Chapitre 31 : Assassins/ Slayers
Et maintenant ?
Giacomo me poussait vers l'ouverture, encore debout, de la cabane de pierre partiellement éboulée, obscure comme une bouche monstrueuse. Je savais ce qui m'attendait là. Jane s'apprêtait à y pénétrer la première. Du regard, j'embrassai le paysage qui nous entourait, figé dans cette lumière de nuit, bleue et froide, la dernière lumière que je verrais jamais. Tout ce qui se passa ensuite fut complètement irréel et se déroula comme au ralenti.
D'entre les arbres, une masse sombre déboula soudain. Une bête énorme, à la fourrure noire et rousse, se précipitait vers nous. D'abord, je l'associai à celle que j'avais vue dans mon rêve, mais elle n'avait aucun point commun avec la créature affreuse dont j'avais eu la vision. C'était Jacob. Comment ne pas le reconnaître ? Il se jeta sur le vampire qui me tenait fermement. Celui-ci me lâcha, je me reculai. Giacomo avait été surpris par l'attaque, un de ses bras était blessé, mais il ripostait à présent. L'énorme loup se plaça entre nous deux, babines retroussées, grognant furieusement. Giacomo ne bougeait plus. Il se tenait près de l'entrée de la bâtisse, dans laquelle Jane avait disparu un instant plus tôt. Jacob tourna, une seconde, la tête vers moi. Son regard se planta dans le mien. Il était à la fois doux et plein de rage. Ses yeux bruns se plissèrent et luirent, il pointa le museau en direction de la forêt. Me demandait-il de partir ? Devais-je fuir ? Je tendis la main pour le toucher. Pourquoi était-il venu seul ? Il n'aurait pas dû.
A cet instant, il s'effondra. Je demeurai pétrifiée. Je le vis ensuite tressaillir, je l'entendis gémir… puis hurler. Que se passait-il ? Que faire ? Je m'approchai de lui, mais il ouvrit la gueule et voulut mordre. Il ne savait plus ce qu'il faisait. Je tombai en arrière. Jane. Jane était sortie de la ruine. Son regard de braise fixait le loup qui se contorsionnait devant elle avec un plaisir non dissimulé. Elle le torturait. Elle allait le tuer, sans doute, et je ne pouvais rien faire ! Je voulus me jeter sur elle, mais Giacomo tendit son bras valide et m'envoya rouler à plusieurs mètres. Sous le choc, je restai un moment allongée à terre. Entre les nuages noirs, je voyais quelques faibles étoiles briller au-dessus de moi, les cris du loup déchiraient mon cœur et le silence de la nuit. Nous allions mourir, tous les deux. Non… pas Jacob. Pas lui. Mes yeux se remplirent de larmes, ma vision se troubla. L'énergie m'avait quittée. Je me redressai avec difficulté. Le loup avait cessé de bouger. Il haletait péniblement, la gueule ouverte et la langue pendante. Je rampai vers lui. Les yeux de Jane glissèrent vers Giacomo. Il leva une main aux doigts joints et son bras s'arma comme un arc tendu, prêt à décocher sa flèche. Je ne pouvais imaginer… Il allait frapper.
« Non ! », criai-je en me relevant.
Mais le coup était parti. Il atteignit Jacob dans la poitrine. La main de pierre du vampire pénétra le corps du loup avec une telle violence et une telle rapidité que je n'eus même pas le temps de comprendre ce qu'il se passait. Son geste était si inattendu que je ne pensai pas à détourner le regard. Aussi vite qu'elle y était entrée, la main de Giacomo ressortit de la poitrine du loup, serrant entre ses doigts une chose… assez grosse et sombre. Une chose chaude, autour de laquelle se forma aussitôt une vapeur blanchâtre. Hébétée, je considérai le bras dégoulinant du vampire, l'air satisfait de Jane… Le loup ne bougeait plus. Son souffle s'était éteint, son regard était fixe. Je fis un pas. Un autre…
« Oh, mon Dieu… non… », gémis-je en tombant à genoux près de son corps sans vie. Ma main se posa sur son oreille. Elle était brûlante. Ce n'était pas possible. Il ne pouvait pas…
J'enlaçai son cou, plongeai mon visage dans sa fourrure.
« Cela suffit, souffla Jane. Débarrassons-nous d'elle une bonne fois pour toutes. »
Giacomo m'arracha à la dépouille de Jacob. J'étais trop choquée pour hurler ou me débattre.
J'avais l'impression d'être déjà morte moi-même.
Il se passa plusieurs secondes avant que je réalise que Giacomo et Jane s'étaient immobilisés. Dans mon vertige, j'eus du mal à distinguer ce qui captivait leur attention.
Plusieurs silhouettes noires étaient sorties du bois. Elles nous encerclaient. Les loups. J'en distinguai un, plus massif que les autres, d'un noir profond, qui avait avancé davantage. Sam. A sa droite, un autre, plus clair, très grand également, qui devait être Paul. A l'opposé, se tenaient deux autres bêtes plus petites. La fourrure de l'une avait des taches sombres, l'autre était très claire. D'autres loups avaient pris position aux quatre coins de la clairière : Embry, Seth, Jared, Quil, et sans doute Collin et Brady. Ils étaient tous venus. Trop tard.
Lentement, d'autres formes sortirent d'entre les arbres. Des silhouettes debout, humaines d'apparence, qui se joignirent au cercle formé par la meute. Une chevelure blonde flottait dans l'air nocturne. C'était Rosalie. Les Cullen étaient là. Une quinzaine d'êtres menaçants, sur leurs gardes et prêts à bondir, se rapprochait lentement de nous. Je vis Edward, qui ne me quittait pas des yeux. Je sentis l'étreinte de Giacomo se détendre, sans se relâcher totalement pour autant. Jasper tentait-il quelque chose ? Le visage de Jane était fermé, dur et impassible. Seuls ses yeux semblaient animés d'une vie qui leur aurait été propre. Ils passaient rapidement sur chacun de ceux qui nous entouraient, attentifs à leur moindre geste, les scrutant et les jaugeant avec minutie.
« Giacomo…, l'entendis-je murmurer.
_ Non !, hurla Edward en se jetant vers nous avant qu'elle eût fini sa phrase.
_ … tue-la », acheva-t-elle.
Le vampire ne serra pas immédiatement ses doigts autour de ma gorge. J'eus le temps de voir Edward tomber à terre et commencer à se tordre, pris des mêmes convulsions qui avaient agité Jacob un instant plus tôt. J'entendis ses gémissements. Puis ce fut au tour du loup noir, de Carlisle, de Rosalie, de Paul… Jane savait ce qu'elle faisait, et son pouvoir était immense. Elle avait décidé de s'attaquer à tout le monde. Elle en était capable, et elle exultait. Rien ne pouvait la faire reculer.
Tous, un à un, s'effondrèrent en criant. Esmé, Alice, les jeunes loups… même Emmett ne résista pas davantage.
La nuit s'emplissait des cris déments de ceux qu'on torturait. J'étais impuissante. Inutile. Et je devais assister à ça. J'aurais dû mourir… plus tôt. J'avais fait le mauvais choix. J'aurais dû, comme dans mon premier rêve, être vampire moi-même à cet instant. Ainsi, j'aurais pu exercer mon don, et les protéger, comme je m'étais vue le faire face à tous les Volturi rassemblés, étendant mon bouclier comme une peau extensible au-dessus de chacun de mes amis. Au lieu de cela… mon existence était vaine.
C'était atroce, insupportable. Il fallait que cela s'arrête. Je sentis la main de Giacomo se refermer autour de mon cou. Tant mieux. J'aspirais à la mort. Je retrouvai la sensation que j'avais eu, dans la cabane, la première fois que je m'y étais vue. J'appelais la mort de mes vœux, parce que je la méritais. Au moins, en cela, je ne m'étais pas trompée. Le vampire me serrait contre lui, de plus en plus, et emprisonna mes épaules de son bras que les crocs de Jacob avait déchiré. Je suffoquais, ma tête allait éclater. Sa main se posa sur mon front. Il s'apprêtait certainement à me briser la nuque.
Soudain, j'entendis Jane pousser un cri.
Je fus immédiatement relâchée et m'effondrai au sol. Je ne pus relever la tête qu'au bout d'un moment. Il me semblait que j'allais perdre la raison. Ma tête tournait, tout mon corps était douloureux, mon cœur était froid et mon âme en lambeaux.
« Qu'est-ce que… ? »
C'était la voix de Giacomo. Elle était étranglée et exprimait une réelle terreur.
« C'est impossible ! », articula Jane avec difficulté.
Je la regardai. Elle avait perdu toute son assurance, et le plaisir que j'avais pu voir sur son visage, alors qu'elle avait entrepris de massacrer tous ceux qui s'étaient portés à notre secours, s'était à présent mué en une expression d'horreur évidente. Tout son corps d'enfant était raidi par la peur, et son regard fixait, droit devant elle, un point entre les arbres. Les cris avaient cessé. Chacun tentait de retrouver ses esprits, les sens encore broyés par les illusions de douleur que savait provoquer l'effroyable petite vampire. Je scrutai l'obscurité, à la recherche de ce qui pouvait se montrer capable de provoquer une telle émotion chez ces deux ignobles assassins. Je ne voyais rien. Je ne voyais rien… mais j'entendais. Un souffle. Un halètement puissant, encore lointain. A ma grande surprise, une petite forme sortit du bois. Un loup, à la fourrure gris clair. L'animal s'avançait vers nous, lentement. Il boitait. Etait-ce possible ? Le loup reniflait l'air autour de lui, regardait les corps étendus de ses congénères, des vampires. Il s'approcha encore, dévisageant Jane avec aversion et hostilité. Quand il arriva à ma hauteur, il baissa le museau. Son regard croisa le mien. Je reconnus sa finesse, sa patte avant déformée par une blessure ancienne. Leah ! Elle tourna la tête en direction du corps de Jacob étendu sur l'herbe humide. Je l'entendis pousser un petit gémissement.
Alors, elle se planta, face aux deux vampires figés par la panique, dans une posture de défi, montrant les crocs et grognant furieusement. Jane ne prêtait aucune attention à elle, elle n'avait même pas cherché à la maintenir à distance. Son regard était toujours perdu, loin entre les arbres. Enfin, la tête de la louve se souleva et elle hurla longuement.
Depuis la forêt, nous parvint une secousse. Un tremblement léger du sol et de l'air. Le halètement se fit plus proche, le souffle arriva jusqu'à nous.
Il apparut enfin, comme une image sortie du pire des cauchemars. Je le reconnus immédiatement. C'était lui, le vrai monstre que j'avais vu, sans rien y comprendre. En deux bonds qui firent trembler le sol, il se retrouva presque au milieu de la clairière, à quelques mètres de moi. Il était énorme. Bien plus grand que Sam encore. Mais il n'avait rien de commun avec les loups que devenaient les Transformateurs. Ce n'était pas un animal. Il se tenait debout, sur ses pattes arrière, même s'il se baissait pour courir ou bondir. Il était couvert de poils sombres, courts et drus. Une ligne blanche courait sur son dos, de son museau à sa queue. Il avait une souplesse saisissante, des gestes… humains. Sa tête, surtout, était effrayante. Sa gueule, démesurément grande, était plantée de crocs larges et acérés comme des poignards, et ses yeux… ses yeux avaient un regard à la fois intelligent et fou, particulièrement menaçant et effroyable. Cette bête était faite pour tuer, c'était ce qu'on ne pouvait manquer de ressentir dès qu'on la voyait. Il semblait enragé. Je voulais fuir, pourtant j'étais tétanisée. Tout le monde l'était.
Le monstre soufflait bruyamment, grognait, les babines retroussées et écumantes, replié sur lui-même. Son étrange posture et son attitude nerveuse, comme s'il était prêt à s'élancer, laissait entendre qu'il valait mieux ne pas faire un seul geste. J'essayais de ne pas le regarder, par crainte de croiser ses prunelles et de le pousser à se jeter sur moi, mais je m'aperçus qu'il ne regardait personne, si ce n'était Leah.
Giacomo se retourna vers Jane. Il avait l'air désemparé.
« C'est un Enfant de la Lune, siffla-t-elle en réponse à sa question muette. Je pensais qu'ils avaient tous disparu.
_ Allons-nous en ! », suggéra Giacomo.
Jane lui lança un regard mauvais.
Le loup-garou –puisque c'en était un- s'était mis à humer l'air autour de lui. Il tourna la tête vers la dépouille de Jacob, émit un rugissement horrible, puis sa gueule pivota vers moi. Je fermai les yeux.
Il ne bougea pas davantage, pourtant, mais il trépignait. Il semblait qu'il allait exploser d'une seconde à l'autre. Et ce fut ce qu'il fit, effectivement, dès que le petit loup gris eut poussé un second hurlement. L'affreuse bête se tendit vers Jane, qui ouvrit la bouche en crachant rageusement et en bondissant de côté. Le loup-garou tressaillit, comme sous l'effet d'une impulsion électrique, et se débattit, envoyant ses pattes griffues dans toutes les directions.
« Bella, pousse-toi ! »
C'était la voix d'Edward, lointaine et proche en même temps. Sans que j'eus le temps de réfléchir davantage, je roulai de côté et m'enfuis comme je pus. Puis je fus saisie par une forme invisible et, en un éclair, je me retrouvai à la lisière de la clairière. Les bras d'Edward étaient enroulés autour de mon corps. Je me serrai contre lui, tremblante.
« Edward ? Tu n'as rien ?
_ Je vais bien. Tout le monde a été très choqué, mais ils ont recouvré leurs forces maintenant… sauf Alice... Il vaut mieux partir tout de suite, ajouta-t-il en m'engageant à le suivre, Johnny est très dangereux.
_ Alice… Johnny ?
_ Oui. Je l'ai vu dans l'esprit de Leah. »
Je me détachai d'Edward et regardai l'impressionnant spectacle qui se déroulait près de la cabane. Le loup-garou -pouvait-il vraiment être Johnny ? Où se trouvait, à l'intérieur de ce monstre épouvantable, l'être humain que je connaissais ?- s'agitait frénétiquement, comme si une nuée d'abeilles invisibles le harcelait. Il donnait des coups en direction de Jane, qui parvenait tant bien que mal à les éviter. Giacomo avait disparu.
« Jane essaie de l'anéantir, mais elle n'y arrive pas. C'est impossible : elle ne peut pas avoir d'emprise sur son esprit car il n'en a plus vraiment. Elle le pousse seulement à bout… », expliqua Edward.
Les Cullen et la meute des Quileutes s'étaient repliés, et mis à couvert derrière les premiers arbres. Je ne les voyais plus.
« Giacomo !, m'exclamai-je.
_ Il s'est enfui. Sa dévotion pour Jane a atteint ses limites. »
Tout à coup, un des gestes désordonnés du monstre atteignit son but. Jane fut jetée à terre. Alors une énorme patte griffue se replia autour d'elle. Le loup-garou la souleva immédiatement. Elle ne poussa même pas un cri lorsqu'elle disparut à moitié dans son énorme gueule…
C'était fini.
La bête s'ébroua, comme apaisée. Pourtant, cela ne dura qu'un instant. Il recommença bientôt à rugir. Le petit loup gris traversa la clairière en boitillant, l'entraînant à sa suite dans les profondeurs de la forêt.
Peu à peu, quelques membres de la famille Cullen et la meute des Quileutes s'avancèrent à nouveau vers la cabane. Il fallait faire disparaître les restes de Jane. Il fallait…
Qu'était-il arrivé à Alice ?
Je devais… je devais…
Oh, mon Dieu !
J'avais perdu Jacob.
La vie n'avait plus de sens.
