Pdv : Sol

Visiblement, les Raimon étaient aussi désorganisés que ce que m'avait dit Min, aucun d'entre eux n'avaient prévu d'affaires pour un voyage, alors que c'était quand même le quatrième ou cinquième qu'ils allaient faire pour certains.

Mais enfin, pour cette fois, ça m'arrangeait. J'allais pouvoir poser mes questions à ma joueuse préférée sans que personne ne vienne nous interrompre.

- Alors, surprise surprise, je viens jouer à Raimon ?

Je ne reçus qu'un regard vide. Je savais qu'elle était amusée, mais elle semblait avoir pour idée que si elle ne m'encourageait pas en réagissant à ce que je faisais, j'allais peut-être arrêter... On dit que l'espoir fait vivre...

- Allez, tu savais ce que j'allais faire !

- J'en avais une idée tout au moins. Ça ne veut pas dire que je suis contente que tu te mettes en danger avec nous...

- Est-ce si dangereux que ça ?

Elle releva la tête pour me regarder, son crayon devenu immobile sur la page. Elle resta songeuse pendant un long moment. Je la laissais réfléchir tranquillement, assez préoccupé par la réponse. Mais en même temps, pas tellement. Je savais ce qu'il s'était passé, j'avais eu suffisamment de sources pour cela. Elle n'avait aucune chance de me dissuader, j'avais pris cette décision en parfaite conscience des risques. Hors de question que je reste sur la touche !

- Je pense que oui. Je ne sais pas dans quelles mesures, mais je pense qu'El Dorado est très dangereux et qu'on devrait le traiter avec la prudence nécessaire. Je pense que c'est bien pire que le 5ème.

Bien, peut-être pouvait-elle me faire douter... Cette fille allait me rendre fou avant la fin de l'année, c'était sûr ! Mais je suppose que j'avais signé pour ça. Et elle aussi ! La vengeance est un plat qui se mange froid ! Ou qui s'anticipe, d'ailleurs.

- Raison de plus pour que je vous aide, non ? Et puis, les autres ne semblent pas aussi alarmés ?

- Sol, Arion s'est décidé à lancer une révolution contre une organisation mafieuse nationale, après seulement trois minutes d'explications à ce sujet et de deux jours dans l'équipe et ils l'ont suivi. À quel moment as-tu pensé qu'ils avaient la moindre notion des possibles risques ?

- Bon point. Et raison de plus pour que je t'aide à garder tout le monde entier comme tu disais.

- Ce n'était pas censé t'encourager...

Je souris innocemment dans sa direction, la faisant lever les yeux au ciel.

- Promets-moi au moins que tu ne feras rien de stupide. Autre que de suivre les Raimon du moins.

Elle semblait abandonner son envie de ne pas me laisser venir avec eux, même si nous savions tous les deux qu'elle reviendrait à la charger.

- Je promets. Mais pourquoi tu les suis toi, si c'est stupide ?

- C'est Raimon, ils font agir les gens stupidement. Regarder juste tout ce qu'il s'est passé à l'époque de mon père.

Je devrais reconnaître que c'était vrai. Mais enfin, maintenant que nous avions dépassé le stade où elle s'agace et où je continue quand même, nous allions pouvoir passer à autre chose.

- Que penses-tu qu'il va se passer maintenant ? Je veux dire, une fois qu'on aura réuni l'équipe ultime ?

Min ne s'arrêta pas de dessiner, mais je savais qu'elle m'avait entendu, je pouvais le deviner dans la manière dont sa main avait commencé à tapoter légèrement la feuille. Elle réfléchissait sérieusement à ce que je venais de lui dire.

- En réalité, je ne pense toujours pas que Raimon est pensé aussi loin, je crois que pour le moment, il s'agit de s'opposer à El Dorado, mais il n'y a pas un véritable objectif.

Elle s'arrêta un instant, et pencha légèrement la tête sur le côté, et je pouvais presque sentir ses pensées rebondir d'idée en idée.

- Bien sûr, nous voulons retrouver notre coach et le football, mais je me demande si nous pouvons vraiment obtenir ça. Je veux dire, ils ont voyagé dans le temps pour venir nous l'enlever, ça doit vraiment être d'une importance capitale pour qu'ils fournissent autant d'efforts. Je ne pense pas que les battre au football soit réellement suffisant pour les faire renoncer à tous leurs efforts. Alors peut-être qu'à un moment ou un autre, il faudra que nous nous penchions sur les causes profondes de leurs décisions.

Pdv : Min

- C'est vrai.

On se retourna dans un mouvement rapide. Riccardo me regardait, avec cette lueur de détermination qui me donnait envie de partir, parce que quelque part, je savais ce qu'il voulait faire. Et ce que je ne voulais pas qu'il fasse.

- S'il te plaît, pas maintenant.

Il n'avait pas l'air content, je pouvais presque le voir commencer à protester, pourtant, il se contenta de froncer les sourcils dans ma direction, avant de hocher la tête. Je pouvais sentir le poids de deux regards sur moi, Riccardo encore en colère et Sol trop curieux pour son propre bien. Et le mien.

- Mais tu as raison de dire que nous aurions besoin de réaliser un plan pour le long terme, je vais en parler à Arion, et au reste de l'équipe. Si tu veux nous donner tes idées ?

Je hochais la tête, attrapant dans mon sac l'un des nombreux petits carnets qui ne me quittaient plus. Il l'accepta avec un regard perplexe, et Sol devenait de plus en plus curieux, je pouvais le deviner sans même le voir.

- Je pensais que tu voudrais participer. En personne.

Bien sûr, c'était plus une question qu'une affirmation. Riccardo avait tout fait pour se faire pardonner, Arion avait tenté de me faire retrouver ma place dans l'équipe, Victor avait accepté d'être un lien entre eux et moi. Mais voilà, je n'étais plus à l'aise, ils n'étaient plus à l'aise. Nous avions perdu cette sorte d'entente facile que le 5ème n'avait pourtant pas pu entraver durant toute cette première année.

- Nous serions ravis d'être là.

Si ce n'était pas illégal, j'aurais pu étrangler Sol. Ou l'enterrer vivant. Mais j'avais parfaitement compris comment me contrôler sous les ordres du 5ème, et je me contentais de les regarder sans émotion quand les deux se tournèrent vers moi avec de grands sourires d'espoir. Qu'est-ce qu'on ferait pas pour Raimon...

- Je vous tiendrai au courant alors.

Il hocha la tête, écrivant une note sur son téléphone.

- Riccardo ? Peut-être n'en parle pas encore aux autres. Nous avons besoin qu'ils aient foi dans notre capacité à gagner cette nouvelle bataille.

- Alors juste Arion et Victor ?

- Je dirais de laisser Arion tranquille, il a déjà suffisamment de poids sur les épaules. Aide-toi de Samguk, il est certainement celui qui a la meilleure tête sur les épaules. Ou peut-être simplement plus d'auto-préservation...

- Stratégie de secours et stratégie d'attaque ?

- Informations du 5ème et de la Rébellion. Tu sais à qui tu dois parler.

- Ressortir le dispositif Vent.

- Application élargie, oui. Et création d'excuses universelles.

L'ancien capitaine hocha quelques fois la tête, encore en pleine réflexion avant de sortir à nouveau son portable et de s'éloigner.

- C'était quoi ça ?

- J'ai dit que Raimon n'avait pas réfléchi avant de faire une révolution, et c'est vrai. Mais une fois fait, on a rapidement mis en place une certaine sécurité. Il était hors de question que le 5ème ne les touche.

Sol se contenta de me fixer. Puis il haussa les épaules. Visiblement, il allait rapidement s'adapter aux lubies de Raimon. Tant mieux pour lui.

- Bon, et maintenant ?

Je me relevais en voyant arriver le reste de Raimon. Pour une fois qu'ils avaient fait vite... Mais une fois debout, je sentis une étrange torpeur et ma vue se troubla. Je sentis le choc avec le sol, mais la douleur était lointaine. J'étais consciente que je devais essayer de calmer ma respiration, mais la torpeur que je ressentais semblait entraver tous mes efforts.

Je sentis quelque chose passer au-dessus de moi, et je rouvris les yeux. Je ne m'étais pas rendu compte que je les avais fermés. J'aperçus un éclat doré que j'attribuais à la chevelure de Sol. Je le voyais parler, mais je pouvais dire que ces mots étaient précipités, trop pour que je ne puisse comprendre autre chose qu'une suite de sons indéfinis.

- Moins vite.

Parler demandait un effort d'articulation, mais Sol semblait avoir compris.

- Est-ce que tu m'entends du coup ?

J'aurais voulu lui répondre "oui, idiot, puisque je te demande de parler plus lentement", mais je savais que la question n'était que protocolaire.

- Oui. De loin, mais j'entends.

- Douleur ?

- Non. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir la sentir dans le cas contraire.

Ma respiration s'était calmée, mais j'avais du mal à me concentrer sur ce qu'il me disait. Je n'avais pourtant pas eu l'impression de me frapper la tête en tombant. Je tendis la main sous l'impulsion du nouveau joueur de l'équipe. Sa main était froide contre mon poignet.

- Tu sembles bien. Penses-tu devoir appeler Camélia ou Axel ?

Pour cette raison, Sol était certainement mon meilleur ami. Il comprenait, ou il était au moins sensible, à ce que je ressentais.

- Non. Laisse-moi juste un instant, ça va aller.

Raimon se tenait collégialement derrière lui, et je pourrais presque trouver drôle leur air perdu. Seuls les plus renfermés n'affichaient pas une profonde perplexité sur leur visage. Et puis il faisait noir.

- Sol ?

- Tes yeux sont devenus violets. Brillants, je veux dire.

- Je ne vois pas. Appelle-les.

Un bruit se rapprochait. Une porte s'ouvrit et la lumière soudaine me fit mal.

- Je fais une crise consciente.

C'était tant une question qu'une affirmation. Tant une information qu'un soulagement. Celui de comprendre ce qui arrivait. Je sentis des mains me pousser contre le sol, contre l'herbe fraîche du terrain. Mais je sentais aussi un sol dur. Froid. Je sentais la brise tout comme je sentais l'air lourd et sec.

Et puis je remarquais l'homme, parce que ça ne pouvait être qu'un homme, qui se découpait dans le contre-jour. Il était grand.
Et je sentis la peur qui naît des instincts les plus primaires. Mais il n'y avait ni fuite, ni combat. Il n'y avait rien à faire quand tout se passait dans votre propre tête. On ne fuit pas les souvenirs. On ne combat pas les souvenirs.
Mais la peur, la peur lancinante, la peur profonde reste. Parce que le danger reste, parce que la douleur reste, et qu'on le sait. Et parce qu'on les redoute.

Il attrapa un tube, mais la lumière m'éblouissait. Je sentais chacun de mes muscles se tendre, je savais ce qu'il allait arriver. Je le savais, et je ne pouvais rien faire.

- Sol, je vais crier.

Je me concentrais de toutes mes forces, sur l'herbe, sur la terre, sur cette main qui continuait de tenir mon poignet, et qui se resserra encore. Sa prise m'aurait fait mal, et elle me faisait mal, mais je la sentais, elle, cette prise sur mon corps, loin des souvenirs.

- Tu n'as pas le droit de mourir entre mes mains, c'est clair ?

J'aurais voulu rire et me moquer, mais l'homme continuait de voyager dans les pièces, et je ne voyais rien d'autre que cette lumière aveuglante.

Et je savais que la douleur s'approchait et qu'elle serait dévorante. Qu'il n'y aurait ni présent, ni souvenir, mais que douleur. Douleur dans chacune des veines qui parcouraient mon corps, dans chacune des cellules qui me composaient. Que douleur, douleur sans fin qui ne laissait rien d'autre que la pensée de la douleur, la sensation de la douleur. Ni volonté, ni pensée, juste la douleur la plus pure.

- Comment ça mourir ? Je croyais qu'elle allait mieux.

J'entendais la voix de Riccardo comme en écho, mais je ne trouvais pas en moins la force de lui répondre. Je voulais que cette angoisse s'arrête maintenant, je voulais que tout s'arrête maintenant.

- Mieux ? À quel moment ça a été mieux ? Oh, mon Dieu, elle ne vous a rien dit.

Je puisais en moi les dernières ressources que j'avais, celle qui m'avait fait traverser le 5ème, mais aussi chacune des autres crises, et qui m'avait permis d'en ressortir la tête haute.

- S'il te plaît.

- Je ne me disputerais pas avec toi dans cet état.

Je ne répondis pas. Je ne réagis même pas à ce qu'il disait. Parce que je ne voyais pas l'homme, mais je voyais son sourire. Un sourire doux, amusé. Je sentis l'anguille transpercer la peau. Et je voulais fuir loin. Ne pas regarder, ne pas sentir.

Mais ce sont mes souvenirs, et on ne peut pas fuir sa propre tête. Alors ne reste que la peur.

Et puis la douleur brûlante.