Jour 5
Mardi 13 janvier 1998,
22h,
Cher journal,
Aujourd'hui, ce fut une longue journée, une journée longue et interminable. Il y eut bien évidemment, comme tu peux t'en douter, la traque continuelle du caméléon, mais aussi les « nouveaux ! » Ils ont fait leur apparition ici, au Centre, il y a quelque temps. T'ai-je déjà parlé d'eux ? Non, je ne crois pas l'avoir fait. Il y a d'abord Lyle. Il dirigeait… Non, disons qu'à cette période, il remplaçait, oui, c'est un terme plus approprié, il remplaçait temporairement mon père, en son absence. Dieu merci, il est revenu. Et il y a Brigitte, cette blondasse. Cette sorcière à la sucette. Je ne la supporte pas. Je ne les supporte pas ! Ils se croient au-dessus de tous. Dans les prochaines pages, je te parlerai du comment et du pourquoi, ils ont décidé de se joindre à la famille. Bien sûr, ce n'est pas en une seule soirée que je pourrais te raconter tout un chapitre…
Commençons par le début. Pour cela, il nous faut remonter dans le temps. Un retour en arrière de quelques mois. C'est-à-dire avant leur arrivée. Jarod, tout est toujours de sa faute, celui-là ne vit que pour me tourmenter. À croire qu'il n'a aucune passion dans la vie ! Bref, je ne sais pas par quel miracle, mais il avait fini par retrouver la trace de son frère Kyle. J'ignorais jusqu'à là qu'il en avait eu un. Je dois t'avouer que ce dernier était assez troublant, intriguant, énigmatique, et il l'avait, je dois le reconnaître, beaucoup de charme. Je suis une femme, je ne suis pas insensible à la gente masculine. La première fois que j'ai rencontré le petit génie, il m'avait fait le même effet, enfin, c'était beaucoup plus que ça. Si tu veux mon humble avis, il n'y a pas que leurs dons qui soient génétiques, leurs sex-appeals aussi doivent-être inscrits dans leurs gènes ! En-tout-cas, cela ne les désavantages pas. Au contraire. Mais là encore, je dirais que c'est une autre histoire. Laisse-moi t'en dire un peu plus sur Kyle. Tout comme son frère, il était lui aussi, un caméléon, bien moins talentueux que Jarod, mais tout de même assez doué. Une question subsiste toujours dans mon esprit, comment était-il arrivé ici ? On a appris, il y à peine quelques mois, son existence. Le jeune garçon à l'époque, je dirais dans les années 1960, était sous la responsabilité du docteur « William Raines. » L'effroyable William Raines. Rien que de prononcer son nom me donne la nausée. Alors que Kyle était supposé retrouver sa famille, on l'avait enfermé dans l'un des niveaux souterrains du Centre qui jusqu'à là était resté secret. Moi-même, je ne le connaissais pas. Le « SL-27 » et ce qu'on y a découvert m'a littéralement refroidi…
Ce jeune homme qui avait toute sa vie devant lui avait été privé du jour au lendemain de sa famille, de sa liberté, de ses pensées. Tu me diras, comme le petit génie ? Je te répondrais, oui. Cependant, une chose les distinguait tous les deux, leurs âmes. Celle de mon caméléon est beaucoup plus profonde. Euh… Je voulais dire celle de Jarod. Il y avait aussi une autre manière de les différencier, par leur carnet. Jarod, lui, est identifié par un carnet rouge alors que Kyle par un carnet bleu dans lequel il ne cessait d'inscrire « Je décide qui doit vivre ou mourir. » C'est une phrase qui me fait peur. Elle me glace le sang. Tu vois, c'était comme si les deux frères représentaient les faces d'une même médaille sauf que l'un symbolise le bien, en l'occurrence Jarod et l'autre le mal. Il y a là malgré tout une raison, et de taille, c'est que Kyle, lui, avait été manipulé dès son plus jeune âge. Il avait été conditionné. Son cerveau était une véritable guimauve. Raines lui avait enlevé toute humanité faisant de lui une véritable machine à tuer. Il lui avait appris à haïr, mais pas n'importe qui. Non il lui avait appris à haïr ma mère, Catherine Parker, à tel point qu'il aurait pu la « tuer. » C'était un vrai psychopathe, un vrai danger public. Il ne distinguait pas le bien du mal. Il aurait tué père et mère si on lui en avait donné l'ordre. Peut-on lui en vouloir après ce qu'il a subi ?
D'après les dires de Sydney, Jarod et Kyle se seraient rencontrés le 6 février 1968. Pendant leur enfance, ils avaient été mis en contact pour les besoins du projet caméléon. Lors d'une simulation sur la douleur, Jarod, sur les ordres de Raines, avait versé sur la main du petit Kyle, et ce, par erreur, un tube d'essai contenant de l'acide, lui infligeant une brûlure et une réelle douleur. Une douleur immense qui n'avait que le goût de la trahison. Une trahison qui lui avait laissé la pire des marques, une cicatrice. Bien sûr, je ne te parle pas d'une cicatrice physique mais émotionnelle. Celle du cœur. J'imagine très bien ce que Jarod a pu ressentir ces derniers temps, côtoyer son propre frère, sans se douter une seule seconde de qui il était vraiment où encore le brûler vif de façon involontaire. Être si proche de lui et si loin à la fois. C'est en quelque sorte ce que je ressens quand je suis en présence de Jarod. Mon cœur est si proche du sien alors que ma raison m'éloigne de lui… Je veux dire, le Centre m'éloigne de lui. Je ne devrais pas penser à lui maintenant et encore moins de cette manière-là. Mon père ne serait pas d'accord…
Un jour, Kyle avait fini par quitter le Centre. Je ne sais pas comment ni quand. Je n'ai pas toutes les informations à ce sujet. En revanche, je sais qu'il était parti à la recherche de ses parents. Qui l'en blâmerait d'ailleurs ? Malheureusement pour lui, ça lui a porté préjudice. Il avait été arrêté à la suite de violentes agressions. Il avait également enlevé une femme, sous la menace de son arme, après l'avoir suivi pendant plus de 48 heures. Cette femme répondait au nom de Harriet Tashman. Te souviens-tu, je t'ai parlé d'elle, l'autre soir ? C'était l'amie de ma mère. Il pensait qu'elle le mènerait tout droit à ses parents. Il n'avait pas tort. Enfin, grâce à son passé criminel, Kyle s'était offert un petit séjour, tous frais payés dans une institution pénitentiaire. Là-bas, je veux dire, en prison, personne n'avait jamais pu découvrir sa véritable identité ou encore sa véritable nature. On lui avait alors attribué le pseudo de « John Doe. » Il y était resté enfermé pendant dix longues années. Comme c'est long. Il était considéré comme sauvage et très dangereux. L'aurait-il été s'il n'avait jamais mis les pieds au Centre ?
En mai 1997, c'est-à-dire il y a quelques mois. D'après mes sources, il en avait profité pour s'enfuir du fourgon lors d'un transfert. Le FBI averti avait été mis sur l'affaire, enquêtant sur l'évasion de John Doe. Ce dernier n'avait qu'une seule obsession, terminer sa mission, celle de trouver Harriet Tashman. Il avait la même volonté que Jarod, c'est une qualité qu'il faut leur reconnaître. Et voilà, c'était là que le petit génie était entré en scène. Il voulait à tout prix retrouver Kyle. Le petit garçon qu'il avait connu autrefois. Mais autant l'un que l'autre avait changé. Ils n'étaient plus les mêmes. Jarod s'était alors lancé à la poursuite de son frère. Tandis que celui-ci avait enlevé l'ancienne religieuse, et emmené à la maison du Dragon au Delphi Shores dans le New Jersey. Ils s'étaient retrouvés face à face. Et le Centre, moi y compris, avions mis un terme à ces émouvantes retrouvailles. Je te laisse le soin d'imaginer, la réaction de mon père quand il a su que Jarod était passé à travers les mailles du filet. Mes mailles du filet. Je l'avais déçue. Une fois de plus, j'avais échoué.
De retour au Centre, j'ai vu une chose qui m'a totalement effrayé. Raines s'apprêtait à pratiquer une lobotomie sur Kyle. C'était d'une monstruosité dont je ne pensais pas mon père capable. Lui le dirigeant des lieux, au côté de cet infâme individu. M. Parker, n'avait-il plus aucun pouvoir ? Plus aucune autorité ? Comme à son habitude, il avait évité mes questions me sermonnant d'avoir raté l'occasion d'attraper le caméléon, me demandant encore de lui faire confiance. Il ne comprenait pas mes motivations à capturer Kyle. Bon sang. Ce dernier savait ce qui était arrivé à ma mère. Il savait qui l'avait tué. J'avais donc décidé de rentrer en contact avec Kyle. Je voulais savoir. Pour cela, j'ai dû littéralement supplier Sydney et Broots de me prêter main forte. Des mois après, je me souviens encore de la conversation que j'ai eue avec le petit frère de Jarod.
Flashback
« Ça alors c'est fou. Qu'est-ce que vous pouvez lui ressembler.
- C'est ce que tout le monde me dit… Vous êtes celui qui décide qui doit vivre ou mourir, n'est-ce pas ?
- Vous connaissez mon boulot.
- Est-ce vous qui avez tué ma mère ? Est-ce que c'est vous qui avez tué ma mère ?
- Non.
- Qui est-ce alors ? Est-ce que c'est Monsieur Raines ? »
Son silence était plus qu'éloquent. Il détenait la réponse. Pourtant, ce n'était pas ce qui m'avait le plus perturbé dans cet échange. Ce qu'il m'avait le plus troublé, c'était sa réaction. Il semblait calme et pas du tout violent. Il avait répondu à mes questions sans aucune restriction et avec honnêteté. Mais dans ses yeux, j'avais lu le désespoir, la souffrance, la profondeur de son angoisse. Ce regard-là, je l'ai vue dans les yeux de mon petit génie. Et lorsque j'ai failli me faire prendre, il n'avait rien dit. Il aurait pu, mais il n'avait rien dit. Je suis sûr qu'il n'avait pas mauvais fond. Plus tard, Jarod était revenu au Centre. Il était revenu pour sauver son frère avec l'aide d'Angelo. « Angelo ! » On peut dire que lui, c'est un sacré phénomène. Encore un à qui on a volé sa vie. Je te parlerai de lui, un autre jour. Alors qu'ils étaient en fuite et traqués, et par le Centre et par le FBI, Jarod, Kyle et Harriet Tashman avaient été pris en chasse. La fourgonnette où Kyle était resté avait pris feu explosant sous les yeux de Jarod. Selon les dernières informations qui m'avaient été transmises, le frère du caméléon serait mort !
Peu de temps après, nous avions appris qu'une rencontre entre le caméléon et ses parents allait avoir lieu à Boston, dans une cafétéria à trois heures de l'après-midi. Seulement, voilà les choses avaient mal tourné. Il y avait des équipes de nettoyeurs partout. Jarod avait à peine eu le temps d'apercevoir sa mère. Je l'ai vu au loin. Même si je n'ai pas le droit de le dire ou de le penser, j'ai trouvé ce moment très émouvant. Je ne sais pas ce qui s'est passé par la suite, tout s'était enchaîné beaucoup trop vite. j'ai eu à peine le temps de réaliser ce qui se produisait sous mes yeux. Quand nous sommes arrivés sur les lieux, dans la ruelle… Raines était en feu. Quelqu'un avait tiré sur sa bouteille d'oxygène. Il a plus d'une vie qu'un chat ! Malheureusement pour moi, il fait toujours partie du monde des vivants. Et le comble dans tout ça, c'est qu'on ne sait toujours pas qui l'a fait. Quant à Jarod, il avait disparu. Encore un échec ! J'entendais déjà les reproches de mon père.
Il est tant de refermer le chapitre sur cette partie de l'histoire. Seulement, je sais qu'aujourd'hui encore, Jarod ne s'est toujours pas remis de la mort de son frère Kyle. Comment le pourrait-il ? Je suis bien placée pour savoir qu'on ne guérit jamais de ce genre de blessure. Je ne sais pas s'il s'en remettra un jour…
