Le lendemain de leur retour de Londres, John et Anna attendirent l'habituel temps calme du début d'après-midi pour frapper à la porte de Mme Hughes.

- Entrez, répondit la voix de la gouvernante. Oh, Anna, M. Bates, sourit-elle quand elle les vit entrer.

Elle reposa les papiers qu'elle était en train d'étudier et leur demanda aimablement :

- Alors, comment avez-vous retrouvé Johnny ? Était-il content de vous revoir ?

- Il a l'air en pleine forme, mais je pense qu'il a voulu se venger de nous pour l'avoir laissé, en nous empêchant de dormir toute la nuit, dit Bates en riant.

- Une fois encore, merci mille fois de vous être occupée de lui, Mme Hughes, insista Anna.

- Mais ce fut un plaisir, pour nous trois, vraiment, c'est un enfant charmant. C'était pour ça que vous étiez venus me voir ?, demanda-t-elle, pensant à tout le travail qui l'attendait encore.

- Eh bien, en réalité, non, poursuivit Anna. Nous avons autre chose à vous dire.

Elle ne put contenir un sourire de fierté tout en glissant un regard vers John, qui lui prit la main.

- Mme Hughes, dit-elle, nous attendons un autre enfant.

- Oh, eh bien, félicitations à vous deux !, s'exclama la gouvernante. Je suis absolument ravie pour vous.

- Merci beaucoup Mme Hughes, répondit Bates. Nous sommes enchantés.

- Est-ce que tout se passe bien ? Où en êtes-vous, Anna ?

- Environ deux mois et demi, donc c'est encore tôt. Les choses pourraient évidemment encore mal tourner, mais… je voulais que vous soyez au courant tout de même. Lady Mary le sait déjà. En fait, elle a deviné.

Mme Hughes n'en fut pas extrêmement surprise, étant donné la proche relation qui unissait Lady Mary et sa femme de chambre. Elle-même se doutait de quelque chose depuis quelques semaines, voyant Anna pâle comme la mort chaque matin, à ne pas toucher à son petit-déjeuner, ce qui était très inhabituel pour elle, et ensuite renaître chaque après-midi.

- Je suis sûre que tout se passera bien, dit-elle avec confiance.

Elle savait très bien que c'était un vœu pieux, mais elle espérait de tout son cœur que les Bates n'auraient pas à affronter un nouveau drame. Dieu savait qu'ils en avaient déjà largement eu leur part.

- Eh bien, merci de m'en avoir informée, poursuivit-elle. Faites-moi savoir si vous avez besoin de quelque aménagement que ce soit concernant vos tâches.

- Merci, Mme Hughes. Mais je compte bien m'acquitter de mon travail complètement. Jusqu'à… Enfin aussi longtemps que je le pourrais, conclut Anna.

Elle avait presque fait l'erreur de dire « jusqu'à notre départ », mais ils avaient convenu de garder l'exclusivité de cette nouvelle en particulier pour Lady Mary et le Comte de Grantham, donc elle se retint au dernier moment.

- Très bien. Vous m'en voyez fort satisfaite, répondit la gouvernante.

- Bien, bon après-midi Mme Hughes, nous allons vous laisser, dit Bates alors qu'ils prenaient tous deux le chemin de la sortie.

Elle les laissa sortir avec un chaud sourire, qui disparut bien vite une fois qu'ils eurent refermé la porte derrière eux. Elle était heureuse pour eux, elle ne pouvait pas dire le contraire, et elle avait vu cela venir depuis un bon moment. Elle avait toujours pensé qu'ils ne voudraient pas se contenter d'un unique enfant, et au vu de l'âge d'Anna, ils ne pouvaient se permettre de trop attendre. Mais elle était bien consciente que cette nouvelle arrivée allait très probablement marquer la fin de l'emploi du couple Bates à Downton, ou au moins d'Anna. Elle ne voyait pas comment ils pourraient vouloir élever des enfants tout en continuant de travailler avec ces horaires extensibles. C'était peut-être faisable avec un seul enfant, mais ça n'avait aucun sens pour eux de continuer. Quel intérêt d'avoir des enfants s'il fallait les laisser à la nursery de l'aube au crépuscule et ne pas les voir grandir. Elle savait bien que s'ils étaient restés au service de la famille Crawley pendant si longtemps, c'était uniquement à cause de leur attachement à Lady Mary et au Comte de Grantham, mais à présent, il était probable que leurs responsabilités familiales prennent le dessus sur cet attachement. Cela semblait tout à fait logique pour eux de passer à autre chose, à un mode de vie plus adapté à une vie de famille. Et cela était un sentiment plutôt mitigé pour Mme Hughes. Perdre la présence quotidienne des Bates au château n'était pas quelque chose qu'elle envisageait avec plaisir. Elle soupira, avant de reporter son attention sur sa tâche. Il fallait avancer dans la vie, et elle ne pouvait pas le leur reprocher. Elle espérait seulement qu'ils ne partiraient pas trop loin de Downton.

x x x x

M. Molesley fredonnait gaiement en cette fin d'après-midi, alors qu'il remontait l'allée du parc de Downton Abbey et contournait la maison pour se présenter à la porte de derrière. Il allait frapper à la porte, quand il remarqua que Mlle Baxter était déjà dehors, effondrée sur un banc, la tête entre ses mains. Il se précipita à ses côtés, et posa une main doucement sur son épaule.

- Phyllis ? Mais que se passe-t-il ? Est-ce que Barrow vous a encore importunée ?

Elle leva son regard vers lui, et il vit que ses yeux étaient rouges d'avoir pleuré. Elle fit non de la tête :

- Non, non, rien de tout ça. Une lettre d'Angela m'attendait hier à mon retour de Londres.

- Oh, une mauvaise nouvelle ?

- Oui. Jake, son mari. Il est mort.

- Oh, non ! Mais qu'est-il arrivé ?

- Un accident à l'usine. Il avait grimpé en haut d'une machine pour la réparer, et il a chuté. Il s'est cogné la tête au sol, il est mort sur le coup.

- Oh mon dieu… Votre pauvre sœur, et ses enfants !

- Oui. Je ne sais pas comment elle va s'en sortir maintenant. Elle va devoir trouver un emploi à l'extérieur si elle veut joindre les deux bouts. Je vais tenter de l'aider avec mon salaire.

Elle semblait très affectée lorsqu'elle se releva du banc, et chercha un mouchoir pour essuyer ses yeux.

- Venez ici, dit Molesley en lui offrant le réconfort de ses bras ouverts.

Et elle le laissa la prendre dans ses bras. Elle cacha un instant son visage contre la poitrine de Molesley, puis sembla se souvenir de leur environnement, et se raidit, jetant autour d'elle des regards inquiets.

- Quelqu'un va nous voir…, souffla-t-elle.

- Et alors ?, demanda-t-il d'un ton désinvolte. Ils verront quelqu'un réconforter une amie dans la peine, qu'y a-t-il de mal à cela ?

Elle sourit tristement, et répondit :

- Vous avez raison.

- Vous savez que vous pourrez toujours compter sur moi pour du soutien et du réconfort ?

- Oui. Merci Joseph. Vous pouvez compter sur moi aussi.

Ils se tinrent en silence quelques instants, puis elle reprit :

- Je vais devoir aller à Ripon pour les obsèques, c'est après-demain.

- Oh, bien sûr. Je vous aurais volontiers accompagnée, mais c'est un jour d'école… Et je ne pense pas que M. Dawes me laissera m'absenter, puisque le défunt n'était pas un membre de ma famille…

- Non, je comprends, ne vous inquiétez pas, ça ira.

- Tout de même, je n'aime pas l'idée de vous laisser affronter cela toute seule, dit-il en attrapant sa main. Vous devriez avoir quelqu'un pour vous soutenir.

- Je m'en sortirai, affirma-t-elle. Je dois retourner travailler, Joseph. Merci d'être passé, ça m'a fait très plaisir de vous voir.

Il l'observa d'un air inquiet, gardant sa main dans la sienne un peu plus longtemps alors qu'elle commençait à se détourner.

- Cela me peine de vous laisser seule ici, vous sachant bouleversée.

- Je ne suis pas vraiment seule ici, lui fit-elle remarquer.

- Vous savez ce que je veux dire, sourit-il.

Elle lui retourna son sourire, tout en dégageant doucement sa main de la sienne, et se tourna vers la porte.

- Bonne nuit Joseph.

- Vous aussi, Phyllis.

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Thomas Barrow distribuait le courrier du soir au début du thé des domestiques. En faisant le tour de la table, il s'arrêta derrière Bates et lui tendit une enveloppe :

- M. Bates, voici pour vous…

- Merci M. Barrow.

Les deux hommes étaient autrefois des ennemis jurés, mais depuis la promotion de Barrow en tant que majordome, ils avaient trouvé un terrain de coexistence civile, sinon amicale. Ils ne se parlaient pas plus que ce qu'exigeaient leurs tâches quotidiennes, mais il n'existait plus entre eux cette lourde animosité, un état de fait dont Anna était reconnaissante. C'était épuisant de toujours appréhender la crise suivante.

En regardant l'enveloppe, John se pencha vers Anna et lui murmura :

- Ca vient de Londres, c'est l'agent immobilier.

Il l'ouvrit et ils la lirent en silence. Anna leva les yeux vers lui, souriante :

- Mon Dieu, ce fut rapide.

- Bonne nouvelle, M. Bates ?, demanda Phyllis qui était assise en face d'eux.

- L'agent vient de trouver un acheteur pour la maison de ma mère. Donc, oui, bonne nouvelle.

- J'en suis ravie pour vous, répondit-elle aimablement.

Un peu plus tard, Anna et John se retrouvèrent dans la cour, afin de profiter d'un rayon de soleil tardif, avant de monter habiller leurs maître et maîtresse.

- Je ne pensais pas que les choses iraient si vite, dit Anna.

- Moi non plus. Si l'acheteur ne se rétracte pas, la maison pourrait être vendue d'ici un mois, en comptant le temps de faire les papiers.

- Nous allons pouvoir commencer à chercher sérieusement, dit-elle avec un joyeux sourire qui alluma ses yeux.

- Oui, à ce propos, ma chérie. Je ne veux pas gâcher tes espoirs, mais tu réalises qu'il est assez peu probable qu'on trouve quelque chose qui nous convienne ici même, à Downton ? Le marché est assez étroit, c'est un très petit village… Surtout si nous ne sommes pas prêts à attendre des années la bonne opportunité.

- Je sais. Mais on ne peut pas s'avouer vaincu avant même d'avoir cherché, n'est-ce pas ?, dit-elle avec confiance.

- Non, en effet, sourit-il.

Il avait toujours été celui qui se faisait du souci, et elle l'optimiste. Une fois encore, cela se révélait exact.

- Quoi qu'il en soit, je pense que nous devrions parler à Monsieur le Comte et à Lady Mary dès maintenant, poursuivit-elle.

- Oui, je pense que le moment est venu. Ce soir je lui demanderai un rendez-vous pour demain.

- D'accord.

- Rentrons maintenant, le gong va sonner d'une minute à l'autre.

Ils échangèrent un chaste baiser avant de rentrer à l'intérieur.

x x x x

Le Comte de Grantham avait accordé aux Bates un entretien dans la bibliothèque en fin de matinée, à son retour de son tour bi-hebdomadaire du domaine en compagnie de Tom Branson. Il semblait plutôt satisfait ce matin-là, car les projets qu'ils avaient en cours se déroulaient plutôt bien. Mary et lui étaient en train d'en parler au bureau du Comte, quand un coup discret se fit entendre à la porte.

- Oui, entrez, répondit le Comte.

Anna et Bates entrèrent et s'approchèrent du bureau.

- Ah, Bates, Anna, s'exclama le Comte. Entrez, entrez, et délivrez-nous de ce terrible suspense. Quel est ce fameux mystère ? Rien de grave, j'espère ?

- Monseigneur, commença Bates, Anna et moi souhaitions nous entretenir avec vous, et Lady Mary, au sujet de notre avenir.

- Ah, intervint Mary. Nous y voilà. Je craignais ce moment.

Anna offrit un sourire doux-amer.

- Peut-être devrions-nous les laisser parler, Mary ?, suggéra Lord Grantham.

- Merci, Monseigneur, continua Bates. Comme Lady Mary le sait déjà, la nouvelle est qu'Anna attend notre deuxième enfant.

- Oh, mon brave !, s'exclama Robert. Félicitations ! Et à vous aussi, Anna !

- Nous sommes absolument ravis de cela, Monseigneur, mais le fait est, que nous ne pouvons envisager d'élever une famille, et de continuer à tenir nos engagements auprès de vous et de Lady Mary. Je crains que les deux ne soient pas compatibles. Nous avons passé des années heureuses, ici à Downton…

Mary grimaça à ces mots, en repensant à tous les malheurs auxquels les Bates avaient dû faire face depuis l'arrivée de Bates à leur service.

- … Si, Madame, coupa Anna, nous avons été heureux auprès de vous et de monsieur le Comte, malgré tout ce qui est arrivé. Nous n'aurions jamais pu espérer trouver de meilleurs employeurs, plus aimables et plus soutenants, et nous vous en sommes immensément reconnaissants, envers vous deux.

- Mais, continua John, nous avons atteint ce moment dans notre vie, où des choix doivent être faits. Croyez-nous, ils n'ont pas été faciles. Mais nous voulons faire de notre famille une priorité, et nous voulons pouvoir être plus présents pour nos enfants. Donc nous avons décidé de nous mettre à la recherche d'un petit hôtel, dans lequel nous pourrions investir l'argent de la vente de la maison de ma mère. Et être nos propres employeurs.

- Nous espérons, très proche de Downton, ajouta Anna, en regardant Lady Mary droit dans les yeux, qui avait beaucoup de mal à cacher l'insatisfaction que lui causait cette nouvelle.

- Oui, nous aimerions rester dans le secteur. De toute façon, nous n'allons pas partir du jour au lendemain, assura John. Il se passera probablement des mois avant que nous ne trouvions chaussure à notre pied. Mais nous souhaitions vous informer de nos projets, afin que nous puissions tous nous faire à l'idée…

- Eh bien, je vous en remercie, Bates, répondit Lord Grantham. Je ne peux pas dire que je n'ai pas vu venir ce jour… Et je suis tout à fait d'accord avec vous, vous êtes tous deux intelligents, vous méritez d'être vos propres maitres, et d'être auprès de vos enfants. Quel que soit votre choix final, nous accepterons et soutiendrons votre décision. Mais tout de même, je ne peux pas dire que je vous verrai partir avec plaisir, ajouta-t-il d'un ton pensif.

- Nous serons très tristes de vous quitter également, Monseigneur, répondit Bates. Downton a été notre foyer et notre famille depuis tant d'années.

- Je suis ravi que vous vous soyez sentis chez vous ici, dit Robert.

- C'était le cas. Vraiment, Madame, assura Anna, ses yeux brillants reflétant ceux de Lady Mary.

- J'en suis heureuse, Anna, souffla Lady Mary.

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Plus tard ce soir-là, les Bates rentraient chez eux, après avoir mis leurs employeurs au lit. Après leur entretien, Anna et John avaient partagé la nouvelle avec Barrow et Mme Hughes. Barrow avait réussi à cacher son indifférence, (ou était-ce de la jalousie pour ce qu'ils avaient et qu'il n'aurait jamais lui-même ?), et à sembler relativement intéressé par leurs projets. Mme Hughes cependant avait semblé chamboulée par l'idée de perdre la compagnie d'Anna, même si celle-ci lui avait assuré qu'ils resteraient proches et donneraient des nouvelles.

- Bon, dit Anna alors qu'elle replaçait Johnny contre sa hanche. C'est officiel, tout le monde sait, maintenant. Ça va vraiment arriver…

- On dirait bien. Après tout ce temps, songea John. J'ai presque pensé que ça ne se réaliserait jamais, parfois.

- Te souviens-tu la première fois que nous avons parlé d'acheter un hôtel ?

- Bien sûr que je m'en souviens.

Tous deux se plongèrent dans ce souvenir en silence, tout en marchant. Cela restait un souvenir mitigé, puisque le pur bonheur qu'ils avaient éprouvé cette nuit-là, en faisant des plans d'avenir, seuls dans l'office, avait été laminé dès le lendemain, lorsqu'il avait dû la quitter pour suivre Vera, sous la menace de la destruction des réputations d'Anna et de Lady Mary.

Au même moment, au château, Henry rejoignait Mary au lit. Elle avait tenté de lire, mais son esprit ne cessait de s'échapper, pour revenir sur leur entretien dans la bibliothèque. Elle finit par fermer son livre en soupirant de frustration.

- Quelque chose ne va pas, Mary ?, demanda Henry.

- Oui. Anna et Bates nous ont annoncé qu'ils allaient nous quitter dans quelques mois, voilà ce qui ne va pas.

- Oh. Ils ont expliqué pourquoi ?

- Elle est enceinte, et comme ils vont avoir deux enfants, ils veulent se reconvertir et investir dans un hôtel. Être leurs propres patrons.

- Eh bien, c'est tant mieux pour eux. Vous vous trouverez une autre femme de chambre.

Mary lui lança un regard indigné. Il parlait de la situation comme s'il s'agissait d'un simple problème de personnel. Mais tout bien réfléchi, il ne connaissait pas vraiment l'historique entre elle et Anna.

- Ce n'est pas ça le problème Henry ! Anna n'est pas seulement ma femme de chambre. Elle est ma confidente, ma compagne… mon amie, en réalité, avoua-t-elle, d'une voix légèrement tremblante.

- Si elle est vraiment votre amie, comme vous le prétendez, alors vous devriez être heureuse pour elle, de la voir heureuse et de voir ses rêves se réaliser.

- Je sais que je devrais, et je le suis, vraiment, se défendit-elle. Mais…

- Mais vous préfèreriez la garder toute entière pour vous, petite égoïste, dit-il, lui lançant un regard amusé et défiant. Prenez garde, ou je vais être jaloux…

- Oh, Henry, cessez de dire des bêtises… Je crois que j'ai juste besoin d'un peu de temps pour me faire à l'idée qu'elle va vraiment partir…

- J'ai quelques idées pour vous aider à penser à autre chose, si jamais, dit-il en l'attirant vers lui et en enfouissant son visage au creux de son cou.

Quelques pièces plus loin, Robert et Cora étaient également au lit ensemble, alors que Cora dissertait sur les derniers évènements du comité de direction de l'hôpital. Enfin elle finit par remarquer que Robert n'écoutait pas un traître mot de ce qu'elle racontait, et elle s'arrêta donc brusquement et le dévisagea jusqu'à ce qu'il finisse par lever les yeux.

- Je suis navré, ma chère, vous disiez ?, dit-il tentant vainement de paraitre intéressé.

- Je vous ennuie ?

- Non, pas du tout, je suis désolé… C'est juste… non ce n'est rien.

- Allons, Robert, vous étiez à des kilomètres, que se passe-t-il ?

- Bates et Anna ont décidé de nous quitter. Ils nous l'ont annoncé ce matin, à moi et à Mary.

- Oh.

Cora n'avait pas toujours eu une haute opinion de Bates, surtout au début de sa présence au château, mais elle avait fini par l'apprécier avec le temps, et surtout elle savait qu'il était bien plus qu'un simple domestique pour son époux. Quant à Anna, Cora garderait toujours gravé dans sa mémoire le souvenir de cette terrible nuit où elle les avaient aidées, Mary et elle, à déplacer le corps du diplomate turc. Elle lui serait éternellement reconnaissante de son dévouement et de sa discrétion.

- Je savais bien que ce jour viendrait, mais j'espérais toujours que ça serait plus tard… dit-il tristement.

- Et où comptent-ils aller ?

- Ils ne savent pas encore, mais ils veulent acheter un hôtel. Ils vont avoir un autre enfant, au fait.

- C'est une bonne nouvelle pour eux.

- Oui. Je suis content pour eux. Mais ils vont me manquer.

Cora attrapa la main de son mari et la serra avec sympathie.

- Oh, Cora, dit-il, serait-il terriblement inconvenant d'admettre qu'il a fini par devenir mon ami ?

- Tant que vous ne le dites pas devant votre mère…, répondit-elle avec un sourire enjoué.

x x x x

La nouvelle avait fait le tour du château, puis la vie avait repris son cours normal. Anna et Bates avaient reçu des félicitations à l'office et plusieurs autres membres du personnel s'étaient perdus en conjectures sur ce qu'ils feraient s'ils quittaient le service. Phyllis ne s'étaient que très peu mêlée aux joyeusetés cependant, toujours très préoccupée par la situation de sa sœur. Elle avait dû faire face à la détresse de la veuve et aux larmes des trois jeunes orphelins, lors des obsèques, et cela l'avait profondément touchée. Les espoirs d'un futur plus heureux s'éloignaient toujours plus pour la jeune Beckie, maintenant que ses revenus étaient encore plus indispensables pour faire vivre sa famille.

Dans l'espoir de lui remonter le moral, Molesley avait invité Baxter à se promener dans le domaine lors de son jour de congé suivant. Il tenta de maintenir une conversation légère, et de la distraire en racontant des histoires amusantes concernant les accomplissements de ses élèves en classe. Il la gâta avec du thé et des pâtisseries au salon de thé, et alors qu'ils étaient sur le retour, s'arrêta au stand du fleuriste, et lui offrit un beau bouquet, qu'elle accepta avec des joues roses. Alors qu'ils arrivaient en vue du château, il l'arrêta soudain, en posant sa main sur son bras. Elle l'observa, perplexe, dans l'attente d'une explication à cette interruption inattendue.

- Mlle Baxter, euh, Phyllis, corrigea-t-il. J'ai beaucoup réfléchi dernièrement, et ce qui est arrivé à votre pauvre beau-frère m'a rappelé, si cela était nécessaire, que la vie est courte. L'autre jour, je vous ai dit que vous pouviez compter sur moi pour du réconfort et du soutien.

- Oui ?, répondit-elle, pas bien sûre de là où il voulait en venir.

- Mais, voyez-vous, je voudrais vous offrir plus que cela. Je voudrais vous offrir un vrai foyer, de la compagnie… De l'amour, même ?, avoua-t-il finalement, les joues cramoisies, incrédule devant sa propre témérité, à moins que ce ne fût de la folie.

Phyllis semblait ébahie, immobile, et silencieuse.

- Je voudrais faire de vous ma femme, Phyllis. Si vous m'acceptiez, bien entendu, ajouta-t-il en hâte.

Phyllis ne répondait toujours pas, et l'expression de son visage était loin du bonheur que Molesley aurait espéré voir en réponse à sa proposition.

- Bien entendu, il n'est pas nécessaire de me répondre immédiatement. Vous pouvez prendre tout le temps dont vous avez besoin pour y réfléchir, bégaya-t-il.

Baxter s'était crispée, et ses yeux brillaient, lorsqu'elle murmura :

- Vous ne savez pas ce que vous me demandez, M. Molesley, en revenant automatiquement à leur façon officielle de se désigner.

Elle baissa les yeux un instant, et lorsqu'elle le regarda de nouveau, les larmes menaçaient dans ses yeux.

- Je vous remercie, M. Molesley, mais je ne suis pas la personne que vous pensez… Je ne suis pas digne de vous. Je suis navrée.

Cela dit, elle l'embrassa sur la joue, et se détourna en hâte, s'enfuyant rapidement vers le château, en tenant toujours son bouquet, et en le laissant cloué sur place, complètement déstabilisé. Cela n'était absolument pas le dénouement qu'il avait espéré.