Chapitre 30 : La gueule du loup/ Into the lion's mouth
Le soir tombait doucement, lorsque mon téléphone sonna. Edward était assis juste à côté et me le tendit avec réticence. C'était René. Elle avait longtemps hésité, m'expliqua-t-elle, avant de déranger de jeunes mariés, mais elle voulait prendre de nos nouvelles et savoir si nous avions déjà fait des projets. La discussion s'annonçait difficile. Tout en parlant, un peu confusément, je déambulais dans la maison, et finis par me retrouver dans ma chambre. Je m'affalai sur le lit. Je laissai ma mère me fournir tous les conseils et me faire part de toutes les idées qu'elle avait eus pour nous. Au bout d'un moment, Edward vint constater par lui-même que je n'arrivais pas à mettre un terme au flot ininterrompu des explications que me fournissait René au sujet des différents voyages que nous devrions entreprendre –n'avait-elle pas employé les termes de lune de miel ?- et la liste des destinations auxquelles elle avait songé avec excitation, puis il s'éclipsa à nouveau au salon. Devant le peu d'entrain qu'elle dut me trouver et qu'elle mit sur le compte de ma première semaine de mariage, René finit cependant par raccrocher plus rapidement que ce à quoi je m'étais attendue. Un moment, je contemplai le ciel qui s'assombrissait au-dessus des arbres, en tripotant les touches de mon téléphone portable. Je pouvais… juste quelques minutes… pour savoir et être rassurée… Edward était toujours en bas. Percevrait-il le changement de conversation ?
Sans plus hésiter, je composai le numéro. A ma grande surprise, Jacob décrocha aussitôt.
« C'est moi. Comment vas-tu ?, chuchotai-je.
_ Bella ! Et toi ? Le docteur Cullen m'a dit que tu étais très… bizarre. »
Le simple fait d'entendre sa voix me fut un soulagement indicible.
« Bizarre ! C'est le mot ! »
J'essayais de ne pas parler trop fort.
« Tu te sens bien ?
_ Oui, c'est justement ça le plus bizarre. J'agis sans dormir, je suis intenable… puis je dors, beaucoup trop… Ce n'est pas naturel. J'ai eu de la fièvre… mes sensations sont… anarchiques…
_ Et moi j'ai le dynamisme d'une limace… mais ça va mieux aujourd'hui.
_ Moi aussi, je crois qu'il y a du mieux. J'ai honte… je ne maîtrise rien. J'ai voulu… frapper Edward, tu te rends compte ! »
Je l'entendis distinctement pouffer. J'aurais dû m'attendre à cette réaction.
« Tu sais quoi, Bella ?... On dirait… »
Il gloussa encore…
« On dirait que… eh, ben ! Qu'est-ce que ça te fait d'être un peu moi ces temps-ci ?
_ Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?
_ J'aurais dû m'y attendre… Je me demandais aussi… pourquoi j'avais l'impression d'avoir deux pieds gauches ces jours derniers !
_ Tu crois que… mais enfin, Jake, on n'échange pas sa personnalité avec quelqu'un comme ça !... Quelle idée…
_ C'est la cérémonie du mariage, Bella. Ne t'inquiète pas, ça va passer. Je n'aurais jamais cru que ce serait si… évident. Ou si fort ! Je pensais que le vieux Quil exagérait.
_ Bon sang, Jake, tu n'aurais pas pu m'en parler ?
_ Je suis désolé, crois-moi, je n'apprécie pas plus que toi… Je ne suis plus arrivé à transmuter pendant plusieurs jours, tu te rends compte ! Hier, j'y suis enfin parvenu à nouveau. L'angoisse… tu imagines un peu… ?
_ Edward est fou de rage. Je voulais venir te voir et il refuse que je sorte, il pense que je suis dangereuse pour moi-même.
_ Tu veux que je vienne ?
_ Oh non ! Je suis certaine que ça tournerait mal. Il t'en veut énormément. Il pense que tu as agi de manière inconsidérée… et moi-même, je me suis demandée…
_ Je suis vraiment désolée, Bella. Mais je peux t'assurer que nos rituels n'ont rien de dangereux. Au contraire ! J'ai une confiance absolue en nos traditions. »
Je comprenais bien ce que m'expliquait Jacob. Je sentais également, au fond de moi, que je n'avais rien à craindre. Pourtant, il fallait que je lui demande si la sorte de dépendance viscérale qu'il me semblait à présent éprouver envers lui était aussi due à la cérémonie.
« Dis-moi, Jake, est-ce qu'il y aurait d'autres… effets secondaires dont tu ne m'aurais pas parlé ?
_ Comme quoi… ? »
Je l'entendis ricaner.
« Tu… as les oreilles qui poussent ?
_ Je n'ai pas envie de rire… Est-ce que… Non, écoute, je ne peux pas te parler trop longtemps. Je vais essayer de venir te voir… »
Le ton de sa voix changea d'un coup.
« Quand ?
_ Dans quelques heures. Je pense que je devrais y arriver.
_ Ecoute, Bella, moi aussi il faut que je te dise certaines choses, tout de suite, au cas où tu ne viendrais pas tout à l'heure… Je crois que j'ai perçu quelques… effets secondaires, comme tu dis, et ils m'inquiètent. Tu n'as qu'à m'écouter, ça pose problème ?
_ Non, vas-y. Mais si je me mets à te parler de Rio de Janeiro, ne t'étonne pas.
_ Ah ?... Bon. J'ai vu Sam, il y a quelques jours. Nous nous sommes… un peu disputés, disons-le comme ça. Il ne veut pas « avoir à se mêler des règlements de comptes entre vampires », ce sont ses mots. Alors je… je lui ai fait savoir que je suis un alpha, que je suis né pour l'être, en tout cas… enfin, il l'a bien senti. Je pense pouvoir prendre la tête d'une meute s'il le faut. Je sais que d'autres me suivront, parce que j'ai la capacité d'imposer mes décisions… Seth m'a dit qu'il viendrait avec moi sans hésiter. Il a dû en parler à Leah aussi, depuis. Je suis presque sûr que Quil et Embry répondraient à mon appel. Même Sam, si j'insiste… mais je ne veux pas avoir à le forcer.
_ Je comprends. »
Que Jacob fût un alpha à la volonté duquel aucun des membres de la meute ne pût s'opposer m'apparaissait évident. Je le savais. Il appartenait à une lignée de Transformateurs faits pour diriger le clan. En lui, coulait le sang d'Ephraim Black, et personne parmi les Quileutes, ne saurait lui résister s'il prenait la décision d'occuper la place qui était, de droit, la sienne.
« Enfin, c'est pour dire que tu ne dois pas t'inquiéter. Il y aura du monde pour te protéger si… »
La voix de Jacob avait pris une intonation nerveuse inhabituelle.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Je… à quoi ils ressemblaient tes rêves au juste ?
_ Je te l'ai dit… trop réels… mais pourquoi… ?
_ Il se pourrait que j'en aie fait un… plusieurs fois.
_ Quoi ? »
J'avais beau me trouver loin de lui, je pouvais presque le sentir trembler au bout du fil.
« Qu'est-ce que tu as vu, Jake ? Dis-moi !
_ La forêt, une clairière. Une cabane en pierre. La nuit et… moi… enfin, je crois que c'était moi. C'était horrible, Bella ! Je ne pense pas du tout que ça puisse se réaliser vraiment. C'est tellement absurde ! Je ne comprends pas.
_ Que se passait-il ?
_ J'étais fou de rage. Totalement fou, je dirais. Je ne parvenais pas à me contrôler, à me raisonner, je ne reconnaissais rien ni personne. Il y avait du monde, c'était complètement délirant. Des êtres, des animaux et… toi, peut-être, mais je n'en suis pas sûr. Je pense qu'il y avait des vampires qui menaçaient et je… je… »
Jacob avait l'air effrayé. C'était la première fois qu'il se montrait aussi perdu, cela ne lui ressemblait pas. J'en étais bouleversée.
« Oh, Bella, pardon… jamais je ne pourrais faire ça, tu le sais… Ce n'est qu'un cauchemar et je ne comprends pas du tout pourquoi j'imagine ces choses.
_ Il faut me dire, Jake…
_ J'étais tellement hors de moi ! Sans pouvoir rien y faire, je me suis vu… tuer… tout le monde. »
Ce que venait de me dire Jacob n'avait effectivement pas de sens. Je devais le rassurer.
« Ecoute, Jake. Il se peut que… ce n'est qu'un cauchemar, tu as raison. Il doit t'apparaître très réaliste parce que c'est ma façon à moi de rêver parfois… mais ça ne veut pas dire… Comment te sens-tu en ce moment ? Tu as du mal à te contrôler ? Tu es… tendu, en colère ?
_ Non, pas du tout. J'ai le sentiment, au contraire, que les choses sont en train de redevenir normales.
_ Tu vois, c'est moi qui suis un vrai monstre, pas toi ! Nous sommes un peu confus, mais tout va rentrer dans l'ordre. »
Il me sembla percevoir un mouvement au rez-de-chaussée, il fallait que je raccroche. Si Edward comprenait que je parlais à Jacob, il ne me quitterait plus une seconde.
« Je veux te voir, conclus-je. Je viendrai tout à l'heure. Je t'appellerai quand je serai sortie et… tu pourras venir me chercher en voiture sur la route ?
_ Je ne sais pas si tu dois… m'approcher en ce moment. Vraiment… Bella… »
Je compris que Jacob avait peur. Ma décision d'aller le rassurer en personne n'en fut que plus déterminée.
« Je t'appelle, compris ? »
Et je raccrochai.
Dix secondes plus tard, Edward apparaissait dans l'encadrement de la porte.
« Je viens juste de finir, annonçai-je d'un ton que je voulais anodin et détendu. Elle m'a… véritablement épuisée !
_ Tant mieux », répondit-il dans un sourire mi-amusé mi-soupçonneux, me sembla-t-il.
Mais ce n'était sans doute qu'un effet de mon imagination.
Je passai la soirée à réfléchir au moyen par lequel je pourrais m'évader sans qu'il s'en aperçoive. J'avais un avantage inestimable : il ne pouvait savoir à quoi était occupé mon esprit. Cependant, chercher à lui mentir et à lui échapper, tromper sa confiance et manquer de respect au dévouement qu'il m'avait témoigné, me mettaient très mal à l'aise. Je ne savais pas comment faire, mais je devais voir Jacob. Au fond de moi, dans le grand vide que je ressentais toujours, une voix criait, qui ne supportait pas l'idée de la détresse qu'il avait exprimée un moment plus tôt.
Il était aux environs de minuit lorsque j'annonçai à Edward mon intention d'aller me coucher. En réalité, je n'éprouvais pas la moindre envie de dormir. Il parut un peu surpris, mais également soulagé. Il avait pu constater par lui-même que ma nervosité s'était cependant bien apaisée au fil de la journée. Si elle ne s'était pas pour autant éteinte, j'avais l'impression de la contrôler également beaucoup mieux.
« Ah ?, s'étonna-t-il. C'est plutôt bon signe, non ?
_ Edward…, dis-je avec une certaine inquiétude, … vivre avec moi risque de te décevoir rapidement… tant que je resterai humaine. Toutes ces nuits… Que feras-tu pendant que je dormirai ?
_ Je resterai près de toi, je veillerai sur toi, je te regarderai… c'est quelque chose dont je ne me lasse pas. J'en profiterai pour faire un peu de ménage, aussi… ce qui n'est pas du tout nécessaire pour le moment, étant donné qu'il n'y a plus un grain de poussière dans cette maison !, ajouta-t-il en levant un sourcil.
_ Tu iras chasser ?
_ C'est possible. Ou bien je lirai, j'écouterai de la musique… Je fais beaucoup de choses durant la nuit. Il y a toujours des choses à apprendre et à découvrir. Cela te tracasse ?
_ Un peu. Notre vie commune… va être bien ennuyeuse pour toi.
_ Bella… ne crois pas cela. Je pense, d'ailleurs, que je devrais… réfléchir à une façon de me rendre utile, comme Carlisle. Je ne crois pas que recommencer indéfiniment le lycée ou l'université soit une solution à long terme. J'ai envie… d'autre chose, maintenant. En ce qui te concerne, dis-toi simplement que tu auras la chance de pouvoir continuer à dormir pendant que je m'occuperai de notre… de ton… enfin si… »
J'avais saisi ce dont parlait Edward. L'avenir s'annonçait très étrange. Si avenir il y avait. Apparemment, même s'il essayait d'envisager les choses d'une manière positive, Edward ne pouvait être tout à fait à l'aise avec ce qui nous attendait. Je m'en voulais de ce qu'il allait avoir à subir. Comment pourrait-il se sentir concerné ? Comment supporterait-il ?
Il me regardait pourtant avec un sourire si confiant et si tendre que j'éprouvai davantage de remords sachant ce que je m'apprêtais à faire.
Je mis de la musique, restai quelques minutes avec lui encore, pris soin de bâiller à plusieurs reprises (étais-je crédible ? Je n'en avais pas l'impression) puis montai prendre une douche.
Au passage, je décrochai ma veste, pendue près de l'escalier dans l'entrée. Lorsque je fus dans la salle de bains, je n'attendis pas une seconde de plus. Je fermai la porte de l'intérieur, ouvris de robinet de la douche. Je n'aimais pas l'idée de laisser l'eau couler pour rien mais je n'avais pas le choix. Plus Edward penserait que j'étais à l'intérieur, plus il hésiterait, plus j'aurais de temps pour parler à Jacob. Je me penchai par la fenêtre. La gouttière passait juste à côté et cette partie de la maison était à l'opposé du salon dans lequel se trouvait Edward. Il ne m'entendrait pas, pas plus qu'il ne me verrait m'éloigner, à moins que je ne m'étale bruyamment et me casse encore quelque chose, auquel cas, effectivement, il vaudrait sans doute mieux qu'il me ramasse. En attendant, il ne pouvait imaginer que je tenterais une aventure pareille. Moi-même, je n'étais pas certaine d'en être capable. Pourtant, quelque chose me poussait à considérer cela comme une action facile. Pour peu que la gouttière tienne.
Mon portable était dans ma poche, j'enjambai la fenêtre. Sans regarder en bas, je m'agrippai au tube métallique, posant mes pieds de part et d'autre des pitons qui le rivaient à la façade. Il y en avait tous les mètres environ, et je devais me laisser glisser un peu avant de retrouver un appui. A mon grand étonnement, cette descente me parut réellement aisée. Je n'aurais jamais pu y parvenir si j'avais été totalement moi-même, et, un instant, je réalisai combien je devais être encore sous influence. Ce ne fut qu'une fois au sol que je manquai de m'étaler en me reculant, sans faire attention, pour considérer la hauteur à laquelle se trouvait la fenêtre de la salle de bains et juger de l'exploit que je venais d'accomplir. Ma frayeur fit bondir mon cœur dans ma poitrine, déchargeant dans mes veines une énergie nouvelle, et je détalai dans la nuit, aussi discrètement que je pus. Je ne pouvais faire le tour de la maison pour rejoindre la route, au risque d'être aperçue par Edward. Aussi, je m'enfonçai dans les bois, avec l'intention de couper rapidement et de rejoindre, plus loin, la route qui menait à La Push…
J'avais passé quelques minutes à chercher mon chemin entre les arbres, dans l'obscurité où ne pénétrait pas la lumière de la lune. Peu à peu, une angoisse s'était emparée de moi. Les odeurs… le lieu dans lequel je me trouvais… m'évoquaient quelque chose. Une impression de "déjà vécu" qui me mettait mal à l'aise. Pourtant, j'avais fini par apercevoir à nouveau la route qui longeait la forêt. Je m'étais approchée. J'allais appeler Jacob. Déjà, j'étais presque rassurée.
Je n'avais rien senti, rien vu venir, rien entendu. Je m'étais arrêtée, à la limite des arbres, mes doigts fouillant dans ma poche, à la recherche de mon appareil. Une ombre, immense, s'était glissée près de moi. Une main glacée s'était posée sur ma bouche alors qu'un bras puissant se refermait comme un étau autour de mon corps. Giacomo et Jane devaient rôder –depuis combien de temps ? Ils venaient d'arriver, sans doute, puisque personne n'avait remarqué leur présence- dans les environs, certainement à la recherche d'une opportunité qui aurait pu ne jamais se présenter. Je m'étais, sans y penser, jetée dans la gueule du loup.
