ne le souffrirai pas, acheva-t-elle.
_ Vous allez contre sa décision !, m'exclamai-je encore incrédule. Vous agissez… seule ? Dans ce cas, il ne vous le pardonnera jamais !
_ Personne… ne saura… jamais. »
Jane avait articulé ses dernières paroles avec une telle détermination que je compris tout ce qu'elles signifiaient. Apparemment, Giacomo ne se doutait pas, lui, de ce dont elle était capable. Sans doute était-il trop confiant, ou trop aveuglé… Il ne quitterait pas la forêt, une fois sa besogne achevée. Il ne quitterait pas le pays, en tout cas.
« Je suis venue jusqu'ici m'assurer que les choses seraient enfin bien faites, et elles vont l'être, reprit-elle d'un ton badin, en retrouvant son petit sourire satisfait et sa voix doucereuse. Je n'aurais jamais cru qu'il soit si difficile de venir à bout d'une humaine ! Il faut dire… que tu es très entourée. J'avais d'abord envoyé un vampire… un incapable, qui a pris peur en croisant un de ces hommes-loups qui ont fait alliance avec les Cullen. Il est rentré si bouleversé que j'ai jugé préférable d'abréger son trouble… Puis ce minable junkie de Seattle… J'avais cru que cela serait presque plus facile pour lui. Il avait une bonne motivation, pourtant ! Encore une existence inutile… Non. Il faut faire les choses soi-même si l'on veut être satisfait. »
Un instant, je me demandai quel était cet homme-loup qui avait mis le premier vampire envoyé pour me tuer en fuite. S'il avait appartenu à la meute de La Push, nous aurions rapidement appris la nouvelle… J'avais vu juste : il s'agissait certainement de Johnny. Je n'aurais malheureusement pas l'occasion de le remercier pour ce qu'il avait fait.
Jane soupira, contrariée d'avoir dû perdre tant de temps avant d'atteindre son but, de toute évidence. Puis ses yeux se plissèrent et luirent étrangement.
« Ah !... et désolée pour ton père… », ajouta-t-elle avec un air de compassion feinte qui me vrilla l'estomac.
Sur ce, elle fit un geste, se retourna et s'éloigna en direction de la ruine. Son serviteur m'entraîna à sa suite. Je voulus hurler, mais il abattit sa grande main froide sur ma bouche, comme un bâillon de pierre inamovible.
A présent, je savais vraiment tout, et j'allais mourir. Pour rien. Pas parce que nous avions transgressé les lois, pas parce que ceux qui régnaient sur le monde des vampires avaient collectivement décidé que notre existence, le caractère unique de notre vie et du chemin si particulier que l'amour avait tracé pour nous, mettait en péril leur loi du silence… Non. A cause des craintes aberrantes d'une petite vampire insensée. A cause de son orgueil démesuré.
Au moins, ni Edward ni Jacob n'auraient à affronter les Volturi. Je ne pouvais qu'espérer qu'ils n'auraient pas à le faire ensuite, qu'Edward ne chercherait pas d'explications. L'incompréhension serait totale, pour les uns comme pour les autres. Jane ne pouvait savoir à quel point ce qu'elle s'apprêtait à faire génèrerait de confusion. Si mon portable, décroché quelques instants plus tôt n'avait pas capté et restitué clairement à celui qui m'avait appelée notre conversation, personne ne saurait jamais, effectivement. N'était-ce pas préférable, d'ailleurs, malgré le sacrifice insupportable que cela impliquait ? Je regrettai presque d'avoir cherché à aller contre les événements que m'avait annoncés mon rêve en empêchant la destruction de mon téléphone. Mais je n'aurais pas pu me douter, quelques instants plus tôt, de la tournure que prendraient les choses. De plus, mon attitude irrationnelle des jours passés sèmerait aisément le doute sur les circonstances de ma disparition.
Pourtant, comme nous approchions de l'entrée de la cabane de pierre, mon regard scruta l'ombre de la forêt qui nous entourait, à la recherche d'un quelconque signe annonciateur : car mon rêve, même si je n'avais plus jamais eu l'occasion de le refaire récemment, ne se terminait pas ainsi… ni celui que Jacob avait fait, et dont il m'avait parlé en fin d'après-midi.
Je ne parvenais cependant pas à envisager comment ce que nous avions vu tous deux pourrait se produire à présent.
