Chapitre 35 : Dans les bois/ Into the woods
Il ne restait plus grand monde. Billy se tenait toujours, plus loin, près du bûcher fumant. Deux autres formes étaient à ses côtés, mais le vieil Indien ne regardait personne. Savait-il que j'étais là ? En était-il fâché ? J'imaginais aisément que ma présence n'était sans doute qu'un détail pour lui en cet instant ; il devait avoir d'autres préoccupations plus essentielles. A quelques mètres de lui, quatre autres personnes étaient rassemblées en un petit groupe silencieux. Je me retournai, m'éloignant d'eux, et fis encore quelques pas, en direction de la forêt.
Soudain, entre les arbres, je vis filer une forme. Enfin… il m'avait semblé voir bouger les buissons. Plissant les yeux, je scrutais l'obscurité. J'avais rêvé, sans doute. J'approchai des premiers arbres.
Dans le bois, l'air était plus tiède, plus doux. Une odeur fraîche de végétaux écrasés parvint à mes narines et, derrière elle, une autre, plus lourde, de bois de cèdre et de terre. Par-dessus mon épaule, je jetai un regard vers l'endroit où se tenaient Seth et Carlisle. Ils discutaient toujours. Une troisième personne les avait rejoints, que je ne pouvais identifier de là où je me trouvais. J'avançai encore, le nez tendu, respirant les odeurs agréables et puissantes qui émanaient de la forêt.
A nouveau, je tournai mon visage vers la profondeur des bois. Mais cette fois-ci, ce que mon regard y rencontra me fit sursauter. Un peu plus loin, entre les arbres sombres, deux yeux luisants me regardaient fixement. Deux yeux jaunes.
J'écarquillai les miens, clignai à plusieurs reprises des paupières. Une hallucination, de toute évidence… Mais les yeux jaunes continuaient de me fixer sans ciller. Devais-je m'enfuir ? Je fis deux pas en arrière. Les yeux me parurent flotter un peu dans ma direction puis s'arrêtèrent, et se tinrent immobiles. Je reconnus une forme animale, assez basse. Malgré l'obscurité, je distinguai la forme de la tête. Elle ressemblait à celle d'un chien. Encore quelques pas, sans lui tourner le dos. L'animal glissa à nouveau vers moi. Il gardait une certaine distance, mais son attitude n'avait rien de sauvage. Je fronçai les sourcils, tout mon corps se raidit. Voulait-il attaquer ? Il ne me restait plus à parcourir qu'une très courte distance et je serais sortie du bois. Lentement, je tendis une jambe en arrière. Pas de geste brusque, surtout pas... Comme s'ils avaient deviné mon intention, les yeux se murent encore dans ma direction. Ils approchaient, plus vite, dépassèrent la distance qu'ils avaient gardée jusque-là. Leur empressement m'effraya et j'accélérai la cadence. J'avais quitté le couvert des arbres. La lumière blanche de la lune éclairait la lisière du bois et la falaise, me donnant le sentiment que je venais d'échapper à un cauchemar. Derrière moi, le groupe n'avait pas bougé. Les silhouettes, parmi lesquelles se trouvait le docteur Cullen, s'entretenaient toujours à voix basse. Assurément, je devais rejoindre Carlisle, rentrer et dormir, si je le pouvais. Il le fallait. Quittant le bois du regard, je m'apprêtais à m'avancer vers eux quand j'eus la sensation d'une présence, toute proche. Mon cœur accéléra, je me retournai. L'animal se tenait derrière le dernier arbre que j'avais dépassé quelques secondes plus tôt. Je le voyais très distinctement à présent. C'était un loup. Un vrai loup, au pelage gris clair et aux yeux fauves. Il était assis. Son attitude n'avait rien d'offensif. Elle n'était pas vraiment normale, non plus, dans la mesure où -je le constatais de manière évidente- son regard était rivé sur moi. Il semblait attendre. Etait-il apprivoisé ? Doucement, le loup pencha un peu sa tête de côté. Puis il se redressa, fit volte-face, mais ne bondit pas dans le bois pour autant. Il attendait toujours, le regard fixé dans ma direction.
« Bella ? »
La voix de Carlisle résonna dans la nuit. Je tournai la tête, une seconde. A l'orée du bois, le loup avait disparu. La fraîcheur de la nuit me saisit tout à coup. L'humidité de la mer toute proche se glissa dans l'encolure de ma veste. En un instant, je fus transie. Je rejoignis rapidement le docteur Cullen. Seth et Sam étaient avec lui. Plus loin, près de la falaise, je pouvais voir Billy, dont la silhouette assise se tenait toujours auprès du bûcher d'où ne s'échappait plus qu'une fumée légère.
« Ça va Bella ?, demanda Seth. Tu as l'air… frigorifiée.
_ Oui, acquiesçai-je, je suis épuisée. »
Sam prit ma main. Il ne dit rien, mais la tint un moment entre les siennes. La peinture noire et blanche, qui recouvrait respectivement chaque moitié de son visage, lui donnait un air particulièrement intimidant. En quelques mots, je le remerciai de m'avoir fait savoir son soutien.
« Billy va s'apaiser, répondit le grand Quileute, il lui faut simplement… du temps. »
Puis, quand les deux jeunes hommes nous eurent salués, Carlisle et moi retournâmes à la voiture. J'étais encore stupéfaite par ce que je venais de voir dans le bois, par l'attitude de ce loup étrangement familier. Je n'étais d'ailleurs plus très sûre de l'avoir vu réellement. Subitement, la frontière entre le réel et l'imaginaire devenait floue, se brouillait, jusqu'à disparaître totalement. L'un et l'autre de ces deux mondes se mêlaient… car un souvenir remontait, lentement, à la surface de ma mémoire, parmi tant d'autres. Le souvenir d'un rêve que j'avais fait, plusieurs semaines auparavant, un de ces rêves dans lesquels tout m'apparaissait aussi vrai et tangible que s'il s'était agi de la réalité même. Parmi toutes les visions que j'avais eues, symboliques ou rigoureusement exactes -sans pouvoir jamais déterminer avec certitude lesquelles me montraient la vérité et lesquelles étaient seulement porteuses d'un message crypté-, il m'apparut que j'avais bel et bien vu un loup. Un loup après lequel j'avais couru, désespérément, dans une nuit d'arbres enchevêtrés. Ces images, je les avais écartées de mon esprit, ne leur ayant alors trouvé aucun sens. Etait-ce ce loup-là ? Fallait-il… ?
La voiture quittait La Push. Glissant silencieusement le long de la route sombre.
Au bout de quelques minutes, je demandai :
« Carlisle, est-ce que cela vous ennuierait de me reconduire chez moi, plutôt ?
_ Chez toi, Bella ? Tu es sûre ?
_ Oui, affirmai-je, je préviendrai Edward. Je voudrais… me changer, me laver… Mes affaires sont là-bas.
_ Je comprends, conclut le docteur Cullen avec un sourire aimable, je vais t'y amener, bien sûr. »
Le père d'Edward me déposa devant la maison et repartit aussitôt pour l'hôpital. Une fois à l'intérieur, je décrochai le téléphone et composai le numéro. Inutile d'inquiéter Edward trop longtemps. Il décrocha aussitôt.
« Je suis à la maison, expliquai-je rapidement. J'ai demandé à Carlisle de me déposer. Non, je n'ai pas sommeil. Je vais me changer, puis je te rejoindrai… dans un petit moment, d'accord ? » Au bout du fil, Edward répondit simplement qu'il m'attendait. Je raccrochai et montai à l'étage où je me débarrassai de mes vêtements souillés puis je me dirigeai vers la salle de bain. Je constatai que le verrou de la porte avait été forcé et arraché. Par Edward, de toute évidence, lorsqu'il avait découvert ma disparition. Le reflet de mon visage dans le miroir me fit fermer les yeux. J'avais une mine effroyable. La petite cicatrice, sur mon avant-bras, était recouverte d'une épaisse croûte brune, elle avait dû saigner encore, sans que je m'en aperçoive. Sous l'eau chaude de la douche, je la frottai doucement. Pour la première fois, j'eus la sensation qu'elle était enflammée. Tout autour, la peau était rouge et légèrement enflée. Elle me brûlait un peu, aussi, mais rien d'alarmant pour le moment. Je la montrerais à Carlisle. Plus tard.
Assise dans le bac, mon front posé sur mes genoux, je laissai couler le jet des fines gouttelettes d'eau sur ma nuque et sur mes épaules percluses de froid et de fatigue. J'avais tellement besoin de leur chaleur, de l'énergie qu'elles contenaient ! Derrière mes paupières fermées, les yeux jaunes du loup réapparurent. Pourquoi cet animal s'était-il comporté de la sorte ? Etait-il bien là, seulement ? Cette image me troublait énormément, je n'avais pas l'habitude d'avoir de telles hallucinations, pas aussi complètes et tangibles en tout cas, car cet animal… je l'avais vu entièrement : j'avais senti sa présence, je l'avais entendu glisser entre les buissons, j'aurais pu le toucher, sans doute…
Je résolus de m'accorder un moment afin de reprendre mes esprits, puis je retournerais sur place. Si cette partie-là de mon rêve avait à présent pris chair, ce n'était certainement pas sans raison. En revanche, si ce loup n'existait pas… il me faudrait accepter l'idée que mon esprit était capable, dans mes moments de grande fatigue, de produire des mirages d'un réalisme époustouflant et particulièrement perturbant ! Je devrais apprendre à m'en méfier. J'avais besoin de garder les pieds sur terre, désormais. Et la tête sur les épaules. Edward et Sam avaient raison : il fallait que je me ressaisisse et que je pense à l'avenir. J'espérais que tous ces rêves et ces manifestations surnaturelles en tous genres me laisseraient un peu en repos. Si elles ne disparaissaient pas, c'était moi qui devais faire en sorte de les éviter.
Le temps que j'avais passé sous la douche m'avait, de toute évidence, fait beaucoup de bien. Je me sentais plus calme, plus posée. Le sommeil ne m'accablait toujours pas, cependant. Me restait-il encore de cette énergie merveilleuse, celle de Jacob, qui avait couru dans mes veines pendant toute une semaine ? J'avais pourtant eu la conviction qu'elle m'avait quittée, dans la clairière. Je l'avais sentie… s'éteindre, au moment où Jane… Je plaquai une main sur mon front. Comment arrivai-je à repenser à tout cela ? J'étais trop choquée encore pour réaliser pleinement, sans doute. Il me semblait que ce n'était pas moi, que cela ne s'était pas produit, que c'étaient la vie et les souvenirs de quelqu'un d'autre… pas la mienne. Je réalisai que je devais m'être mise, par réflexe, comme à distance de moi-même. Par instinct de survie. Car c'était bien cela, n'est-ce pas ? Il fallait que je survive.
Quelle heure pouvait-il bien être ? Le réveil de ma table de nuit m'indiqua qu'il était près de trois heure et demie. Je m'habillai et me rendis dans la cuisine. Je n'avais pas faim, mais je devais avaler quelque chose, avant de retourner à La Push. Si mon corps n'avait pas ce dont il avait besoin, comment mon esprit pourrait-il fonctionner correctement. Je dénichai une tranche de pain de mie et me confectionnai rapidement de quoi caler mon estomac. Cela ferait l'affaire, pour le moment. Les premières bouchées furent les plus difficiles. Elles avaient comme un goût de carton. Je me forçai à boire, aussi, plusieurs grands verres d'eau. Quand j'eus terminé, je sortis rapidement et grimpai dans ma camionnette.
« Allez, encore un petit effort… Tu verras, il n'y aura rien. Pas plus de loup que d'éléphant ! », déclarai-je pour moi-même. Ensuite, je retournerais à la villa des Cullen et je chercherais le sommeil, près d'Edward.
Rien ne remuait à l'entrée du village quileute. Je me garai et refis à grandes enjambées le trajet que j'avais déjà fait, quelques heures plus tôt, en compagnie de Seth et du docteur Cullen. Le lieu était désert. La falaise, l'orée de la forêt, tout le paysage endormi ne gardaient aucune trace de la cérémonie à laquelle nous avions assisté, excepté le petit tas de bois calciné que j'apercevais, un peu plus loin, sur le plat du rocher. Je m'approchai. Le sol était noir. Les cendres avaient été fouillées et en grande partie emportées. La pluie et le vent feraient rapidement disparaître le reste. C'était tout. Tout ce qui demeurait, déjà… quelques morceaux de charbon épars. Mes yeux glissèrent vers la mer. Elle brillait, par moments, lorsque la lumière de la lune parvenait à percer l'épais manteau des nuages. Un petit vent frais s'était levé qui les poussait rapidement d'un bout à l'autre du ciel. J'avançai un peu et m'assis sur le rocher, face à l'océan. Saisissant une pierre, je la jetai vers l'horizon. Elle disparut dans le vide et l'agitation des vagues que j'entendais gronder sourdement, plus bas. Il n'y avait que moi. Moi et la nuit. Moi et l'absence. Ma douleur pour l'instant étouffée… et les images qui hantaient mon esprit, que je tenais en respect, sans en faire consciemment l'effort, mais qui ne demandaient qu'à s'imposer, qui y parviendraient, sans doute, à d'autres moments. Je pouvais sentir leur grouillement en moi. Un chuchotis lointain, inarticulé. Je couvris mes oreilles de mes mains. Le son des flots et le souffle du vent disparurent presque totalement. Dans ma gorge, les battements de mon cœur.
Oh, Jake ! Je suis tellement, tellement désolée…
Pendant quelques secondes, je demeurai ainsi, coupée du monde.
Comment vais-je faire ?
Mes yeux piquaient. Un gouffre s'ouvrait, lentement, dans ma poitrine. Je le sentais s'étendre, comme une déchirure immense file sur un fin tissu entaillé, impossible à arrêter. Il me fallut plusieurs minutes pour réaliser que je ne percevais plus rien des bruits à l'entour, ni les pulsations de mon propre cœur, ni la fraîcheur de l'air… Je fermai les yeux. Sur ma peau, une impression de tiédeur, douce, ruisselait. Du sommet de mon crâne jusqu'à mes doigts, mes chevilles… Un parfum de terre, ferreux et sucré, chatouilla mes narines. Dans mon ventre, une détonation. Je n'étais pas seule. Mon souffle se précipita, mes paupières se soulevèrent. Je cherchai autour de moi. Le loup était là, à quelques mètres. Peut-être était-il là depuis un moment. Il était assis et me regardait. Ses yeux luisaient. Que faire ? Devais-je tenter de me relever ? Je le considérai, longuement. Il ne bougeait pas. Alors, je secouai la tête.
« Qu'est-ce que tu veux ? », demandai-je d'une voix lasse.
Pour toute réponse, l'animal se dressa sur ses pattes. Il approchait.
Tu es revenue, Bella.
« Quoi ? »
Le loup parvint à ma hauteur. Il était à côté de moi, à présent. Quelques centimètres.
J'écarquillai les yeux. Depuis sa tête, une forme se déploya, s'étendit, d'abord transparente et aérienne, elle s'opacifia rapidement, se stabilisa. Je tombai à la renverse.
« Oh, non ! »
L'apparition me regardait. Ce regard, je ne le connaissais que trop bien.
J'avais appuyé mon poing serré sur ma bouche.
Je suis content que tu sois revenue. Je t'ai fait peur, tout à l'heure…
« Ça y est, me voilà totalement cinglée ! »
Mes doigts griffaient la roche sous moi. Il fallait que j'arrive à me relever, il fallait que je quitte cet endroit.
Calme-toi. Je vais… te dire un peu…
J'inspirai profondément. Je devais me contrôler. Ce que je voyais… était ce que j'avais envie de voir, rien de plus.
« Oh, je n'y arriverai pas ! C'est trop réel ! »
C'est parce que je suis encore là, Bella. C'est réel.
Je m'accroupis. Un moment, je dévisageai l'être qui se tenait face à moi.
