Chapitre 34 : Le grand feu/ The big fire
En milieu d'après-midi, Seth revint. Il paraissait reposé et ne laissait en tout cas plus rien transparaître des émotions qui pouvaient l'habiter en cette journée de deuil. Il demanda à Edward de transmettre à Carlisle un message de la part de Johnny et de Leah : ils viendraient lui rendre visite dans les prochains jours et le remerciaient pour son invitation. Je fus surprise de l'empressement avec lequel Johnny -mais surtout Leah- répondaient à la proposition de Carlisle.
Ce que Seth nous apprit ensuite me permit de comprendre leur réaction. Les Quileutes s'interrogeaient à leur sujet depuis la nuit dernière. Ils avaient découvert la vérité concernant Johnny et la présence d'un vrai loup-garou (un Enfant de la Lune, comme j'avais entendu Aro et Jane les appeler) sur leur territoire les préoccupait beaucoup. Leah avait été contrainte de répondre aux interrogations du clan des Transformateurs et elle ne s'y était pas opposée, malgré le caractère revêche que tous lui connaissaient. Elle avait choisi elle-même de trahir leur secret et savait à quoi s'attendre. La jeune femme avait expliqué les choses, sans pour autant parvenir à garder totalement son calme. Elle craignait ce que risquait Johnny car elle connaissait les règles du clan. Leah avait essayé de défendre celui qu'elle aimait même si elle reconnaissait qu'il était réellement dangereux. Jusqu'alors, sa présence était passée inaperçue, n'étaient les animaux retrouvés morts en forêt. Sam lui avait opposé les blessures qu'elle avait elle-même reçues, ce à quoi elle avait répondu en arguant qu'il leur avait sauvé la vie à tous. Elle parvenait à le guider à présent, même si les débuts avaient été, selon elle, « un peu difficiles ».
Néanmoins, la meute des hommes-loups réfléchissait à l'éventualité de demander à Johnny de quitter leur territoire. Leah avait affirmé que, si telle était leur décision, elle le suivrait. Seth en était vraiment chagriné. Pourtant, il devrait se plier à l'avis du plus grand nombre et à ce que déciderait finalement Sam.
Seth en vint ensuite au déroulement de la cérémonie funéraire qui devait avoir lieu à la tombée de la nuit. Un instant, il parut très gêné et hésita. Il finit tout de même par balbutier :
« Billy, hum…, a vraiment le sentiment que ce décès est une « affaire privée » et que la cérémonie à laquelle nous allons procéder concerne surtout notre peuple…
_ Qu'est-ce que…
_ Billy ne veut pas que nous y assistions, me coupa Edward qui avait lu la pensée de son ami. »
Seth eut presque l'air soulagé d'entendre exprimer aussi clairement ce qu'il n'arrivait pas à formuler.
« Quoi !, m'exclamai-je. Mais les Cullen n'ont rien fait…
_ Il en veut à l'ensemble des vampires, Bella. Ce qui fait que nous sommes compris dans le lot, poursuivit Edward d'un ton neutre.
_ Enfin, reprit le jeune Quileute, le docteur Cullen peut vous représenter tous. Billy a précisé que sa présence était la bienvenue…
_ « Tolérée », Seth, c'est plutôt le mot qu'il a employé, il me semble… »
L'Indien baissa les yeux. Edward ne lui avait pas épargné ce petit mensonge diplomatique. Il aurait pu éviter de le lui faire remarquer, car Seth agissait ainsi par gentillesse : il ne voulait blesser personne. J'en conclus qu'Edward devait être passablement énervé par l'attitude de Billy.
« Quoi qu'il en soit, reprit-il, je suis certain que Carlisle viendra. Il s'en fera un devoir. Et par sympathie, également. Il appréciait beaucoup Jacob. »
Seth ne releva pas le regard.
« A quelle heure commence la cérémonie ?, demandai-je. Je viendrai avec Carlisle. »
Il y eut un silence. Edward nous regardait sans mot dire. Il attendait que le jeune garçon s'exprime par lui-même cette fois. Seth finit par répondre en se mordant les lèvres :
« Billy… préfèrerait que tu ne viennes pas, Bella. »
Cette déclaration me stupéfia.
« Mais… Seth, je…
_ Je sais, Bella. Nous savons tous. Nous avons essayé de lui dire à quel point toi et Jacob étiez proches et la peine que tu éprouves, mais… ce n'est pas à nous de lui apprendre… enfin, tu vois…
_ Mais je veux être là, Seth ! Je dois être là ! »
J'étais révoltée.
« Je comprends, Bella. Tu dois pardonner Billy : sa douleur est immense. Sam m'a demandé de te dire que, si tu désires venir quand même, nous te soutenons et nous sommes à tes côtés. Nous pensons que tu dois légitimement assister à ces funérailles. C'est ta place. En fait… tu devrais même y participer.
_ C'est-à-dire ?
_ Tu es la mère de son enfant. Tu devrais te tenir devant… avec Billy, et accomplir les mêmes gestes rituels que lui. »
La pensée de m'imposer aux côtés d'un Billy qui refusait ma présence me fut intolérable. Et je ne m'imaginais pas allant le trouver sur le champ pour lui expliquer la situation.
« Je ne pourrai pas…, soufflai-je en secouant la tête. Mais je viendrai. Je resterai avec Carlisle.
_ Bon. La cérémonie commencera dès que la nuit sera tombée. Venez un peu avant, je vous conduirai. »
Le malaise de Seth ne disparut pas pour autant. Il devait imaginer la façon dont il allait présenter les choses à Billy. On lui avait confié une mission bien ingrate.
Jusqu'au soir, je demeurai sous le choc. Il était naturel que le père de Jacob m'en veuille. J'essayais de m'en convaincre. Pourtant… plus les heures passaient, plus la tension qui s'était niché en haut de mon estomac se faisait ressentir. De plus, je n'avais pas dormi depuis trop longtemps. La fatigue troublait mes sens et ma raison, m'empêchait de considérer les choses avec le détachement nécessaire. Le docteur Cullen était rentré, Edward lui avait rapporté les propos de Seth. Lentement, le jour déclinait.
« Nous allons y aller, Bella. Tu es prête ?, avait finalement demandé Carlisle en entrant dans la chambre d'Edward.
_ Oui. Je suis prête.
_ Ne t'inquiète pas, avait-il ajouté avec une assurance réconfortante, tout se passera bien. »
J'avais lâché la main d'Edward et m'étais levée pour le suivre.
Lorsque nous arrivâmes à La Push, Seth nous attendait déjà, un peu avant la première maison du village, mais je ne le reconnus pas immédiatement. Il était torse nu et son corps, comme son visage, étaient peints. Une large bande noire lui recouvrait les yeux et le front. Ses bras et ses épaules étaient striés de noir et de blanc. Il portait un collier de graines et de plumes. L'apparence qu'il avait, ainsi paré, me saisit et m'émut profondément car elle révélait sa nature profonde et authentique, faisant de lui un être hors du temps qui n'avait plus rien de commun avec le jeune homme que je connaissais. Il nous guida vers le lieu dit. Le crépuscule rayait l'horizon orange de profonds sillons violets, comme tracés par des doigts gigantesques. Nous nous approchâmes de la falaise. Les cris des oiseaux se mêlaient à la rumeur humaine.
Marche, Bella, reste droite. Lève la tête.
Un tambour résonnait dans la forêt.
Un groupe assez nombreux de Quileutes, tous parés et maquillés comme Seth, était massé devant nous. Nous faisions bien pâle figure à côté d'eux. Il me sembla qu'on ne voyait que nous. Mon sentiment d'être une intruse, en ce lieu où ma présence était, de plus, malvenue, n'en fut que davantage accrû.
Regarde devant toi.
Cependant, personne ne nous prêta plus d'attention que nécessaire et, quand nous eûmes rejoint le groupe, aucun visage ne se retourna spécialement vers nous. Sur les rochers surplombant la mer, se trouvait un monticule recouvert d'une bâche maintenue au sol par de gros cailloux. Les derniers rayons du soleil couchant jetaient sur l'assemblée une lumière rouge. Je vis Billy, à l'avant du groupe, assis dans son fauteuil. On avait dû le transporter jusque-là. Son visage était tourné vers la mer, il paraissait scruter les flots gris avec attention. Puis le soleil disparut tout à fait et l'obscurité gagna rapidement le paysage. Alors, la bâche fut retirée. Le corps du grand loup sombre apparut. Il reposait sur un bûcher compact fait de bouts de bois, branches et branchages de tailles diverses, soigneusement empilés. Les pulsations du tambour étaient toutes proches maintenant et, quand il fut sorti de la forêt et se fut placé à côté du groupe, une torche fut allumée. Une voix se fit entendre. Elle psalmodia quelques paroles en langue chimakuane, auxquelles l'assistance fit écho. Billy s'avança ensuite vers la grande masse noire, aidé d'un grand Quileute qui ne pouvait être que Sam. La torche lui fut tendue et il alluma le bûcher.
Le feu prit rapidement et les flammes montèrent, très hautes. Un chant s'éleva, une voix unique, peut-être celle du vieux Quil Ateara, accompagnée par le rythme sourd et régulier du tambour. Puis, certaines personnes dans l'assistance se déplacèrent et défilèrent lentement, une à une, devant le brasier. Au passage, chacun y jetait quelque chose. Je vis Leah, que je reconnus au fait qu'elle était, contrairement aux autres, entièrement vêtue. C'étaient les membres de la meute. Ils s'assemblèrent tous en cercle autour du feu qui répandait sa lumière vive sur leurs visages, tous différemment peints, et les faisait ressembler à des êtres étranges, des esprits anciens, mi-hommes, mi-animaux. Un petit objet fut tendu à Sam. L'ayant saisi, il le porta à son épaule, sur laquelle il le fit glisser, puis il le passa au Transformateur qui se tenait près de lui. A nouveau, le même geste. Je compris. J'avais déjà vu cet objet. Je l'avais tenu dans mes mains. Tour à tour, les membres de la meute s'entaillaient le haut du bras, en signe de deuil. Une blessure qui laisserait sa marque, légère mais visible, celle du souvenir, ancrée dans la chair. Quand ils eurent fini, ils remirent le poignard entre les mains de Billy. Celui-ci souleva ses cheveux, attachés en une longue natte qu'il coupa d'un geste rapide, avant de la jeter dans les flammes. Ensuite, chacun retourna dans l'assistance et tout le monde s'assit sur le sol, le visage tourné vers le bûcher qui continuait de brûler intensément.
Longtemps, longtemps nous restâmes là, à contempler le feu crépitant dans la nuit silencieuse. J'étais à la fois émue et impressionnée par le spectacle qui se déroulait devant mes yeux fatigués. Je pensais à Jacob… et faisais de mon mieux pour rester digne.
La voix reprenait régulièrement son chant aux sonorités et au rythme ensorcelants. Entre les nuages, une lune gibbeuse, glissait parfois sa lumière argentée.
Peu à peu, la force des flammes diminua, la couleur du brasier changea, s'obscurcit. Une épaisse fumée noire, qui formait un nuage gris sur le fond des ténèbres nocturnes, s'éleva. Le feu s'éteignait. Le monticule du bûcher n'était plus qu'un amas de braises rougeoyantes.
Le battement du tambour cessa tout à coup, et l'assemblée des Quileutes se releva. La cérémonie était achevée. Le groupe commença à se défaire et à reprendre la direction du village de La Push.
Je regardai Carlisle.
« Nous allons y aller également, Bella. Je vais te ramener, puis je repartirai à l'hôpital. J'encadre le service de nuit aujourd'hui. »
Je hochai la tête. Néanmoins, nous restâmes encore un moment, debout entre les formes qui nous frôlaient et nous dépassaient en quittant le lieu. Seth s'approcha.
« Que se passe-t-il maintenant ?, demandai-je.
_ Billy et quelques autres restent ici jusqu'à ce que le feu soit complètement éteint, ce qui ne saurait tarder, vu l'humidité. Puis ils recueilleront les cendres et les restes. Ensuite, nous porterons Billy dans la forêt afin de les enfouir avec lui au pied de l'Arbre aux Ancêtres.
_ Seth, tu… tu me conduiras à cet arbre ? Un jour… ? Je veux savoir où aller me recueillir.
_ Bien sûr, Bella. »
Carlisle donna ensuite au jeune Quileute quelques renseignements au sujet des jours où il était libre et pouvait recevoir Leah et Johnny. Je m'éloignai d'eux quelques secondes.
