Chapitre 33 : Résignation
Quand il eut disparu, Carlisle se tourna vers moi et posa affectueusement une main sur mon épaule.
« Bella…, ses yeux dorés scrutaient les miens, comment te sens-tu ? »
Son ton exprimait une préoccupation certaine.
_ Je vais bien, docteur Cullen, ne vous en faites pas pour moi.
_ Je ne m'en fais pas que pour toi, Bella… Tu as eu beaucoup d'émotions fortes, tu es choquée… Il va falloir te reposer… vraiment.
_ Oui, je vais le faire, ne vous inquiétez pas. »
Edward regardait son père en silence. Je compris qu'il devait lire dans ses pensées. Ses sourcils se froncèrent.
« Entrons, intervint-il en prenant ma main. Je veux voir Alice. »
Je le suivis à l'intérieur de la villa. Alice était dans une chambre, à l'étage. Jasper et Esmé se tenaient près d'elle. Son compagnon caressait son front. La petite vampire brune était allongée, immobile, les yeux clos. Si pâle… Aucun souffle ne soulevait sa poitrine. Son visage et son corps étaient figés. Elle m'évoqua un gisant de pierre. La statue d'une fée endormie.
« Elle n'a pas repris conscience depuis que Jane a utilisé son pouvoir, déclara Jasper. J'essaie de la réconforter, nous ne savons pas ce qu'il lui arrive. »
Mon regard chercha celui d'Edward.
« Elle n'est pas… morte, Bella, ne t'en fais pas. Elle est juste… évanouie. Son corps est toujours souple. Mais Carlisle ne peut rien faire. Il n'y a pas vraiment de moyen de réanimer un vampire. Normalement, nous ne perdons jamais conscience. »
Je m'approchai d'Alice, m'assis près d'elle, lui pris la main. Son contact était très froid, mais, effectivement, ses doigts restaient souples et légers malgré leur pâleur mortelle.
Jasper se leva.
« Je vais… prendre un peu l'air », déclara-t-il.
Le docteur Cullen et son épouse le suivirent. Sur le moment, je me demandai comment Jasper pouvait quitter, n'était-ce qu'une seconde, celle qu'il aimait, puis je réalisai.
« C'est ma présence qui le met mal-à-l'aise, Edward ?
_ Oui, un peu. Il est nerveux, et puis… tu es couverte d'un sang dont l'odeur est encore assez écoeurante pour nous, alors que le parfum de ton propre sang est, lui, très perceptible et très fort, à cause des émotions que tu as eues. Pour un vampire… c'est difficile à supporter. Vraiment perturbant. »
Je considérai Edward. Son visage demeurait impassible, ses yeux rivés sur celui de sa sœur. Je comprenais son anxiété. Mais sa voix était douce quand il s'adressait à moi.
« Tu supportes, toi ? »
Il sourit.
« Je fais du mieux que je peux. »
Un instant, je me fis la réflexion qu'Edward était décidément admirable. Soudain, les derniers mots de Seth s'imposèrent à mon esprit.
« Edward… ce n'est pas fini, n'est-ce pas ? Les Volturi vont revenir, dès qu'ils apprendront… Ils voudront venger la mort de Jane.
_ Je ne pense pas qu'ils le sauront de sitôt.
_ Mais… Giacomo s'est enfui ! Il va les prévenir !
_ Giacomo n'est pas un Volturi.
_ Quoi ?
_ J'ai lu beaucoup de choses dans son esprit quand il a pris la décision de s'enfuir… et avant aussi, quand nous sommes arrivés et qu'il te tenait contre lui. J'ai vu… »
Edward hésita.
« Parle, Edward, ne cherche pas à m'épargner.
_ Il avait une furieuse envie de boire ton sang. Il aurait vraiment préféré ça au fait de devoir te tordre le cou ! C'est un vampire assez cruel, un mercenaire recruté par Jane, il y a quelques semaines. Elle le fascinait… et lui faisait peur en même temps. Elle lui avait promis de le récompenser en faisant de lui un des leurs. Et il y avait cru ! Mais quand il a commencé à vouloir partir… j'ai entendu ce qu'elle pensait à son sujet. C'était assez expéditif. Quant à Giacomo, sa dernière résolution a été de disparaître. Il va se faire très discret, ne retournera sans doute pas en Italie et il n'a aucun contact personnel avec les Volturi.
_ Alors personne ne saura ?
_ Non. Nous avons sans doute du temps encore… avant qu'Aro se souvienne de nous. En plus, la disparition de Jane va forcément les occuper.
_ Elle m'a dit… qu'Aro attendrait… le temps qu'il faudra.
_ Ah ? C'est-à-dire ?
_ Il veut que tu fasses de moi un vampire. C'est ce qui l'intéresse, peu importe quand, apparemment. »
Edward ne répondit rien. Il réfléchissait. Son regard était plongé dans le mien comme s'il y cherchait des réponses, des signes.
Au bout d'un moment, je brisai le silence. Une boule dure s'était formée dans ma gorge, je savais que mes paroles allaient être amères, je pouvais déjà sentir leur acidité dans ma bouche.
« Edward… Jacob est mort pour me sauver. Je ne me le pardonnerai jamais. Déjà Charlie… c'est trop. Beaucoup trop. Est-ce que j'aurais eu tort de faire tout ce que j'ai fait ? Est-ce que j'aurais dû renoncer à toi dès que j'ai su… dès le départ ? Je n'ai pas été assez forte, je ne pouvais pas résister… mon amour était si fort ! Il l'est toujours… »
Edward me regardait toujours en silence, l'or de ses prunelles légèrement obscurci par une émotion que je ne pouvais identifier.
« Je crois qu'il faut… que je réfléchisse à tout ça. Je veux veiller sur mon enfant, être une bonne mère, l'élever et l'éduquer. Jacob n'est plus là maintenant. Tu sais, il était vraiment heureux d'avoir un enfant… et il ne connaîtra jamais son père ! C'est affreux. Comment vais-je lui expliquer pourquoi il a disparu ? Je vais devoir mentir… pendant des années. Toujours, sans doute !
_ Tu seras une bonne mère, Bella, j'en suis certain, assura Edward avec un petit sourire. Je pourrai t'aider… Je veux t'aider ! Nous sommes mariés. Un bien étrange couple, n'est-ce pas ? Mais… je pense pouvoir être un… bon père de remplacement. »
Ses paroles étaient dures à entendre. Néanmoins, il les avait prononcées sans rancœur. Je soupirai, pris mon front dans ma main.
« Certes, je serai un père froid et allergique au soleil mais… j'ai d'autres avantages !
_ Bien entendu, Edward, tu seras un père formidable… là n'est pas la question mais… j'ai le sentiment… je… »
Je n'arrivais pas le dire. La boule dans ma gorge avait grossi, elle m'étouffait presque, elle me faisait mal.
« Dis-moi ce que tu penses, Bella, tu sais que je n'y arrive pas tout seul.
_ J'ai l'impression de… trahir Jacob, finis-je par exploser. Il est mort à cause de moi… Il voulait que je reste humaine, il me l'avait dit. Il me semble que je dois respecter son désir… Et c'est toi que je trahis ! Je suis… je suis tellement désolée, Edward ! »
Un silence, à nouveau. Long silence. Mon cœur était déchiré. Ce que je venais de dire remettait en question nos existences entières. Je me rendis compte que mes paroles ressemblaient fort à… une rupture de serment. Edward, en ce moment même, était-il en train de penser que j'avais décidé de le quitter ? Le sentiment qu'il avait dû éprouver lui-même, lorsqu'il m'avait abandonnée dans la forêt -pour mon bien, pensait-il- m'apparut alors dans toute sa douloureuse logique. Il m'était à présent devenu clair et familier. Il lui en avait fallu du courage pour accomplir ce geste ! Et je compris qu'au même instant, il avait dû résoudre sa propre mort. Car comment continuer à vivre sans celui qui est votre vie ? Moi… j'allais avoir mon enfant. C'était beaucoup déjà. Cela valait la peine que je m'y sacrifie, sans doute… Mais ce n'était pas tout. Que se passerait-il après ? Quand il serait grand et qu'il n'aurait plus besoin de moi ? J'allais finir ma vie seule.
J'étais perdue dans mes réflexions et ne m'aperçus qu'Edward s'était assis près de moi, au bord du lit, que lorsqu'il prit ma main.
« Alice…, murmura-t-il en plissant les yeux, Alice avait vu cela. »
Je tournai vers Edward un regard interrogateur.
« Elle avait vu… ? De quoi parles-tu ? »
Il serra ma main.
« Le jour où elle a eu cette vision, tu sais… la dernière qu'elle ait eue. Alice ne t'a pas vue avec Jacob mais elle t'a vue… enceinte. Elle t'a vue mère, ensuite… Elle nous a vus… vivre dans la maison de Charlie. Tous les deux. Elle m'avait raconté que tu semblais triste et heureuse à la fois. Elle a vu que j'agissais en père. Elle a senti qu'il y avait des absents… des morts peut-être. Mais elle ne savait pas qui. Puis elle nous a vus, à un autre moment, dans un lieu qu'elle n'a pas identifié. Elle m'a vu te changer en vampire. »
Mon cœur cognait sourdement dans ma poitrine. Il me fallut quelques secondes pour remonter le temps, refaire le parcours, réorganiser les évènements de ma vie. Ma bouche s'ouvrit. Mon visage dut prendre une expression effrayée car la main d'Edward se posa aussitôt sur ma joue. Je la saisis.
« Edward… tu savais ! Tu savais et tu as pensé que Jacob… Tu as laissé faire ?
_ J'ai beaucoup réfléchi, tu sais, et…
_ Tu l'as fait exprès ? Tu ne m'as rien dit… Tu voulais que les choses soient ainsi ! Alice nous a vus ensemble… cela t'a suffi, peu importaient les morts !
_ Quoi ? Mais, Bella… ! »
Un intense sentiment de colère mêlée de dégoût m'envahissait. Je me levai d'un bond. Ma voix tremblait.
« Ce que tu as fait est horrible, Edward ! Tu savais que tu m'aurais à toi, finalement. C'était parfait ! Tu aurais dû m'en parler ! Tu aurais dû me dire ce qu'Alice avait vu et tu ne l'as pas fait…
_ Bella, non, tu…
_ C'est monstrueux, Edward ! »
Il s'était levé et avait saisi mes épaules. Je voulais qu'il me lâche. Je reculai d'un pas, mais il enroula ses bras autour de moi. Je ne pouvais me libérer.
« Tu as laissé tuer Jacob, gémis-je, et Charlie… oh, mon Dieu !
_ Jacob savait, Bella. »
Je me raidis.
« Quoi ?
_ Je suis allé lui en parler. Et il m'a demandé de ne rien te dire. C'est lui qui a insisté. »
Jacob ? Mais pourquoi ? Je ne comprenais plus rien. Dans les brumes de ma pensée, l'incroyable vérité commençait cependant à prendre forme. Mes jambes se dérobaient sous moi. Je posai une main sur la poitrine d'Edward, tendis l'autre en arrière. Je cherchai le bord du lit, je voulais m'asseoir. Edward ouvrit les bras.
« J'ai pensé, bien entendu, poursuivit-il, que je devais faire en sorte d'éviter le pire. Je savais que si tu devais attendre un enfant… il n'y avait que Jacob. Alors je lui ai raconté le rêve d'Alice. Je voulais avoir son avis. Tu vois, Bella, je n'ai pas pensé qu'à moi, comme tu le dis. »
Mes mains frottaient nerveusement mes genoux, je regardais droit devant moi.
« Vous avez décidé… tous les deux…
_ Jacob a beaucoup réfléchi, lui aussi. Il m'a dit -ce sont ses paroles- que, comme tu es une « vraie tête de mule », si tu savais ce qui devait se produire, tu ferais en sorte de le changer…
_ Oui, c'est ce que j'aurais fait !
_ Je crois que Jacob ne le voulait pas, justement.
_ Oh, mon Dieu…
_ Il m'a demandé de faire du mieux que je pouvais pour te protéger, protéger tout le monde… Lui aussi s'est montré aussi attentif qu'il l'a pu à tous les dangers. Il était sans cesse sur le qui-vive. Mais nous ne pouvions pas tout envisager…
_ Vous auriez dû me dire…, me lamentai-je, vous auriez dû ! Vous n'avez jamais eu confiance en moi, vous m'avez toujours traitée comme… une enfant.
_ Ce n'était pas notre intention, Bella, nous voulions juste… agir au mieux. Nous avions davantage de pouvoir que toi pour réagir en cas de problème. Te connaissant, nous avons pensé que si tu savais… tu serais bien capable de… faire une bêtise.
_ On voit ce que ça a donné… »
Je n'étais pas juste, ils me connaissaient bien, effectivement.
Un instant après, je repris, comme si j'avais avoué un crime :
« J'en avais l'intention, Edward. J'ai failli… je m'y suis résolue trop tard. Les évènements m'en ont empêchée.
_ Qu'est-ce que tu racontes, Bella !
_ Je m'étais dit que ça règlerait tous les problèmes.
_ Quelle idée… mais quelle idée abominable ! »
Edward m'avait à nouveau attirée à lui. Il embrassait mon front et me serrait fort.
« Bella, tu nous aurais tués tous les deux, est-ce que tu as pensé à ça ?
_ Non, je me disais plutôt que vous m'en auriez suffisamment voulu pour continuer sans moi.
_ Sans toi, nos vies n'auraient plus eu de sens, petite folle ! », ajouta-t-il dans un soupir en glissant ses doigts sur l'ovale de mon visage.
Je frissonnai. Quel amour était-ce là ? Nous nous aimions tant que nous avions tous, tour à tour désiré donner nos vies les uns pour les autres. Nous avions tous perdu quelque chose. J'avais perdu le père de mon enfant, Edward avait perdu la Bella humaine qu'il aimait et dont il n'aurait jamais pu partager pleinement la vie puisque sa nature de vampire le lui interdisait. Jacob… était parti pour de bon, lui, cependant. Il était le plus à plaindre. Nous avions beaucoup perdu. Cela en valait-il vraiment la peine ? Y avions-nous gagné quelque chose ? La vie que je portais donnait-elle un sens à tous ces malheurs ? Apparemment, Jacob avait pensé que oui.
« Jake s'est sacrifié, alors… volontairement, déclarai-je.
_ Je ne crois pas qu'il y ait pensé à chaque instant, répondit Edward qui me serrait toujours contre lui. Les choses… se sont produites, c'est tout. Il a réagi devant chaque évènement quand il s'est présenté. Tu ne dois pas réfléchir à ce qui aurait été mieux. Il n'y a rien à préférer à la situation actuelle, Bella, tu comprends ? »
Sa voix avait pris une intonation plus inquiète. Edward suivait ma pensée, même s'il ne pouvait l'entendre.
« Il n'y a que la réalité, il n'y a que maintenant, Bella. Et ce que tu vas faire de ton avenir. C'est la seule chose qui compte.
_ Tu parles comme Sam, Edward.
_ Sam a raison, sur bien des points. Il sait ce qui est essentiel. »
Avancer encore… En aurais-je la force ? A cet instant, la perspective de la douleur à venir, de la culpabilité, des remords que j'allais porter avec moi chaque jour de ma vie, m'accabla profondément. Et le manque… comment survivre au manque ? Je n'en avais aucune idée. Cela me semblait insurmontable.
Les doigts d'Edward étaient posés sur ma nuque et ma joue. Son parfum m'enveloppait comme une caresse. Je fermai les yeux, mes paupières étaient aussi lourdes que si elles avaient été faites de métal.
_ Peut-être… Je ne sais pas », soupirai-je simplement.
