Chapitre 34 : Tell Me Your Story

Le Cryorok ressemblait à un énorme rocher gelé. Asahi l'observait se déplacer lentement au fond de la vallée du Blizzard, perchée avec Teba sur une hauteur enneigée. Elle avait revêtu son uniforme Yiga d'un rouge profond se détachant sur la neige, ses cheveux blancs ondulant sous le vent.

_ Sacré morceau…

_ Tu as déjà éliminé ce type de monstre ?

_ Quelques Lithorok, oui… Et j'avoue avoir lâchement fuit devant la variante magmatique.

_ Moi aussi…

La jeune femme sourit légèrement en regardant Teba. Elle n'aurait jamais avoué à quiconque avoir prit la fuite devant un ennemi, mais devant lui, ça ne la gênait pas de se montrer ainsi.

Faillible.

_ L'excroissance rocheuse sur sa tête doit être son point faible. J'ai des flèches explosives.

_ Et moi des explosifs Yigas. Pas beaucoup, le reste est dans les sacoches de selle de mon cheval. Et Sheïtan est probablement rentré au repaire sans moi, depuis le temps.

_ Sans doute, je l'ai un peu cherché mais je n'ai entendu parler nulle part de ton cheval.

_ Il est dressé pour rentrer, c'est normal. Ils sont tous dressés pour ça, nos chevaux, ils sont bien trop précieux pour qu'on les laisse vagabonder.

Au fond de la vallée, le Cryorok jeta une rafale de pierre dans la direction d'un loup polaire s'étant trop approché d'eux, le tuant sur le coup.

_ Charmant… Prêt, Teba ?

Le Piaf hocha la tête, échangeant un long regard avec la jeune femme. Il arracha alors une petite plume de son aile et la lui piqua dans les cheveux.

_ Pour te porter chance…

Asahi haussa un sourcil avant de sourire doucement. Elle décrocha une breloque de cuir de son uniforme et l'attacha sur le plastron que portait Teba.

_ Donnant-donnant. Ne meurs pas, je te dois un duel !

Sans plus attendre, elle s'élança dans le vide. Teba la regarda ralentir sa chute sur la paroi rocheuse, se servant de la moindre anfractuosité pour changer de direction, ralentir, accélérer, dévalant toujours plus bas. Elle était impressionnante, et il ne cesserait jamais de se le répéter.

Avec un temps de retard, il décolla partant directement en piqué droit vers le monstre gelé au fond de la vallée.

_oOo_

Jamais Teba n'avait combattu avec quelqu'un comme Asahi, et il lui suffisait d'échanger un regard avec elle pour savoir qu'elle pensait à la même chose, tout en évitant une avalanche rocheuse offerte par le Cryorok. Ils s'accordaient l'un à l'autre avec une perfection difficile à décrire, pour l'un comme pour l'autre. Ils savaient, c'était tout.

Sans se concerter, sans se parler, sans même se regarder, ils savaient où se trouvait l'autre, ce qu'il allait faire, la façon dont il allait attaquer… C'était leur premier combat ensemble, et ils avaient pourtant l'impression d'avoir toujours livré bataille côte à côte.

Et ils aimaient ça.

Beaucoup.

Asahi se laissa tomber à plat ventre dans la neige alors que des flèches explosives sifflaient juste au-dessus d'elle, frappant le monstre gigantesque sur l'excroissance rocheuse. Elle le regarda vaciller et s'élança lorsque ses courtes jambes de pierre se dérobèrent sous son poids. Bondissant sur le dos du Cryorok, elle lui jeta un explosif Yiga, de la poudre dans une petite pochette. La déflagration la projeta en arrière mais Teba était déjà là, dans les airs, pour la rattraper pas la taille dans ses serres puissantes. Il prit de la hauteur alors qu'elle s'emparait de son arc pour tirer une dernière flèche.

La carapace déjà fissurée du monstre explosa pour de bon, libérant des panaches de fumée et de poussière.

Teba plongea pour éviter des roches projetées dans les airs et se retrouva déséquilibré par les courants d'airs s'agitant fans la vallée, causés par la mort du Cryorok. Le Piaf ramena Asahi contre lui, la protégeant entre ses ailes alors qu'ils s'écrasaient tout les deux dans l'épaisse couche de neige.

Le calme revint, comme si le combat n'avait jamais eu lieu.

La tête blanche d'Asahi creva la neige dans un grand éclat de rire, bientôt rejoint par celle tout aussi immaculée de Teba.

_ On a faillit mourir !

_ C'est pas passé loin !

Et ils se comprenaient si bien, savaient pourquoi l'autre trouvait cette situation merveilleuse. Ils riaient là, à moitié ensevelis sous la neige, accrochés l'un à l'autre.

Quelque chose s'était passé ce jour là, durant ce combat, ils le comprenaient tout les deux ; et ça aussi, ça leur donnait envie de rire.

_oOo_

Dans la source à l'abri de tout, perdue dans une tâche noire, Link regarda l'épée noire dévier sur la sienne. Il donna un violent coup de bouclier, déséquilibrant son adversaire, et plongea en avant. Il se retrouva sans comprendre comme étalé dans l'eau alors que son adversaire disparaissait dans un tourbillon de losanges.

Le jeune homme se redressa et regarda le démon dont le sourire appréciateur n'avait rien de moqueur.

_ Joli coup. Sans mes pouvoirs si parfaits, tu m'aurais eut, jeunot.

_ C'est vrai ?

_ N'ai pas cet air si surprit, je ne suis pas, malheureusement, invincible. Parfois je dois admettre que ma perfection est perfectible… Il n'y a jamais eut que mon tendre Skychild pour me mettre autant en difficulté…

_ Je suis désolé, je ne sais toujours pas comment le libérer de la pierre…

_ Nous finirons par trouver…

_ Et… Et s'il reste prisonnier et que… mettons… Ganon vous propose un marché pour le libérer…

_ Tu n'aimerais pas la réponse, Link. Parce que mon amour est tout ce que j'ai, je ne reculerais devant absolument rien pour le délivrer. Par rapport à lui, le monde entier m'est insignifiant.

Link frissonna désagréablement devant l'expression étrange du démon face à lui. Ghirahim ne mentait pas, il le savait. Il préféra se remettre en garde et reprendre l'entrainement plutôt que d'approfondir cette conversation.

Quand il serait prêt, et il sentait que ce serait pour bientôt, il reprendrait la route, s'occuperait de la dernière Créature Divine, puis de libérer l'amant du démon. Il ne tenait pas à voir Ghirahim rejoindre son ennemi.

Il ne gagnerait jamais contre lui, sinon.

_oOo_

La neige tombait drue sur la chaine d'Hébra, obstruant totalement la visibilité. Pour Teba, voler serait bien trop dangereux dans ses conditions, et il se retrouvait à marcher péniblement dans une neige de plus en plus épaisse et froide avec Asahi.

Leur bonne humeur avait disparu avec la venue du blizzard, et il leur fallait trouver au plus vite un endroit où s'abriter, ou alors la jeune humaine risquait bien d'y laisser sa vie. Elle n'était pas comme le Piaf recouverte de plumes chaudes et épaisses.

Teba plissa les yeux pour tenter de percer la tourmente et chercher un point de repère. Il savait que la chaine d'Hébra était truffée de refuges plus ou moins en bon état, mais encore fallait-il en trouver un dans toute cette neige. Il se tourna vers Asahi, de plus en plus frigorifiée. Elle avançait mécaniquement, et semblait lutter de toutes ses forces pour ne pas s'arrêter, se rouler en boule dans un coin et s'endormir pour toujours.

_ Là ! Asahi, il y a un refuge juste de l'autre côté du virage, je reconnais ce rocher !

_ Formidable…

Elle trouva pourtant la force d'accélérer le pas.

Ils arrivèrent enfin devant une vieille cabane en rondins de bois à la porte ne se verrouillant que de l'intérieur. Personne ne s'y trouvant, ils purent entrer.

L'intérieur était une simple pièce rustique, une cheminée de pierre dans le mur du fond, une étagère branlante supportant un tas de couvertures pliées, un tas de buches avec une hache plantée sur celle du dessus et un tabouret dont l'un des pieds était cassé.

C'était plus que suffisant pour se protéger du froid. Teba s'activa immédiatement à allumer un feu pendant qu'Asahi se débarrassait de ses vêtements gorgés d'eau et s'emmitouflait dans les couvertures, ne laissant dépasser que ses yeux et son nez.

_ Ça va ?

_ …froid… et sommeil… pas bon signe…

Elle s'assit juste devant le feu en claquant des dents. Teba la regarda, hésita, se demanda si c'était bien correcte, décida qu'il serait encore plus incorrecte de la laisser mourir, et enroula ses ailes autour de la jeune femme. Il la sentait glacée malgré les épaisseurs de couvertures, son corps parcourut de grelottements.

_ Parle-moi, tu ne dois pas t'endormir.

_ Je sais… pas stupide…

Elle se rapprocha de Teba, si tant est que cela soit possible, recherchant sa chaleur plus que bienvenue.

_ … fait froid aussi dans le désert, la nuit… on reste au chaud au repère, avec les Yigas… j'aime bien, on se raconte des histoires…

_ Des histoires ? Comme celle de l'origine de votre clan ?

_ Oui… c'est… la tradition. On a plein d'histoires…

_ C'est laquelle ta préférée ?

Asahi faufila ses doigts gelés les plumes blanches de Teba. Il était chaud, ça en faisait presque mal.

_ Ma préférée… c'est celle de la fille du Grand Kogha…

_ Tu me la racontes ?

_ Tu t'en fiches… tu veux juste me faire parler pour que je ne m'endorme pas…

_ Non, j'aime vraiment ce que tu me racontes sur ton peuple ! C'est fascinant ! J'aime la façon dont tu me racontes vos histoires, et… j'en apprends plus sur toi, et j'aime ça aussi…

Asahi leva les yeux et scruta ceux du Piaf, étrangement. Elle finit par esquisser un léger sourire et reposa sa tête contre son épaule.

_ Le Grand Kogha est le chef du clan Yiga… c'est son titre, pas son nom… Le Grand Kogha actuel s'appelle Ouh, comme la baie de houx… on a tous des noms de baies… moi, c'est la baie d'açaï, par exemple… On tient ça de nos ancêtres commun avec les Sheikahs… ils ont des noms de fruits, eux… Bref… Notre chef n'est pas un grand guerrier, mais il est tout de même respecté par tout le clan… on ne peut pas dire que ce soit pour sa sagesse non plus, mais il est gentil… Il se dévoue corps et âme à son clan, et considérait à l'époque qu'un bon chef ne doit pas se lier à quelqu'un en particulier mais aimer tous les siens de façon égale… Un jour, il y a vingt-sept ans, il a monté une expédition pour retrouver la trace du Héros des Landes… Notre peuple le savait endormi, et voulait profiter de son sommeil pour le tuer pour de bon… Après de longues recherches, le Grand Kogha pensait l'avoir localisé aux environ du plateau du Prélude… Il est donc parti là-bas avec des guerriers.

_ Le Héros des Landes ? Le Prodige Hylien d'il y a cent ans ?

_ Lui-même… tu l'as rencontré. Link…

_ Eh bien… Continues ton histoire, s'il-te-plait, il s'est passé quoi que le plateau du Prélude ?

_ Le Grand Kogha a été séparé de ses hommes par un groupe de monstres. Il a alors entendu un bruit qui n'avait rien à faire là. C'était un cri de nourrisson. Il l'a suivit et est arrivé aux ruines d'un temple antique, le Temple du Temps… Il a trouvé un bébé abandonné là, sans rien, pas même une couverture… Le Grand Kogha raconte toujours cette histoire en disant qu'il a prit le nourrisson dans ses bras et qu'il a arrêté de pleurer… c'était une petite fille, avec des yeux aussi rouge que l'uniforme Yiga. Il a décidé de la garder avec lui et de l'élever… Il a changé sa façon de diriger le clan à partir de ce jour-là, parce qu'il avait désormais une personne en particulier à aimer, bien supérieure à tout les autres du clan… Il avait une fille.

Teba regarda la jeune femme entre ses ailes et sourit doucement.

_ C'était toi n'est-ce pas ? Le nourrisson trouvé dans les ruines du Temple du Temps ?

_ Les yeux rouges m'ont trahie ? Oui, c'est moi…

_ Alors… les Yigas ne le sont pas tous par le sang ?

_ Si c'était le cas, on serait sacrément consanguins depuis dix milles ans ! Non… Les Yigas ne le sont pas par le sang. Nous sommes un groupe de parias, nous accueillons donc les parias. Et les Yigas qui se marient ne se marient pas forcément avec des membres du clan…

_ Je croyais que vous tuiez ceux qui désertent. Tu m'as parlé d'un certain Durann dont tu as tué la femme pour ne pas avoir à tuer les enfants…

_ Elle était forte, elle avait une chance de s'en sortir, ça n'aurait pas été le cas de leurs filles… Durann a déserté et renié le clan, c'est pour ça que je l'ai puni. La plupart des Yigas se mariant ne renient pas notre peuple, et leurs partenaires deviennent bien souvent des nôtres. Nous accueillons ceux qui le veulent… on a même eut un Goron, à ce qu'on m'a dit… Beaucoup de criminels viennent nous trouver pour échapper à la justice. En devenant Yigas, ils laissent leur ancienne vie et leurs crimes derrière eux pour devenir simplement un membre du clan… Mon maitre d'arme et son frère, par exemple, son arrivé bien avant moi dans le clan, et étaient des voleurs de grand chemin, tueurs à leurs heures.

_ Vous êtes fascinants…

_ Juste plus humains que les gens ne le pensent…

Teba sourit. La voix d'Asahi avait retrouvé sa force, et elle avait arrêté de trembler en lui racontant son histoire. C'était une belle histoire, même s'il se demandait qui pouvaient bien être les parents de la jeune femme pour avoir abandonné un nourrisson au milieu de ruines.

_ Tu connais d'autres histoires ?

_ Pleins, comme tu l'as comprit, nos traditions se transmettent à l'oral… Certaines sont longues, d'autres courtes. Parfois un peu mystiques, parfois froidement rationnelles… Mais toutes sont vraies.

Elle se cala un peu plus confortablement contre Teba et le Piaf resserra ses ailes autour d'elle.

_ Par exemple, nous avons commencé à élever des chevaux pour rendre jalouses les Gerudos dont la chef de l'époque était une mordue d'équitation. Nous voulions créer la meilleure race qui soit, et nous avons réussi. Nous ne cédons nos chevaux à personne, et bien mal avisé serait celui qui tenterait d'en voler un.

_ Il serait tué ?

_ Oui, mais pas par les Yigas ! Le cheval s'en chargerait très bien tout seul.

Teba se mit à rire doucement, n'en doutant pas un instant. Il entendait une certaine fierté dans la voix de la jeune femme, comme elle n'en avait qu'en parlant de son peuple et de sa culture.

Il aimait ça aussi.

_ Et toi Teba, tu connais des histoires Piaf ?

_ Les nôtres tiennent de la légende plus que du récit historique… Elles parlent de guerriers fendant les cieux, de chants remerciant les dieux, de dragons, de l'apparition de nos ailes…

_ Vos ailes ?

_ Certaines rumeurs prétendent que nous descendons des Zoras, que nous avons gagné nos ailes pour pouvoir sortir des eaux et vivre sur la terre et dans le ciel.

Asahi le regarda avec attention, les yeux plissés. Un sourire amusé étira ses lèvres lorsqu'elle glissa ses doigts entre ses plumes pour les écarter.

_ Je ne vois aucune écaille là-dessous en tout cas ! Mais c'est vrai qu'en y regardant de plus prêt, tu as des airs de poisson ! Sans doute le bec.

Il se mit à rire sans pouvoir s'en empêcher, bientôt imité par la jeune femme.

Asahi reprit son souffle entre deux éclats de rire, reposant sa tête contre l'épaule du Piaf. Le lendemain venu, elle savait qu'elle ne se laisserait plus autant aller, lui non plus. Mais pour l'instant, elle voulait simplement en profiter.

Elle lui raconta des histoires de Yigas, il lui parla des légendes Piaf. Elle lui parla d'elle, de son enfance heureuse parmi les Yigas, de ceux qui lui avait apprit à manier les armes, de son père lui racontant les histoires de leur clan, des chevaux qu'elle pouvait regarder des heures galoper dans le désert, du poulain noir furibond qu'avait été son Sheïtan et du temps passé à l'apprivoiser…

Et il lui parla de lui, de la façon dont son père guerrier l'avait élevé dans l'adulation du grand Revali, de sa passion bien réelle pour le tir à l'arc, de son envie d'être le plus fort, de tout ce qu'il avait fait pour y parvenir, des heures qu'il passait à voler dans le ciel sans fin, de ce jour où il avait voulut prouver qu'il était le meilleur et s'était retrouvé finalement marié à Dézelle, avoua en en prenant conscience pour la première fois qu'il s'ennuyait dans cette vie trop rangée pour le guerrier qu'il était…

Ils parlèrent pendant des heures, regardant les flammes dans la chaleur du refuge.

Depuis qu'ils se connaissaient, ils s'étaient toujours montrés tels qu'ils étaient l'un devant l'autre, admettant leurs forces et leurs faiblesses sans la moindre gêne. Ils ne firent pas d'exception en parlant devant cette cheminée, se confiant leur vie entière, leurs rêves, leurs aspirations, leurs désillusions aussi, les déceptions ayant jalonnés leur existence, et leurs désirs abandonnés…

Ils auraient voulu que la tempête de neige ne s'arrête jamais.

_oOo_

Harfor regarda avec dégout son moignon difforme émerger de ses plumes noires. Les autres Piafs du village le regardaient avec une pitié qui le dégoutait tout autant. Il ne volerait plus jamais, et ne pourrait plus se battre non plus. Teba lui avait raconté les histoires Yigas d'Asahi, surtout celles parlant de guerriers blessés recommençant à se battre, mais il n'arrivait pas à imaginer cela lui arriver. Il était simplement fini, et ne pouvait désormais que errer comme une âme en peine à travers le village.

Ce matin-là, le ciel était d'un bleu limpide, la tempête de neige ayant soufflé toute la nuit avait chassé les nuages. Le Piaf aux plumes noires remarqua deux silhouettes revenir à pied et plissa les yeux. Il avait toujours eut une bonne vue, aussi reconnu-t-il très vite les plumes blanches de Teba et l'uniforme écarlate d'Asahi.

Il connaissait Teba pour ainsi dire depuis toujours, mais il aurait pourtant juré ne lui avoir jamais vu la douce expression qu'il arborait en cet instant.