Chapitre 36 : Apparition
« Mon Dieu… c'est impossible… Jacob… »
L'apparition sourit. Le même sourire. Quel mal cela me faisait de le voir ! Quel mal et quel bonheur ! Oh, oui… peu importait que ce qui était en train de se produire fût bien réel ou non, si seulement je pouvais éprouver le bonheur d'être près de lui, encore un peu.
Jacob… Oui, c'est cela. C'est étrange de ne plus réagir avec certitude.
« Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? »
Tu as dit mon nom mais… La mémoire est dans la chair. Certaines choses m'échappent peu à peu. J'ai… d'autres noms aussi, qui, eux, me reviennent. Mais ce qui est sûr c'est que toi, je te connais. Depuis très longtemps. Je connais ton nom. Et je sais beaucoup d'autres choses, maintenant.
Il souriait. Etonnamment, il avait l'air… heureux ! Que pouvais-je dire ? Je demeurais ébahie. C'était bien Jacob. Son visage, ses bras, ses mains. Il était… un peu différent cependant. Ses cheveux. Ses cheveux étaient très longs. Plus longs que je ne les lui avais jamais vus. Pourquoi voulais-je le voir ainsi ?
« Pardon, Jake. Pardonne-moi ! »
Ce furent les seuls mots qui parvinrent à sortir de ma bouche. Les seuls que j'avais envie de dire. Les seuls qui me semblaient nécessaires.
Tu n'as rien fait. Ne me demande pas pardon.
« Tu es… mort, Jake. A cause de moi. »
Non. Les choses devaient être ainsi. Rassure-toi. Tout est pour le mieux.
Ma bouche s'ouvrit. C'était insensé. Ainsi, ma vision cherchait à me déculpabiliser… quel subterfuge mon cerveau perturbé avait-il encore trouvé là ?
« J'ai fait de mauvais choix. C'est ma faute, je le sais bien. »
Non, Bella. Tu n'as jamais eu le choix. Aucun de nous n'en a eu. Je ne peux pas tout te dire mais… tu verras, ne désespère pas.
Je secouai la tête.
« Je ne sais pas ce que je dois faire. J'ai tellement peur de me tromper, j'ai tellement peur des conséquences… »
L'apparition parut hésiter. Puis reprit :
Tu dois poursuivre ta route. Prendre les décisions qui te semblent les meilleures, en accord avec toi-même, comme tu l'as toujours fait. La souffrance est inévitable, et le bonheur survient à l'improviste.
« Tu vas tellement me manquer, Jacob. Ma vie… n'a pas de sens, sans toi. »
Un instant, je l'entendis distinctement rire.
Je vais rester près de toi, Bella.
« Quoi ? »
Je suis… disons, retenu ici.
« Pourquoi ? Tu… tu souffres ? Tu ne peux pas reposer en paix, ou quelque chose comme ça ? Dis-moi ce que je dois faire… »
Ce n'est pas ça du tout. Je suis… un esprit. Mais un esprit-lié. Je suis là pour veiller sur toi, en quelque sorte. Le rituel que nous avons accompli m'a uni à toi, bien davantage que ce que j'avais envisagé, et pas seulement… Je ne savais rien de ce que je faisais vraiment, en fait… Je peux être près de toi partout maintenant. Je peux te sentir… Toi aussi, tu as senti ma présence, depuis… Mais je ne peux prendre forme que sur notre territoire. Grâce à cet animal, par exemple. Nos légendes… ne sont pas que de pures créations, Bella.
« Le loup te permet de te manifester ? »
Cette louve était dans la forêt. Elle cherchait… Elle a perdu ses petits, elle souffrait. Alors elle s'est éloignée de sa meute. Elle m'a accueilli dans son esprit. Les loups sont des Passeurs. Et ils ne sont pas les seuls animaux à avoir cette capacité. La lignée des Transformateurs possède une aptitude à sentir cela et à s'en servir, en le mimant, contrairement aux simples êtres humains...
J'étais de plus en plus confuse. Ce que me disait ma vision semblait aller plus loin que ce que je pouvais m'apprendre à moi-même. Etait-ce une nouvelle forme de ces rêves révélateurs que j'avais pu avoir ? Me mettais-je à rêver tout éveillée, maintenant ?
Non, tu ne rêves pas.
Sa réflexion me sidéra. Il entendait mes pensées.
Oui. Et j'ai ressenti ta peine. Elle était terrible.
« Tu entends les pensées de tout le monde ? »
Non, juste les tiennes. Et seulement ici. Mais par contre, je ressens tes émotions, où que tu sois. J'ai pu me glisser dans le corps de l'Enfant de la Lune aussi, parce que son esprit était partiellement absent et qu'il était plus animal qu'humain. Ce qu'il éprouvait était très angoissant, très triste.
« C'était Johnny. Tu ne l'as pas reconnu ? »
Johnny… Je ne sais plus très bien. Mais j'ai vu à travers ses yeux. J'ai vu les vampires, je t'ai vue, toi. Il aurait pu te blesser.
Immédiatement, la scène se rejoua sous mes yeux. L'arrivée du loup-garou. Jane… ma peur… Pour éloigner ces images de mon esprit, je poursuivis :
« Billy… Billy ne supporte plus ma présence. Cela me fait mal qu'il m'en veuille, mais il a de quoi. Il a perdu son fils… C'est terrible. »
L'esprit de Jacob me regardait toujours. Il ne souriait plus, cependant. Un instant, je me demandai s'il aurait pu commencer à oublier qui était Billy, déjà.
Billy… changera d'attitude quand il saura, Bella. Sois-en sûre. Quand tu seras allé le voir. Et puis… il lui reste un fils. Il serait temps qu'il s'en préoccupe davantage.
Je ne réagis pas tout de suite aux paroles de Jacob. Soudain, je compris.
« Oh !... Effectivement… »
Je me tus un instant, considérant ce que ma vision venait de me révéler. Ainsi, il se pouvait que Billy fût le père d'Embry ? Je me souvenais qu'au cours d'une de nos discussions, Jacob en avait émis l'hypothèse, mais, de son vivant, il n'avait jamais eu la certitude d'avoir bel et bien un frère. Embry avait grandi sans père… était-il le moment de chercher à rattraper les choses ?
Je repris ensuite :
« Moi, je ne sais pas trop quand j'arriverai à lui expliquer…, comment m'y prendre… »
Cela se fera tout seul… plus tard. Ce sera une évidence. Il te le demandera lui-même, n'y pense pas pour le moment.
« Quand le bébé sera né, tu veux dire ? »
Le bébé ?
A nouveau, il rit.
Je ne comprenais pas sa réaction. J'aurais tant voulu qu'il m'explique, qu'il me dise… Cet être, qu'il soit ou non une manifestation de la peine, de la culpabilité et du manque que j'éprouvais, savait tout, apparemment. Mais j'avais vu sa réticence, sur certains points, et je ne voulais pas qu'il m'oppose un refus si j'allais trop loin.
Tu as raison.
« Ah ? »
C'est juste… que cela ne se fait pas. De plus, tu n'en as pas besoin. Tu y arrives très bien toute seule !
« C'est incroyable, Jake. Comment peux-tu te montrer si confiant ? »
Il ne répondit rien, se contenta de sourire. Ce qui me frappait le plus, c'était ce sourire. Il n'avait pas l'air malheureux.
Je ne suis pas malheureux. Je ne suis ni heureux, ni malheureux. Ce sont les êtres incarnés qui éprouvent ces sentiments, Bella. Moi je suis plus… détaché, maintenant.
« Détaché ? »
Ma bouche s'ouvrit.
C'est ce qu'on appelle la sérénité.
« Oui, bien sûr. »
Je voyais son regard. Il comprenait, il lisait tout dans mon cœur et mon esprit. J'avais envie de disparaître. Je demandai :
« Nous nous… reverrons ? »
Son rire fusa encore une fois.
Oui. Je te l'assure, nous nous reverrons. La route est encore longue et je la fais avec toi, jusqu'au bout. Je l'ai toujours fait.
Spontanément, je tendis une main. Je voulais toucher son visage, mais mes doigts dépassèrent son image et se posèrent, au-delà, sur le pelage de la louve grise toujours assise à mes côtés. L'animal sursauta. Je compris qu'il préférait ne pas être touché. Malgré son attitude, il restait sauvage, je devais respecter cela. Jacob s'inquiéta :
Tu es triste.
« Je suis humaine. C'est normal. Et je serai triste longtemps. »
Il n'y aura pas que de la tristesse, Bella, tu verras.
Un dernier instant, je contemplai son visage. Je voulais m'en aller. Je venais de réaliser quelque chose… quelque chose qui me donnait envie de me retrouver seule. Et même si l'esprit de Jacob ne me quittait pas –si tout ce qui venait de se passer n'était pas simplement l'expression de mon délire !-, je préférais au moins ne plus être sous son regard.
Je me levai. Un au revoir n'était pas nécessaire. Je fis quelques pas, d'abord, puis m'éloignai plus rapidement. Avant de reprendre le sentier qui menait à La Push, je me retournai. Le vent frais sifflait à mes oreilles et la lune éclairait le paysage par intermittence. Des vagues de lumière blanche. Sur le rocher, il ne restait plus que la louve grise. Elle me regardait toujours. Tout à coup, elle se redressa. En quelques bonds, elle avait disparu entre les arbres.
Je rejoignis ma Chevrolet, m'installai au volant. Je frottai mon visage. J'allais… j'allais… Je me mis à pleurer. Se pouvait-il que cette conversation ait réellement eu lieu ? Etait-elle encore une création de mon esprit et de mes sens exténués ? Pourquoi avais-je fait en sorte qu'elle se produise, si c'était le cas ? Quelque chose, au fond de moi, avait-il cherché à me faire comprendre… Une évidence venait de m'apparaître à travers les dernières paroles que nous avions échangées, et je n'étais pas fière de ma réaction. Je venais de réaliser que ce qui était mort avec Jacob, c'était aussi son amour pour moi. Son amour qui m'avait tant soutenue à travers les épreuves de ma vie, portée, transportée. Son amour passionné et irrationnel de Transformateur imprégné de moi. Je l'avais perdu, pour toujours, à présent… et j'en souffrais. Enormément. Egoïstement. C'était pitoyable, mais je ne parvenais pas à réprimer ce sentiment d'abandon.
Au bout de quelques minutes, je me sentis cependant apaisée, ma douleur s'était tue, comme si une main invisible avait tourné progressivement le bouton du volume jusqu'à ce que je ne puisse plus rien percevoir. Je devais me reprendre, aller me reposer. Me reposer convenablement. Je repenserais à tout cela plus tard, quand je serais capable de l'envisager plus sereinement. Pour l'heure, j'allais rejoindre Edward. Il devait m'attendre. Toutefois, j'étais certaine de ne pas pouvoir lui avouer que j'avais passé une partie de ma nuit à parler au vide –si ce n'était effectivement pas à l'esprit de Jacob- sur une falaise de La Push. Il serait peiné, sans doute, que j'en arrive à me suggérer de telles visions pour apaiser mes craintes et ma peine, ou bien… il penserait que je devenais folle, et il aurait peut-être raison.
Avant de remettre le contact, je tournai mon regard vers l'horizon, au-dessus de la route et des arbres de la forêt. Loin de la lune, le ciel était d'un noir d'encre, et je pouvais apercevoir quelques étoiles scintiller dans les trouées nuageuses. Leur belle lumière m'avait apporté le rêve et le réconfort durant toute mon existence. La pensée me vint qu'elles non plus n'étaient pas véritablement là. Elles étaient de vieilles lumières, dont la source était depuis longtemps éteinte, mais qui parvenaient jusqu'à nous pourtant, à travers l'espace et le temps. Je les voyais. Je les voyais toutes les nuits.
Je frissonnai. Un nouveau trouble me saisit.
Devais-je croire à ce que j'avais vu cette nuit ? Devais-je y croire vraiment ?
Je n'avais pas de réponse.
Aussi, je tournai la clé et mis le moteur en marche, puis je pris le chemin de la villa des Cullen.
FIN DE LA PREMIERE PARTIE
(Retrouvez bientôt la suite dans un nouveau volume de White Nights/ Rédemption... Le Volume II ("L'enfer et le paradis") : Starlight/ Renonciation, prochainement disponible sur Fanfiction !)
