10.

A la vue d'Aldéran franchissant le seuil de La Bannière de la Liberté, Tori-San sur son épaule, les anciens Marins de l'Arcadia tressaillirent violemment, certains dont Maji bondirent sur leurs pieds alors que Doc Ban se figeait, une bouteille de bière à la main.

- Aldéran…

Même si par habitude, réflexe, Doc avait fait glisser sur toute la longueur de son comptoir un petit verre de liqueur puis une pinte de bière rousse forte, tous les regards demeuraient interrogatifs et même paniqués.

Le jeune homme vida d'un trait le godet au liquide transparent.

- Papa va bien et il sillonne à nouveau la mer d'étoiles avec l'Arcadia, jeta-t-il sans plus les faire attendre. Je ne le sais que depuis peu, depuis mon retour sur Ragel… Je ne pouvais pas vous l'annoncer avant, sans être totalement sûr. Je devais le constater moi-même, je devais voir l'Arcadia être manœuvré de main de maître. Désolé de vous avoir fait angoisser tous ces jours supplémentaires.

- Ces jours furent très longs depuis qu'on savait que tu étais revenu, et on ne vivait plus car en plus on ne savait toujours rien concernant ta santé, lança un des Marins.

- Mais il te fallait une entière certitude pour ton père. Moi, je comprends, assura Maji en posant un écrin sur le comptoir.

- Un piercing pour ta langue, sourit l'ancien Ingénieur de la Salle des Machines du vaisseau vert.

- Merci. Je vais le placer. Doc ?

- Tes pâtes seront prêtes dans une minute !

S'étant jeté sur les spaghettis à la crémeuse sauce blanche, avec dés de lardons fumés et de tomates confites, ainsi que de petites câpres et de fines rondelles de concombre pour l'acidité, avec surtout une montagne de fromage râpé fondant en plus de celui s'étant mêlé durant la cuisson, Aldéran dévora en affamé.

Il eut cependant un coup d'œil pour Tori-San qui allait câliner du bec chacun des Marins.

- Je le renvoie bel et bien dans une navette dès demain, avec Soigneur, jusqu'à l'Arcadia. Tori manque trop à notre père !

- Je m'en doute. Ton père ne s'est jamais séparé de ce volatile depuis qu'il l'a croisé sur Tokarga ! Là, évidemment, il n'avait pas vraiment droit à la parole quand tu as ramené Tori, mais c'était le mieux que tu pouvais faire pour ce dernier ! Eloigné de notre capitaine, Tori se serait laissé mourir. Mais, juste pour un temps court, tu étais là, il avait confiance, il a tenu bon.

Entre deux bouchées, Aldéran fronça les sourcils, ajoutant cependant des giclées de piment concentré sur ses pâtes.

- Tu penses vraiment que Tori aurait pu redouter de perdre son seul et unique maître, et se serait réfugié auprès de moi ?

En un unanime mouvement, les Marins et Doc approuvèrent de la tête.

- Si tu avais seulement idée de ce que cela nous a fait de te voir franchir le seuil, il y a des mois, tout de noir vêtu, avec ce manteau couleur de suie doublé de rouge, Tori sur ton épaule, lui qui n'avait jamais quitté celle de ton père… Et, si ce volatile acceptait de changer d'épaule, pour nous qui le connaissions depuis si longtemps, il ne pouvait y avoir qu'une seule raison !

Aldéran se racla alors la gorge, l'appétit presque coupé.

- Tori avait la prescience que mon père ne s'en sortirait pas… ?

- Oui.

- Je ne l'avais pas réalisé… Tori, tu me pardonnes de ne pas avoir pris plus soin de toi ?

Tori-San se blottit alors contre les chevilles du jeune homme, le câlinant de son long bec, avec des gloussements de plaisir, sans aucune larme.

- Tori te remercie d'avoir veillé sur ton père, interpréta Maji.

- Merci à toi pour le piercing ! Mais, mes pâtes vont refroidir et j'ai trop faim ! lança le jeune homme en s'appliquant à vider son assiette.

- Bon appétit, petit, fit tendrement Maji avec une tape amicale, et très affectueuse sur les reins d'Aldéran. Il te plaît, mon cadeau ?

- Oh que oui !

- Tu restes ? Avec toutes les caisses de red bourbon que tu as ramenées on a de quoi faire !

- Et comment ! Et tant pis si je dois reprendre tôt mes fonctions à ll'AZ-37 et que j'ai une méga gueule de bois !

Tous trinquèrent joyeusement, jusque, effectivement tard dans la nuit.


Lense demeurant au pied des escaliers, Aldéran était rapidement monté, passant rapidement la tête dans la chambre d'Alguénor qui dormait à poings fermés.

Quelques minutes plus tard, il se glissa auprès d'Ayvanère sur la joue de laquelle il déposa un baiser.

- Je n'aime pas tes rides de contrariété que tu traînes jusque dans ton sommeil, chuchota-t-il. Maintenant que je ne focalise plus sur mon nombril, on va affronter l'avenir à deux. Et puis, on sera bientôt quatre aussi !

11.

Si ceux du Bureau AZ-37 de la Police Spéciale n'avaient rien compris au fait que leur Colonel intérimaire reprenne ses fonctions six semaines après son infarctus, semblant par ailleurs en pleine forme, ils s'étaient bien gardés du moindre commentaire !

Les propos échangés avaient alors plutôt porté sur l'autre malade des lieux.

- Tu es retourné voir Melgon ? questionna Soreyn quand en milieu de matinée Aldéran était venu prendre une pause café à l'étage du plateau des Unités d'Intervention et s'était installé à sa table de travail habituelle.

- Oui, bien sûr ! Je lui ai assuré reprendre la direction du Bureau. Il a été soulagé, au moins une bonne nouvelle, autant pour lui que pour moi !

- Il va mieux ? se risqua à demander à son tour Yélyne.

Aldéran secoua négativement la tête.

- Je ne lui ai pas vraiment posé la question, et de toute façon il ne m'aurait pas répondu. Mais, il ne pouvait nullement dissimuler son épuisement, sa maigreur. Je crois qu'il va devoir s'incliner devant son physique qui le lâche… En revanche, comme déjà dit, je n'ai aucune idée de la façon dont les cartes pourraient être redistribuées !

- Ce serait peut-être un arrêt temporaire, mais de plusieurs mois encore ? hasarda Talvérya.

- Possible aussi. Mais tout le souci que Mel se fait pour le Bureau ne lui permet pas de se concentrer uniquement pour combattre le virus qui le mine. Le traitement médical l'a stabilisé, mais, jusqu'à présent ça ne le guérit pas ! Enfin, pour ma part, j'assumerai les fonctions autant que de nécessaire. Je le lui ai encore répété et j'espère qu'à présent cela le tranquillisera définitivement !

A la mine sombre des personnes qui l'entouraient, et pas uniquement celles de son Unité, Aldéran comprit qu'elles n'avaient rien perdu de ses propos, qui ne leur étaient pas destinés mais le souci qu'elles avaient pour leur Colonel officiel l'emportant sur la discrétion et la politesse !

- Oui, c'est ainsi, conclut le jeune homme en se levant.


L'après-midi, le debriefing avait eu lieu dans le bureau du Colonel de l'AZ-37, en présence de la Profileuse avec laquelle les Unités d'Intervention travaillaient, traquant des triplés serial killers.

- Je pensais pourtant avoir été claire ! glapit Ayvanère, debout, les fusillant du regard. Je voulais pouvoir accéder à leur cache et en analyser des objets ! Mais vous m'avez consciencieusement saccagé tout cela, avec la délicatesse d'un troupeau de diplodocus ! C'est insensé, on me fait collaborer avec les meilleurs, soi-disant, et il ne me reste rien comme matière à examiner ! Vous n'avez pas intérêt à me décevoir une fois de plus !

- Nous ferons au mieux, assura Aldéran, qui ne s'était pas démonté un instant face aux reproches alors que en revanche les membres de son Unité faisaient le dos rond.


Quand Aldéran revint au duplex, Alguénor était au milieu du salon, ses jouets autour de lui.

- Papa !

- Le jeune homme se pencha pour prendre son fils dans les bras.

- Tu t'es bien amusé à la Maternelle ?

- Oh oui !

- Tu as faim ?

- Non.

- Soif ?

- Oui !

Aldéran alla s'asseoir sur un des hauts tabourets, Alguénor sur ses genoux, face au comptoir derrière lequel Ayvanère avait déjà pressé plusieurs fruits. Elle remplit un gobelet et y vissa le couvercle avec le bec de canard avant de le tendre au garçonnet. Elle posa ensuite un haut verre de jus de fruit dans lequel elle avait rajouté une bonne dose de sucre, pour son mari.

- La « délicatesse d'un troupeau de diplodocus » ? ironisa ce dernier après quelques gorgées.

- Tu as bien vu l'état de la planque quand j'ai pu l'investir ! grinça Ayvanère. Ce que vous n'aviez pas mitraillé, la micro-bombe de Lougar l'a réduit en débris… Aldie, je ne peux pas travailler dans ces conditions ! Pour affiner le profil que je tente de dresser depuis trois semaines, il me faut pouvoir mettre le nez dans les affaires de ces types. Ne me détruits pas mes indices, s'il te plaît… Mais, je suppose que tu ne pouvais pas faire autrement.

Sombre, Aldéran approuva de la tête.

- Je ferai toujours passer la sécurité des membres de mon Unité avant tout ! Et tes triplés sont des fous furieux comme je n'en avais plus croisés depuis longtemps. Ils se moquent des dégâts causés et eux aussi explosent tout sur leur passage.

- Tu n'es même pas vexé que je t'aie traité de diplodocus ? insista la jeune femme.

- Hum, pour autant que je sache, cet animal à une longue queue. C'est un peu exagéré me concernant, mais ça demeure flatteur !

- Tu es vraiment détraqué du ciboulot pour arriver à retourner mon reproche en compliment…

Et Aldéran sourit largement.


La soirée commençait quand le téléphone professionnel d'Aldéran émit sa sonnerie.

- Coordonnées EL-4, fit-il après avoir fait s'afficher le plan du quartier dont on lui parlait. J'y serai dans vingt minutes !

Pendant la conversation, Ayvanère avait aussitôt appelé Nounou Mielle afin qu'elle vienne d'urgence garder leur fils, car si l'alerte faisait sortir son époux, elle ne pourrait qu'être sollicitée peu après !

Après s'être rapidement apprêté, Aldéran s'arrêta au pied de l'escalier.

- J'y vais ! lança-t-il.

- Dès que Mielle sera arrivée, je vais te rejoindre, je viens de recevoir l'alerte à mon tour. Tâche de me laisser quelque chose à analyser sur les lieux !

- Et si je rase à nouveau l'endroit, tu feras quoi ? !

Aldéran évita le coussin qu'elle lui lançait depuis l'escalier.

- Si je ne peux pas mettre le nez dans leurs sous-vêtements, je demande le divorce !

- Tiens tiens, intéressant à savoir, gloussa-t-il en quittant l'appartement.