Quelques jours passèrent, et l'humeur de Baxter restait au plus bas. Elle était déjà discrète habituellement, mais tout le monde, et tout particulièrement Anna et Thomas avaient remarqué qu'elle était encore plus renfermée que d'habitude. Thomas avait également remarqué que Molesley n'avait pas été vu dans la cour depuis près d'une semaine. Cet après-midi-là, avant le gong, Thomas sortit pour son habituelle pause cigarette, et trouva Phyllis assise sur le banc, pleurant en silence. Il s'approcha, et lui offrit une cigarette. Baxter la regarda un instant, hésitante. Elle n'avait pas fumé depuis des années. Depuis qu'elle avait été avec lui, en fait. Elle avait cru que cette partie de sa vie avait été bel et bien enterrée quand son procès avait commencé et qu'elle n'avait pas eu besoin d'aller témoigner. Mais il semblait que cela devait revenir la hanter quand même. En soupirant, elle prit la cigarette et laissa Thomas l'allumer pour elle.
- Bon, Phyllis, dit-il d'un ton pragmatique. Qu'est-ce qui se passe ?
- Rien qui ne vous concerne, répondit-elle sèchement.
- Vous croyez que je n'ai pas remarqué dans quel état vous êtes depuis une semaine ? Et que Molesley n'est pas venu vous voir depuis la même période de temps ? Que s'est-il passé ? Est-ce qu'il s'est mal comporté ? Est-ce qu'il a rompu avec vous ?
Il ne voyait vraiment pas Molesley faire quoi que ce soit d'inapproprié, mais, on ne savait jamais…
- Non, bien sûr que non. Plutôt le contraire, en réalité, admit-elle à reculons.
Il la regarda, étonné :
- Que voulez-vous dire ?
Elle baissa les yeux un instant, puis finit par dire :
- Il m'a demandée en mariage.
Il l'observa, tentant de comprendre comment elle pouvait considérer cela comme une mauvaise chose.
- Et… pourquoi est-ce que ça vous met dans cette humeur maussade ? Je croyais que vous aimiez ce type ? Bien que je n'aie jamais vraiment trop compris pourquoi…, songea-t-il. Vous ne voulez pas l'épouser ?
- Bien sûr que si, Thomas. Mais vous ne voyez donc pas ? Je ne peux pas accepter !
- Et pourquoi donc, si je peux me permettre de poser la question ?
- Je ne suis pas une candidate convenable au mariage. Vous savez pourquoi… Vous avez tenté d'utiliser cela contre moi, dois-je vous le rappeler.
- Oh, à cause de cette histoire avec Coyle ? Mais c'était il y a une éternité ! De plus, vous lui avez déjà tout raconté, donc de façon évidente, cela ne l'a pas refroidi.
- Mais je ne lui ai pas tout dit.
- Eh bien dites-lui alors.
- Je ne pourrais jamais. J'aurais bien trop honte.
- Phyllis, il est évident que ce type vénère le sol que vous foulez aux pieds. Vous pourriez lui raconter que vous avez assassiné vos deux parents pour de l'argent, qu'il voudrait toujours de vous. Alors, dites-lui, ou ne lui dites pas, mais ne soyez pas stupide, et ne vous privez pas d'une chance de partir d'ici.
- Cela n'a rien à voir avec le fait de partir d'ici ! Je suis heureuse ici. Lady Grantham est très aimable avec moi. Mais je ne peux pas mentir à Joseph, et accepter sa proposition sans qu'il sache toute la vérité sur mon passé.
- Eh bien parlez-lui alors !, répéta Thomas, l'agacement commençant à transparaitre dans sa voix. S'il vous aime réellement, il s'en remettra.
- Vous dites cela comme si c'était facile…
Thomas leva les yeux au ciel et conclut :
- Il faut qu'on y aille, c'est l'heure du gong. Mais je vous en prie, ne soyez pas stupide, Phyllis.
Il écrasa son mégot de cigarette par terre, et se détourna. Phyllis resta en arrière un instant, le temps de terminer sa propre cigarette, et de se demander si Thomas avait raison, malgré sa façon un peu rude de présenter les choses. Est-ce que Molesley l'aimerait assez pour ne pas lui tenir rigueur des choix méprisables qu'elle avait faits par le passé ?
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Ce soir-là, Anna avait réussi à rester éveillée assez longtemps pour partager le thé nocturne au cottage avec John. Johnny dormait à l'étage, et John et elle étaient assis blottis l'un contre l'autre sur le canapé. Tandis qu'elle approchait de la fin du premier trimestre de sa grossesse, elle commençait peu à peu à se sentir mieux, les nausées se calmaient progressivement, tout comme l'écrasante fatigue qu'elle avait ressentie au cours des premières semaines.
- Bon, commença-t-elle, en prenant une gorgée de thé, comment procède-t-on pour chercher un hôtel ?
- Eh bien, à notre prochain jour de congé, nous irons faire le tour des agents immobiliers les plus proches, nous leur expliquerons ce que nous cherchons, et nous verrons s'ils ont des choses intéressantes à nous proposer. Nous allons éplucher les petites annonces dans le journal local. Nous allons faire passer le mot aux alentours que nous cherchons à acheter de l'immobilier. Si quelque chose nous semble intéressant, nous irons visiter.
- J'ai tellement hâte, dit-elle avec un sourire joyeux. Je me demandais, si nous ne trouvons rien dans les environs de Downton, pourrions-nous simplement acheter une grande maison et la transformer en hôtel ? En créer un de toutes pièces ?
- Eh bien, cela pourrait s'envisager, mais ça représenterait beaucoup plus de travail… Reprendre un établissement existant, signifie avoir déjà une base régulière de clientèle. En créer un nouveau serait beaucoup plus risqué. Les affaires commenceraient bien plus lentement et nous devrions faire de la publicité pour nous faire connaitre. Je ne dis pas que c'est impossible, mais c'est certainement plus risqué. Et nous devrions faire une étude de marché rigoureuse pour évaluer la viabilité d'un nouvel établissement. Je préfèrerais vraiment en reprendre un existant.
- D'accord, oui, je comprends. Eh bien, espérons que nous en trouverons un, alors.
Un peu plus tard, ils étaient en train de se déshabiller avant d'aller se coucher. Alors qu'Anna se trouvait en chemise, John s'approcha d'elle par derrière, et entoura sa taille de ses bras, recouvrant son abdomen de ses mains. Elle soupira d'aise et pencha légèrement sa tête vers le côté, afin que sa tempe repose contre la joue de John.
- Est-ce que je me trompe, demanda-t-il en caressant son ventre, ou est-ce que ce petit commence déjà à se montrer un peu ?
- Je crois que oui…
- C'est beaucoup plus tôt que pour Johnny, non ?
- Oui. Mais je crois que c'est normal, quand c'est le deuxième enfant.
- Cela me rend très heureux, dit-il en la faisant pivoter pour capturer ses lèvres.
Avec un reflet coquin dans son regard, il fit passer la chemise d'Anna par-dessus sa tête, et s'assit au bord du lit en l'attirant à lui. Il se pencha en avant et embrassa son abdomen maintenant nu.
- Je t'aime tant, mon amour, souffla-t-il alors que sa bouche remontait lentement jusqu'à se trouver au niveau de sa poitrine.
- Je t'aime aussi, John, murmura-t-elle en tenant sa tête au plus près d'elle-même.
- Alors, demanda-t-il en levant les yeux vers elle, avons-nous l'autorisation de pratiquer des « activités maritales », maintenant ?
Elle pouffa légèrement et répondit :
- Je pense que oui…
Il n'y eut nul besoin d'ajouter quoi que ce soit dans les instants suivants, alors qu'il la prit dans ses bras pour l'installer sur le lit, et continua de répandre des baisers sur tout son corps.
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Anna et John étaient de retour du village après être allés faire des commissions pour Lady Mary et le Comte. Ils avaient profité de cette sortie pour poster quelques lettres de demande de renseignements sur des annonces qu'ils avaient repérées et estimées intéressantes. Alors qu'ils traversaient la cour du château et se dirigeaient vers la porte arrière, Anna remarqua Baxter en train de broyer du noir seule dans un coin, chose qu'elle semblait faire énormément ces derniers temps.
- Vas-y, je te rejoins plus tard, dit Anna à John, en lui désignant Baxter.
- D'accord, dit-il, et il rentra, tandis qu'Anna se dirigeait vers son amie brune.
Les yeux de Baxter étaient de nouveau rouges d'avoir pleuré.
- Mlle Baxter, êtes-vous en difficulté ?, demanda Anna aimablement. C'est que j'ai remarqué que vous semblez très perturbée depuis quelque temps… Et nous n'avons pas vu M. Molesley par ici dernièrement. Est-ce que les choses ont mal tourné entre vous ?
Baxter renifla et soupira.
- Oh, Mme Bates, la vie est parfois si compliquée.
- Je ne vous le fais pas dire, pointa Anna.
- Oui, bien sûr, vous avez eu votre part de soucis.
- Que se passe-t-il alors ? Est-ce que c'est vraiment en rapport avec M. Molesley ?
Et Anna s'assit à côté de Baxter, lui montrant ainsi qu'elle ne prévoyait pas d'abandonner avant que Phyllis n'ait partagé ses problèmes. Baxter garda le silence un instant, puis inspira fortement :
- M. Molesley m'a demandée en mariage.
Anna la regarda avec surprise, ne comprenant pas pourquoi cela lui causait tant de détresse.
- Et… c'est cela qui vous fait pleurer ? Je ne comprends pas, je croyais qu'il vous faisait la cour depuis un moment ?
- Oui, c'était le cas, et je voudrais l'accepter, mais… il y a des choses, dans mon passé, qu'il ne sait pas. Et j'ai peur de les lui avouer.
- Oh.
- Je suis… ruinée, voyez-vous. De la marchandise de second rang.
Le cœur d'Anna eut un raté lorsque le mot « ruinée » fut prononcé. Une vague de mauvais souvenirs traversa son esprit, et elle eut besoin d'un court moment pour se reprendre et répondre à son amie. Elle posa sa main sur celle de Baxter et dit :
- Phyllis… Si vous me permettez de vous appeler ainsi ?
Baxter acquiesça.
- Il fut un temps où moi aussi j'ai pensé être ruinée. Et j'avais énormément honte d'en parler à M. Bates. C'était juste avant votre arrivée à Downton, et ce fut une période extrêmement difficile pour moi.
Baxter savait à quoi Anna faisait référence. Bien que les choses n'eussent jamais été dites de façon explicite, elle savait ce qui s'était passé entre Anna et M. Green. Elle secoua sa tête et répliqua :
- Mais ça n'avait absolument rien à voir, Anna. Vous avez été forcée. Pas moi.
- Quand bien même, je ne crois pas que M. Molesley vous en tiendra rigueur, s'il vous aime vraiment. C'était il y a si longtemps, dans une autre vie.
- Mais je porte toujours la honte de ce que j'ai fait.
- Quoi que vous ayez fait, il est préférable d'être honnête l'un envers l'autre. Depuis tout le temps que M. Bates et moi avons eu des sentiments l'un pour l'autre, avant même que nous soyons devenus un couple, nous avons souvent gardé des secrets sans en parler à l'autre, et je dois l'admettre, cela n'a toujours fait qu'aggraver les choses. Maintenant nous avons convenu de ne plus jamais nous cacher mutuellement quoi que ce soit, et les choses sont beaucoup plus simples. J'aurais préféré qu'on fasse ce choix bien plus tôt. Donc je ne peux que vous conseiller de faire pareil avec M. Molesley.
Baxter garda le silence, l'air à demi convaincue.
- Voyez les choses sous cet angle, insista Anna. Actuellement, vous êtes malheureux tous les deux, et il ne sait même pas pourquoi. Si vous lui dites ce que vous avez à lui dire, au pire, il retirera sa proposition, et vous serez malheureuse, ce qui est déjà le cas. Au mieux, il n'en fera pas cas, et vous pourrez tous deux vous marier et être heureux. Quoi qu'il en soit, votre situation ne pourra pas être pire que celle dans laquelle vous êtes actuellement.
- Vu comme cela…, admit Baxter.
- Pensez-y, Phyllis. Ne vous privez pas d'une chance de bonheur.
- Merci, Anna, répondit Baxter avec un petit sourire.
Anna lui sourit gentiment, et se leva pour rentrer dans le château.
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Tard dans la soirée, dans sa petite chambre, Baxter repensait à tout ce qu'Anna et Thomas lui avaient dit. Elle arrivait progressivement à la conclusion qu'elle allait devoir parler à M. Molesley et tout lui avouer. Même si elle se demandait toujours comment elle allait rassembler assez de courage pour le faire. Peut-être qu'il ne la repousserait pas… Après tout, il était déjà au courant du vol qu'elle avait commis sous la pression de Peter Coyle, et il savait qu'elle avait été en prison. Et il avait été étonnamment indulgent à l'écoute de ses méfaits. Beaucoup plus indulgent qu'elle ne l'avait jamais été pour elle-même. Mais ce qu'elle lui avait avoué était, à ses propres yeux, les plus insignifiants de ses péchés. Ce qu'elle n'avait pas dit était bien pire. Elle ne s'était toujours pas pardonnée elle-même, et elle se méprisait pour l'avoir fait. Mais le point de vue d'Anna faisait son chemin dans son esprit. Elle prit la décision d'aller rendre visite à Molesley le samedi suivant, s'il n'était pas venu lui-même d'ici là.
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- Bonjour Madame, dit Anna avec entrain en entrant dans la chambre de Lady Mary ce matin-là, pour lui apporter son plateau.
- Bonjour Anna, répondit Lady Mary en baillant.
Elle sourit à sa femme de chambre quand celle-ci déposa son plateau sur ses genoux.
- Vous semblez en meilleure forme ces temps-ci, nota Lady Mary. Est-ce que les nausées vont mieux ?
- Oui Madame, je vous remercie. Je suis moins fatiguée. On dit que le deuxième trimestre est plus facile que le premier, et cela semble vrai, en ce qui me concerne en tout cas.
- J'en suis ravie, sourit Lady Mary. Et comment avance votre projet ?
- Eh bien, il avance… à son rythme. Nous attendons quelques réponses. Nous avons un rendez-vous pour une première visite la semaine prochaine. Mais c'est un peu loin à mon goût…
- Oh ? Où est-ce ?
- Skipton-on-Swale.
- D'accord… Vous me raconterez comment ça s'est passé ?
- Bien entendu Madame.
Après une courte période d'adaptation, Lady Mary semblait avoir fait la paix avec le désir d'Anna et Bates de quitter Downton. Elle avait manifestement choisi de prendre les choses avec grâce, bien qu'elle fût triste de les voir partir, et prenait régulièrement des nouvelles de leur avancée. Anna était très soulagée de cet état de fait, car elle aurait particulièrement mal vécu ses derniers mois à Downton s'ils avaient été chargés de ressentiment.
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Le samedi matin, après avoir terminé d'habiller la Comtesse, Baxter retourna à l'office et frappa à la porte du salon de Mme Hughes. La gouvernante était en pleine conversation avec Mme Patmore, mais la fit entrer :
- Oui, Mlle Baxter, que puis-je pour vous ?
- Je voulais juste vous informer que je sors au village. Je serai de retour avant le déjeuner.
- Très bien, faites ce que vous avez à faire, répondit Mme Hughes aimablement, avant de retourner à sa conversation avec la cuisinière.
Baxter fit demi-tour et ferma la porte. Oui, en effet, elle avait décidé de faire ce qu'elle avait à faire. Mais cela la rendait extrêmement nerveuse.
Elle se rendit au village d'un bon pas, jusqu'à la maison de M. Molesley. Elle resta un moment immobile devant sa porte, essayant de rassembler son courage. Enfin, elle ferma les yeux, inspira profondément, et leva sa main pour appuyer sur la sonnette. Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit pour laisser apparaitre Molesley, qui ouvrit de grands yeux en la voyant.
- Oh, euh, Mlle Baxter, je…
- Bonjour M. Molesley.
- Oui, bonjour. Je ne m'attendais pas à vous voir.
- Je sais, je suis navrée. Je crois que nous devrions avoir une conversation, affirma-t-elle avec sincérité.
- Oui. Bien sûr, je vous en prie, entrez, dit-il en s'effaçant pour la laisser entrer.
Elle disparut à l'intérieur et il referma la porte derrière elle.
