7.
Les dix jours de vol passés au repos complet, sans la plus petite alerte quelle qu'elle soit, avaient permis à Aldéran de se sentir mieux.
C'était d'ailleurs une des rares fois depuis bien des années qu'il n'avait pas à prendre la direction des opérations, à décider, à faire front en première ligne ! Là, il n'avait à se soucier de rien, tout se décidait sans lui, les rôles équitablement et parfaitement répartis : Warius supervisait la navigation du Lightshadow, Toshiro le dirigeait 24h/24 et Skyrone veillait jalousement sur lui ne laissant que très peu Machinar s'immiscer entre eux !
Après avoir fait, à son rythme, quelques longueurs de piscine, Aldéran s'était rincé, douché et changé avant de passer dans la salle voisine abritant un bar, un kitchenette, quelques tables et un billard.
Skyrone venait de sortir la dernière gaufre du gaufrier et apporta le plateau fumant sur la table.
- J'ai glissé des poignées de pépites de sucre dans la pâte, comme tu aimes, 'tit frère !
- Ce n'est pas si désagréable, finalement, d'être bon à ramasser à la petite cuillère : tout le monde est charmant et personne ne fait le moindre reproche, gloussa son cadet.
- N'abuse pas, Aldie, ça pourrait se payer, avec les intérêts !
- Mais bien sûr, comme si tu étais capable de me tenir sous contrôle, quand je suis en pleine forme ! Ce n'est jamais arrivé, même quand je portais des langes, ce n'est pas près de changer.
- J'espère bien. Cela prouve alors que je n'ai pas à m'inquiéter pour toi. Elles sont bonnes mes gaufres ?
- Ch… très… nnes, répondit Aldéran la bouche pleine, les lèvres barbouillée de la crème fouettée sucrée dont il avait recouvert son en-cas.
- Une question, fit Warius en prenant place à la table. Qui s'occupe de l'AZ-37 pendant que son Colonel intérimaire s'empiffre de sucreries comme un petit cochon ?
- Aucune idée, avoua Aldéran en buvant quelques gorgées de café. Je sais que le cardiologue a prévenu ma hiérarchie, mais j'avoue ne pas m'être posé plus de questions, ça ne me tracassait pas un instant, j'étais égoïstement un peu plus préoccupé par mon cœur occupé à faire le yoyo sans prévenir ! Un remplaçant a forcément été envoyé puisque Melgon non plus n'était pas en état de reprendre ses fonctions ! On verra à mon retour comment les responsabilités se redistribuent.
Skyrone apporta trois nouvelles tasses de café.
- On atteint demain la Mer de Glaces ?
De la tête, Warius approuva.
- Commenceriez-vous à décrypter un plan de vol, Skyrone ?
- Non, pas du tout : c'est Toshiro qui me fait le décompte de la distance au saut du lit !
- Je me disais aussi, glissa Aldéran.
- Toi, tu as de la chance d'être fragile, sinon je t'en collerais une, s'amusa son aîné.
- J'aime avoir de bons mots d'excuses, approuva Aldéran. Bien que ça me soulage qu'on arrive…
- Tu te sens plus mal ? s'alarmèrent d'une voix son aîné et son ami.
- Pas vraiment. Je crois plutôt que j'ai fait une ou deux longueurs de trop. Je vais aller m'allonger, conclut-il en se levant pour quitter la salle.
Du regard, son aîné et son ami suivirent sa sortie, préoccupés.
- Il tâche de faire encore bonne figure… murmura Skyrone.
- … mais il ne parvient plus à donner le change sur son véritable ressenti, il est trop faible pour cela, compléta Warius. Et il n'y a pas moyen d'aller plus vite, Toshiro pousse le Light à sa vitesse subliminale maximale.
Il ne put retenir une grimace.
- Et atteindre la Mer des Glaces ne signifiera pas encore grand-chose, reprit-il, sombre. C'est vaste, très vaste, totalement inhabité, et ces Sanctuaires sont si petits… Il faut espérer soit un coup de bol pas possible, soit que ce fameux chromosome doré perçoive un écho même infime.
- On y arrivera, Colonel Zéro. Il le faut, tout simplement, comme à chaque fois qu'un miracle est indispensable. Ne serait-ce que pour ne pas, comme vous me l'avez confié l'autre jour, porter un coup supplémentaire à notre père. Aldéran est tellement important pour lui – j'irais jusqu'à dire qu'il est tout pour lui ! D'abord se battre contre lui, pour lui, depuis qu'Aldie a dix ans, ne l'a rendu que plus précieux, impossible à perdre. Vous le savez encore mieux que moi pour avoir ratissé toute une galaxie après que le Light se soit écrasé sur Huven et sa navette sur Junab !
- Oui, je ne pense pas avoir jamais vu auparavant votre père aussi mort d'inquiétude ! Il faut dire que tous les indices ne pouvaient que mener à une issue fatale… Dès lors, Skyrone, vous et moi devons sauver votre cadet. Albator a beau avoir le cœur solide, lui, il ne supportera jamais le décès d'Aldéran ! Ce n'est pas humain de devoir enterrer son enfant. Et ça n'arrivera pas, Sky, je peux vous l'assurer !
- Merci d'être là, Warius. Sans vous, rien de tout ceci n'aurait été possible.
- Je retourne sur la passerelle, ce n'est pas parce que la Mer est dépourvue de populations qu'elle l'est de dangers !
Venu prendre son petit déjeuner dans l'appartement occupé par l'Officier de la Flotte Indépendante à bord du Lightshadow, Skyrone sursauta à la vue d'une inconnue.
« Encore une blonde ! », songea-t-il avant de s'asseoir près d'Aldéran qui avait fini son repas depuis un moment et n'avalait plus qu'à petites bouchées l'orange qu'il venait de peler.
- Je te présente Maetel, jeta son cadet en la désignant assez inélégamment de son couteau. Une amie chère. Elle voyage à bord du 999. Je commençais à me demander quand elle croiserait notre route. Le Galaxy Express est toujours là en situation de crise !
- Enchanté, fit Skyrone, impressionné par la beauté tranquille et sereine de la jeune femme toute de noire vêtue – très loin du physique insolent et provocateur de Saharya !
Sensible à l'aura positive et apaisante de l'éternelle voyageuse, il en oublia quasi les œufs poudre réhydratés que la programmation revue de Machinar lui avait fait préparer au mieux possible, une toque comique imitant celle d'un chef posée sur sa tête en forme d'obus !
- Comment nous avez-vous trouvés ?
- Je sais toujours où sont les âmes en peine, et il y en avait trois à ce bord ! Et puis, Pr Skendromme, j'ai beaucoup d'affection pour votre jeune frère.
- Restez-vous un peu ?
- Non, le 999 suit une courbe très tourmentée et je me dois d'aller à la rencontre des autres êtres en souffrance. Aldie, je peux te parler, en privé ?
Aldéran relécha ses doigts couverts de jus, se lava les mains avant de sortir dans le couloir avec Maetel qui avait familièrement passé son bras sous le sien.
- Bien sûr, Maetel, tu sais parfaitement pourquoi j'ai quitté Ragel, comment s'est passée mon entrevue avec Saharya, et ce que je cherche ici, fit cependant le premier le jeune homme. En revanche, as-tu idée de ce que je pourrais découvrir dans cette Mer ?
- Oui… Et ça ne va pas te plaire, pas du tout ! Je crois d'ailleurs que tu commences à comprendre depuis un bon moment déjà. Tu es intelligent et surtout très instinctif, Aldéran. Cet infarctus totalement imprévisible, les malaises cardiaques qui ont suivi, ces sensations au niveau de ton cœur – tout cela n'a rien de naturel et Saharya est ton unique lien avec le surnaturel !
- Insinue-tu qu'elle n'ignore rien… ? !
- Pas à ce point de virulence. Ce que tu as dit à son sujet : « une femelle pourvue d'un utérus »…
- C'était pourtant bel et bien le cas, s'insurgea Aldéran en la lâchant. Elle voulait une descendance et s'est servie de mon père, elle l'a obligé à choisir un des jumeaux, elle a fait abandonner l'autre par une de ses Suivantes – et il y a eu enfin la malédiction, le meurtre de Kwendel par notre père – une vraie tragédie antique ! Surnaturelle, immortelle, elle jouait des sentiments des mortels, pour ses desseins. Nous sommes juste ses jouets… Je ne supporte pas ce genre de condescendance !
Il éclata soudain de rire.
- Remarque mal placée pas vrai, venant de quelqu'un qui n'arrête pas de porter des jugements à l'emporte-pièce, râle et chicane sur tout, et qui pour couronner le tout déteste recevoir des ordres ? !
- Assez mal venue, j'en conviens. Mais tout cela est tellement toi ! Ne change pas, Aldie ! Tu es extrême, insupportable, odieux parfois, injuste aussi mais tu es d'une franchise absolue et tu assumes chacun de tes propos.
- Souvent, j'aimerais ne jamais les avoir eus…
- Malheureusement, jeune homme, il te faut en supporter le poids auprès de tes interlocuteurs, surnaturels ou non, il s'agit d'une bien faible justice immanente en regard de la violence de tes paroles !
- Et malgré tous mes défauts, mes réactions à fleur de peau, tu me conserves ton amitié ?
- Evidemment. Je connais le fond de ton cœur, de ton âme, et il est d'une pureté absolue, ce qui est surprenant au vu de ton parcours et de tes expériences, les plus douloureuses comme les plus choquantes pour la bonne morale !
Maetel l'embrassa chaleureusement sur les deux joues.
- Aldéran, quoi que tu découvres dans le Sanctuaire de cette Mer, pardonne à Saharya, et même à ton père, pour avoir été à l'origine de ta naissance et donc des tourments actuels, que ni l'un ni l'autre n'ont voulu ! Voilà ce que je voulais te demander… Tu souffres dans ton corps, tu te vois t'éteindre jour après jour, tes forces t'abandonner. Mais une épreuve t'attend… Si tu y survis, il te faudra entendre l'entière vérité quant à tes origines surnaturelles, et ça te fera aussi mal que cet infar et ça te hérisseras autant que ta conception soit le fruit d'une manipulation de phéromones biologiques !
Aldéran se racla la gorge.
- Saharya, a-t-elle jamais vraiment voulu… ?
- Elle a suivi sa destinée gémellaire, comme tant d'autres avant elle, simplement pour elle mais douloureusement pour toi.
- Maetel, que… ! ?
- Bientôt, tu comprendras tout. Bientôt, Aldéran. J'espère bien te revoir, après.
- Es-tu certaine que nous nous croiserons à nouveau ?
- Aucune idée. Ta ligne de vie est trop brouillée, fragmentée… Courage, mon ami !
- Merci d'être venue, Maetel…
Et tous deux s'étreignirent longuement et il regarda la jeune femme blonde en toque noire, manteau et bottes, s'éloigner.
- Oui, merci, Maetel, murmura-t-il.
Il tressaillit soudain.
- Le Sanctuaire inconnu, il est là, tout près ! Ca me fait mal, si mal…
