Chapitre 32 : Sacrifice
Je regardais danser les flammes du bûcher dans l'air humide et frais de cette nuit de septembre…
Jake…
J'avais aperçu, comme s'il s'était agi d'un mirage, les Cullen rassembler rapidement des branches de bois assez sec, en quantité suffisante pour que le feu soit capable de réduire en cendres ce qu'il restait du cadavre de Jane. Quelques débris épars, déchiquetés, qu'il avait fallu ramasser… il ne demeurait plus rien de l'abominable vampire aux traits d'enfant qui avait, en quelques secondes, pris la vie de Jacob Black et, par là même, déchiré et détruit mon âme. Irrémédiablement.
J'étais brisée.
Je m'étais blottie, malgré les suppliques d'Edward, contre la dépouille du grand loup immobile qui formait une longue masse sombre, comme un monticule tranquille, au centre de la clairière. Je ne voulais pas bouger. J'allais rester là. Toujours.
Avec toi.
J'avais couru vers lui dès que mes forces m'étaient revenues, dès que j'avais pu me relever, dès que j'avais cessé de hurler en silence, la douleur effroyable qui déchirait mes entrailles, calvaire qu'aucun cri humain ne pouvait exprimer. Quand j'avais enfin réalisé… L'air ne voulait plus entrer dans mes poumons. J'avais frappé le sol de mes mains, mon front avait touché la terre. Aucun son ne parvenait à sortir de ma bouche. J'aurais voulu me dissoudre, entrer dans le sol, devenir l'herbe et la poussière, ne plus exister, ne plus rien ressentir. Je subissais de plein fouet l'accablement de l'injustice, de l'absurdité, du vide… que tout était vide !
Pourquoi ?
Pourquoi fallait-il endurer cela ? La vie était devenue folle. Elle n'avait aucun sens. Elle n'en avait jamais eu. Edward s'était accroupi près de moi, il n'avait pas cherché à me retenir, n'avait pas osé me relever malgré moi. Il avait posé sa main sur mon dos et avait attendu. Ma tête me faisait si mal…
Je regardais les flammes…
La lumière du feu dansait sur les visages, rouge et chaude. Plus rien ne me réchaufferait jamais. La chaleur avait définitivement quitté le corps du loup et elle avait quitté mon cœur. Celui de Jacob était tout près, dans l'herbe bleue… pas la peine de le chercher du regard, je savais qu'il était là. J'avais vu son meurtrier le lâcher quand il s'était avancé vers moi pour me forcer à me lever. Sa main encore tiède avait saisi ma gorge, je l'avais sentie glisser sur ma peau, à cause du sang.
J'étais avec Jacob à présent, c'était ma place, mes doigts enroulés dans sa fourrure. Edward s'était tenu près de moi un moment, puis, quand il avait compris que rien ne me ferait bouger, il était allé aider les autres, constater l'état d'Alice. Il avait l'air inquiet.
Alice…
Le docteur Cullen était près d'elle. Je voyais leur préoccupation, je les voyais s'affairer, mais il me semblait que plus rien ne pouvait m'atteindre. Une chape de plomb s'était abattue sur mon esprit. Puis Jasper l'avait emmenée, à la villa sans doute. Certains loups étaient partis, à la recherche de quoi ramener la dépouille de Jacob, et pour prévenir…
Oh, Billy !
Comment allaient-ils pouvoir lui annoncer une chose pareille ? Comment supporter… ? Son fils unique ! Je levai une main -celle qui n'était pas agrippée à la fourrure du loup-, écartai mes doigts, considérant un moment les jeux de lumière et d'ombre dans le creux de ma paume, et me couvris les yeux. Les ténèbres. Les ténèbres, le froid et le vide. Je les sentais établir leur empire en moi, sur le monde et sur ma vie. Il n'y avait plus de soleil. Sans lui, rien ne pouvait exister, ni la joie, ni la tendresse, ni l'espoir. Tout allait dépérir et disparaître.
Dans le lointain, quelques voix appelaient ; plus près, le crépitement familier et tristement réconfortant du bois qui brûlait parvenait à mes oreilles assourdies.
Les flammes dansaient…
« Bella ?... »
Une main s'était posée sur mon épaule.
« Bella … »
Je levai les yeux. Un visage sombre d'Indien, sur la peau duquel glissait la lumière déclinante du brasier, était penché sur moi. Je regardai ses cheveux noirs, la forme de sa bouche. Je cherchais…
« Seth…
_ Bella, je suis désolé. »
Sa main glissa sur mon bras, pressa plus fermement.
« Quoi ?
_ Je sais… Ne t'inquiète pas, nous allons veiller sur toi. Sur vous. »
Je le regardais, comme abêtie. De quoi parlait-il ? Ils devaient plutôt… exiger ma mort, en compensation de la perte qu'ils venaient de subir. Un des leurs avait disparu par ma faute ! Un Alpha ! Je l'avais affaibli, attiré, mis en danger… Il fallait me sacrifier sur l'autel de l'innocence et de la pureté bafouées !
« Il faut que tu le laisses maintenant, Bella… Il n'y a plus rien à faire. Nous devons quitter cet endroit. Lève-toi, s'il te plaît. Nous allons le ramener sur notre territoire. »
Seth tirait doucement sur mon bras. Je regardai sa main, son visage. Non, il fallait nous laisser là, tous les deux. Ils n'avaient qu'à partir… Ma tête bougeait de droite à gauche. Non. Non.
« Bella. »
Une autre voix. Une autre grande silhouette brune s'avançait vers nous. C'était Sam. Il posa un genou à terre, ouvrit une main tendue devant lui.
« Il faut te reprendre, souffla-t-il. Jacob ne voudrait pas que tu te laisses aller au désespoir. Il faut te montrer fière. Fière et forte. Tu appartiens au clan des Quileutes, maintenant… Nous serons tous là pour toi. Et toi, tu dois savoir regarder droit devant toi, et avancer. »
Mon corps et mon esprit engourdis refusaient de réagir. Sam ne sourit pas, mais sa voix se fit plus tendre, me sembla-t-il.
« Nous savons tous combien c'est dur pour toi mais… Billy attend. Lève-toi, et laisse-nous lui apporter le corps de son fils. »
A mes côtés, je perçus soudain la présence d'Edward. Il ne dit rien. Il me regardait. De toute sa hauteur, il toisait les deux Indiens penchés vers moi. Il était mon époux, les Quileutes ne devaient pas l'oublier. Je sentis ses doigts se poser sur mes cheveux, les caresser doucement.
Il fallait… ? Il fallait. Alors je saisis la main de Sam.
J'étais debout. Mon corps était aussi dur et lourd que du béton. Tous les Transformateurs se mirent en devoir de glisser, sous la dépouille du grand loup rouge sombre, de quoi pouvoir le transporter jusqu'à la réserve. Il fut soulevé. Je vis glisser une large patte inerte sur laquelle je posai la main.
Puis ils s'éloignèrent.
« J'y vais aussi », déclarai-je à Edward.
Il hocha la tête.
Je fis quelques pas, chancelai. Il me retint. Il était là, toujours. Il était là, malgré tout. Il serait toujours là.
« Aide-moi, il faut… »
Je retirai ma veste, mon pull et mon t-shirt. J'avais besoin de ce dernier. Ensuite, je me rhabillai rapidement.
Le feu s'éteignait doucement, en sifflant sous l'effet de l'humidité ambiante. J'avançai encore. Jusqu'à-ce que la forme brune que je cherchais soit à mes pieds. Je me baissai vers elle, l'enveloppai dans mon t-shirt, précautionneusement, et la soulevai, la serrant contre moi. Il fallait que je le fasse, peu importait... En fait, plus rien ne m'importait.
« Allons-y. »
Edward acquiesça.
« Ils ne l'amènent pas chez lui, expliqua-t-il, ce n'est pas possible. Ils vont le laisser dans la forêt de la réserve. Il y a un arbre…, d'après ce que j'ai compris. Billy veut procéder à une cérémonie funéraire particulière étant donné que… Jacob ne peut pas être enterré comme un humain. Elle aura lieu demain soir.
_ Ah ?
_ Je suis désolé de te demander ça mais… qu'est-ce que tu comptes faire de… ?
_ Je ne sais pas. Je crois… je crois qu'il faut… il ne faut pas le laisser ici, en tout cas.
_ Tu as raison », conclut Edward en posant tendrement sa main sur ma nuque.
Tout le monde avait disparu. Il ne restait plus que nous deux. Elle allait être longue, pour moi surtout, cette marche du retour…
Néanmoins, sous la lumière glacée de la pleine lune qui figeait chaque chose, nous reprîmes le chemin de la Push.
J'avais parcouru la forêt en somnambule, guidée par Edward, nous n'avions rien dit. L'air de la nuit, les senteurs de la forêt, les bruits, l'obscurité, tout m'était indifférent. J'avançais simplement. Il me semblait que j'avais mille ans tout à coup. Mon corps douloureux de s'être trop contracté ne pouvait l'être davantage… il l'était tant que je ne le sentais même plus. Il était vide. Je serrais désespérément contre moi la forme enroulée dans mon t-shirt : elle était la seule chose qui avait de l'importance. Moi, je n'étais là que pour la porter, pour en prendre soin, comme d'une précieuse relique.
Quand nous parvînmes à La Push, nous nous dirigeâmes vers la maison de Billy. On pouvait y voir de la lumière. Des silhouettes, assez nombreuses, étaient massées devant. Les Quileutes, malgré la charge qu'ils portaient, nous avaient devancés. Le corps du loup n'était pas avec eux.
Comme nous approchions, je m'aperçus qu'ils parlaient à voix basse. Certains devant la maison, d'autres près de la porte d'entrée. Je distinguai une silhouette plus basse que les autres, un fauteuil… Avant que nous ayons rejoint le groupe, le silence se fit, les discussions étaient terminées. Je vis le fauteuil de Billy pénétrer dans la maison par la porte entrebâillée d'où fusait une lumière orange. J'étais là, devant lui, je voulais… je ne savais… Il pivota pour saisir la poignée. Je ne pouvais voir l'expression de son visage. Cependant, je sentis que le regard du vieil Indien se posait sur moi, hésitait… puis il glissa, et la porte se referma sans un bruit.
Je fus submergée par un intense sentiment de honte et de culpabilité. Je baissai la tête.
Quelques secondes passèrent, qui me parurent une éternité. A nouveau, une phrase se mit à tourner en boucle dans mon esprit, toujours la même. Elle m'avait suivie dans la forêt, depuis la clairière. Elle ne me quitterait plus, sans doute.
Jacob n'aurait pas dû mourir, c'était moi… moi qui devais disparaître cette nuit !
« Bella ? »
Seth se tenait à côté de moi.
« Je vais vous ramener chez les Cullen, si tu veux bien, j'ai proposé à Edward et…
_ Ah ? Oui, c'est gentil, Seth… »
Je ne pouvais détacher mon regard de la porte par laquelle le père de Jacob venait de disparaître.
« Quelqu'un reste avec Billy ?, m'inquiétai-je soudain.
_ Il ne veut personne… mais Sam et Paul vont rester ici, au cas où.
_ C'est bien. Où… où allez-vous mettre Jacob ?
_ Eh bien… Pour le moment, la dépouille est dans la forêt, à l'abri, et puis demain soir… nous la brûlerons.
_ Quoi ? »
Je tournai vers lui un visage incrédule. Le sien prit une expression rassurante. Il avait beau être très jeune, Seth était également un garçon très mature et responsable, tous les Transformateurs l'étaient, au fond.
« Cela n'a rien d'anormal, Bella. C'est ce que nous faisions avant… ce sont nos traditions. Dans le cas présent, c'est ce qu'il y a de mieux.
_ Vous allez faire ça, ici ?
_ A l'entrée de la forêt, sur les rochers qui surplombent la mer, oui. Puis les cendres seront enfouies au pied de l'Arbre aux Ancêtres. C'est ce que Billy a décidé, et nous pensons tous qu'il a raison. »
Je hochai la tête.
Edward s'était approché, il avait posé un bras autour de mes épaules.
« On y va ?, demanda Seth.
_ Oui, mais… vous voulez bien m'attendre un moment, s'il vous plaît ? Je dois… j'ai quelque chose à faire.
_ Bien sûr… »
Immédiatement, je tournai les talons. Je sentis le bras d'Edward qui glissait de mes épaules. Leurs regards me suivaient, inquiets peut-être. Je savais où j'allais. C'était là que je devais me rendre.
Je traversai le village de la Push. Tout était immobile et silencieux. Mes jambes me portaient d'elles-mêmes et vite, sans que j'y songe vraiment, sur cette route que je connaissais bien.
La falaise…
Je ne sais combien de temps il me fallut pour l'atteindre, mais, bientôt, je sentis l'humidité et le sel de la mer toute proche sur mes lèvres et mon visage, je percevais le roulement des vagues, le grondement sourd de l'océan dans la nuit déjà plus claire au-dessus de la forêt, derrière moi. Le jour allait bientôt se lever.
C'était de là que j'avais sauté. Cela me paraissait loin, si loin maintenant. A présent, j'avais l'impression d'être quelqu'un d'autre. De ne plus être personne. Le lieu semblait m'avoir appelée, depuis que je m'étais trouvée devant chez Billy, le lieu voulait que je vienne me pencher sur mon passé un moment, car c'était là que j'avais failli mourir… que j'aurais dû mourir, si Jacob ne m'avait pas secourue. J'avais échappé à la mort si souvent ! Trop, certainement. La vie voulait-elle que je comprenne quelque chose ? Avais-je pris le mauvais chemin ?
Je levai mon visage vers l'horizon encore noir des vagues écumantes. L'air frais de l'océan caressait mon visage ; dans mes oreilles, le bourdonnement de mon sang murmurait des paroles indéchiffrables. J'inspirai profondément. Je m'avançai davantage, jusqu'au bord de la falaise. Je l'avais déjà fait, il ne m'était pas difficile de le refaire. Rien ne pouvait plus me donner le vertige. Un autre pas, j'y étais. Mes bras se serrèrent autour de ce que mes mains retenaient et refusaient de lâcher. On m'avait pris tout le reste !
Non. Arrête, tu es stupide. Cela suffit, maintenant.
Si le danger arrivait encore, si ma vie se trouvait menacée, Jake reviendrait-il me sauver ? Je l'avais déjà fait, lorsque Edward m'avait quittée, me laissant dans une souffrance telle que ma raison avait failli chanceler… peut-être pouvais-je le refaire encore ? Au-delà du silence et du vide, au-delà de l'absence… je saurais le ramener… si je le voulais… Créer l'illusion, au moins. J'avais tant besoin de lui ! Il me suffisait… il m'avait dit qu'il serait toujours là pour moi.
Jacob a juré.
Tu te mens.
Je sais. Mais je l'ai déjà…
Laisse-le, maintenant. Fais ce pour quoi tu es venue.
Oui.
J'inspirai à nouveau profondément et parvins à décroiser mes bras, crispés sur ma poitrine. La boule que formait mon t-shirt reposait dans mes mains. Alors, prenant appui sur mes pieds, de toute ma force, de toutes mes dernières forces, si douloureuses à mobiliser que j'en poussai un cri, je la lançai, le plus loin que je pus en direction de la nuit liquide qui s'étendait devant moi. Je ne vis pas sa trajectoire, je ne la vis pas disparaître, ma vision était brouillée de larmes chaudes qui roulèrent instantanément le long de mes joues. Pendant quelques secondes, je criai. Je criai de rage contre le sort qui nous avait été fait. Contre ce que le destin avait résolu pour Jacob. Ma peine et ma colère ne faisaient qu'un.
Lorsque je me tus, je me sentis étrangement apaisée. Comment pouvais-je ressentir un tel soulagement ? Je léchai les larmes sur mes lèvres, essuyai mon visage.
A cet instant, l'odeur m'apparut. Le parfum. C'était comme si l'odorat me revenait soudain après que je l'aie perdu sans m'en rendre compte. Une odeur douce et familière. Celle de la nuit, de la mer et de la forêt toute proche. Le goût de l'aube, aussi… celui de l'herbe, de la terre et des fruits sucrés, venu de nulle part, semblait pénétrer mes narines et couler jusque dans ma gorge. Sur ma peau, je sentais la chaleur douce d'un soleil… qui ne se montrait pas encore. Un réconfort. Un bien-être absurde.
Ce n'était pas un apaisement. Je perdais tout bonnement l'esprit !
Alors, je m'enfuis. Je m'enfuis à toutes jambes, en direction du village, de Seth et d'Edward qui m'attendaient.
Seth nous reconduisit à la villa. Durant le trajet, personne ne dit un mot. Mes yeux glissaient, à travers la vitre, sur les arbres et le paysage qu'éclairait à présent la pâle lumière du jour. Quand nous fûmes arrivés, au lieu de quitter le véhicule, je me penchai vers le jeune Quileute.
« Seth, dis-moi… je dois savoir… Que s'est-il passé ? Pourquoi Jacob est-il venu seul ? »
Le timbre de ma propre voix, plus grave et assourdi que d'ordinaire, me surprit. Elle était cassée. Ma gorge me brûlait.
Edward tourna légèrement son visage vers moi. Seth coupa le moteur et pivota dans ma direction. Il paraissait vraiment peiné, tout à coup. Il leva vers moi un regard de petit garçon au bord des larmes.
« Je lui ai dit, Bella… Je lui ai dit d'attendre. Mais il n'a rien voulu savoir ! Il pensait que Sam refuserait certainement de venir, mais il souhaitait que je le prévienne quand même. Pourtant, quand j'ai compris, quand j'ai vu… je l'ai assuré du contraire ! J'ai essayé, j'ai… tenté tout ce que j'ai pu, mais il m'a ordonné… j'ai fait ce qu'il demandait. Il était affolé et il s'est précipité sans rien écouter.
_ Est-ce que tu sais si… c'est lui qui m'a appelée sur mon téléphone portable ?
_ Oui. Il a entendu ce qu'il se passait et il est venu directement chez nous. Il avait transmuté alors je me suis transformé aussi. Là, j'ai tout compris. Dans mon esprit, il a vu la cabane, l'endroit où elle se trouve. Je l'ai découverte, il y a quelques jours, comme tu m'avais demandé… Cela faisait des semaines que Jacob ne s'était plus changé avec nous. La meute… nous n'avions rien remarqué, rien soupçonné. Il était devenu plus solitaire. Il nous semblait juste très préoccupé par toi, par ce qui… est arrivé à ton père. Si tu savais comme Sam était désolé quand il a appris ! Il s'en veut de sa réaction, de ce qu'il a pu lui dire… Il le comprend mieux que ce que Jacob pouvait croire. Sam n'a pas hésité une seconde quand il a vu qu'il s'agissait de défendre l'avenir de notre clan.
_ Tu sais, Seth… Je crois que Jake l'a fait exprès.
_ Quoi ?
_ De venir seul. Il ne voulait pas vous mettre en danger. Il ne voulait pas… pousser Sam à risquer sa vie. Il me l'avait dit. »
Seth parut davantage bouleversé encore.
« Leah était avec vous ?
_ Non. Nous avons senti sa présence quand nous étions déjà en route, dans la forêt. Nous avons été surpris de nous rendre compte qu'elle avait transmuté. Elle m'avait juré qu'elle ne se changerait plus jamais… Mais elle était loin… Elle refusait de nous parler. Elle essayait de fermer son esprit et répétait juste Laissez-moi tranquille, laissez-moi tranquille ! Elle avait l'air terrifiée de découvrir que nous étions là et que vous aviez besoin d'aide. Nous avons vu des choses… que nous n'avons pas comprises. L'esprit de Leah est devenu très résistant, très indépendant. Sam nous a demandé d'essayer de nous détacher d'elle, puisqu'elle le souhaitait.
_ C'est toi qui as prévenu les Cullen ?
_ Non. Le temps que je parle à Sam, ils étaient là. Ils sont tous venus à La Push. »
Mon regard se posa sur Edward. Comment avaient-ils su ? J'avais cru que Seth était allé les chercher.
« Jacob a appelé, chez nous, expliqua Edward dans un souffle. Il m'a demandé d'aller chercher les autres, de nous rendre chez Sam. Il m'a recommandé… d'être prudent aussi. »
Je comprenais l'attitude de Jacob. Oh, oui ! Je la comprenais parfaitement. Il avait eu peur de ce qu'il pouvait se passer. Son rêve l'avait perturbé. Il avait eu peur de lui-même, et de ce qu'il avait vu. Il avait cherché à protéger tout le monde, tout en sachant qu'il aurait sans doute besoin de renfort. Ou que j'en aurais besoin… Qu'avait-il décidé au juste, qu'avait-il imaginé ?
Ainsi, il avait lui-même prévenu Edward !
« Bella, reprit Seth dont la voix tremblait légèrement à présent, Jacob m'a dit une dernière chose avant de disparaître… quelque chose que je n'ai pas compris sur le coup…
_ Quoi, Seth ?
_ Il … il m'a juste dit… qu'il voulait que je prenne soin de toi. Comme s'il… comme s'il avait pensé… »
Je posai ma main sur l'épaule de Seth qui faisait, de toute évidence, de gros efforts pour éviter de se mettre à pleurer. Je savais combien il aimait Jacob et combien il appréciait Edward. Il fallait le laisser aller se reposer, reprendre ses esprits. Lui aussi en avait besoin.
Alors que nous quittions la voiture, Carlisle sortit de la villa et vint au-devant de nous. Comme toujours, son attitude était des plus bienveillantes. Seth renifla et se frotta le visage.
« Venez, proposa le médecin avec douceur, entrez ! Nous nous demandions tous où vous étiez. Seth…
_ J'y vais, docteur Cullen, répondit le jeune Indien en reniflant encore, mais sur un ton qu'il voulait très assuré.
_ Pourrais-tu demander à Johnny Randall de venir ici un de ces jours ?, demanda Carlisle. J'aimerais beaucoup le rencontrer. Ta sœur est aussi la bienvenue, même si je sais qu'elle est très méfiante à notre égard. Je voudrais leur parler, et peut-être serais-je être utile… s'ils le souhaitent, bien entendu.
_ Je transmettrai, acheva Seth en redémarrant. »
Puis, sur un petit signe de la main, il s'éloigna.
