15.
Si Alguénor avait apprécié, mais se contentant de dévorer son menu préféré, Aldéran n'avait pas non plus été fâché de l'attention, mais tout le long du repas il s'était bien demandé pourquoi sa femme avait dû passer presque toute sa journée à leur préparer leurs plats préférés, en quatre services qui plus était !
Ce n'était évidemment pas pour une nuit torride vu qu'il avait déjà accompli son devoir, aussi se posait-il des questions et il craignait bien que les réponses ne lui plaisent pas une fois qu'elles viendraient !
- Je dois te parler, Aldéran, avait lancé Ayvanère après qu'ils aient couché leur fils.
Et, maintenant qu'il allait savoir, il avait envie de s'enfuir !
- … Et les triplés qui s'appelaient alors Bycho m'ont enlevée, juste devant l'immeuble que j'occupais à l'époque, très jeune Profileuse. J'ai passé une semaine dans leur maison. Hé oui, pas de cave sordide ou d'arrière-boutique dans un quartier mal famé – pas ces clichés. C'était une belle villa dans un quartier résidentiel, juste un cran sous celui d'où se trouve La Roseraie. Ces « trois charmants garçons » m'ont incisée comme à un banal cours de vivisection – ils auraient été de bons disciples de Pelmy Berkauw qui lui, au même moment officiait de son côté déjà, à sa manière, bien que vu sa méthode on ne le soupçonnait pas encore d'être un serial killer !
- Une semaine !
- Aldie, je t'ai prié de ne pas m'interrompre quand j'ai commencé ce récit ! siffla la jeune femme. Oui : une semaine, c'est très long. Après qu'ils m'aient eu ouvert le ventre, ils ont cessé de me violer et ont commencé à jouer avec ce qu'ils avaient mis à l'air… Vu tout ce qu'ils m'ont fait subir comme sévices, cela n'est pas apparu dans le dossier, c'était trop immonde. J'avais finalement été libérée mais eux s'étaient totalement évaporés dans la nature ! Le Service de Profilage a pensé qu'ils avaient même quittés la planète pour une autre… Jusqu'à il y a quelques semaines…
- Tu ne m'as rien dit ? !
- Je n'avais que de rares indices me menant à cette épouvantable vérité, et ce passé qui revenait. Et puis, tu as eu cet infarctus. Tu étais très mal, je ne pouvais venir avec, simplement, des soupçons…
- On peut vraiment dire qu'on joue de malchance ! gronda Aldéran. Là, je vais veiller sur toi encore plus !
Il s'humecta cependant les lèvres.
- Mais quelque chose me souffle que je n'ai là seulement que la moitié de l'histoire… Ayvi ?
- J'ai promis aussi de tout te rapporter. Le jeu du « je te cache la vérité pour te protéger » ou du « je suis assez grande pour m'en sortir » n'est plus de mise entre nous ! La première partie des tristes souvenirs remontent à douze ans. La seconde ne date que de cinq ans, tu vois où je veux en venir ?
- J'imagine que ce que tu vas m'apprendre que la suite remonte aux moments où nous nous étions séparés, après la perte de notre bébé ?
- Oui. J'ai fait pas mal de bêtises, si on peut dire, c'était juste pour me sentir vivante, femme, libre aussi. Mais si j'avais su qu'au détour d'un bar je tomberais sur un des triplés, le visage aussi refait que tout le passé, je serais restée chez moi… Mais, cet homme rencontré, soir après soir, sympa, je n'ai évidemment compris qui il était en réalité quand il m'a séquestrée. Là, ça n'a duré que quelques heures car le Service surveillait celui qu'elle prenait pour un apprenti ayant déjà essayé plusieurs modes opératoires de sadisme.
- Je suppose qu'il y a une troisième phase à ton récit ? murmura Aldéran atterré.
- Dès que j'ai su, j'ai avorté, se contenta de jeter Ayvanère, en évitant cependant le feu des prunelles bleu marine. Alors, entre le fait que j'ai été ouverte comme un fruit mûr la première fois, que j'ai reçu cette balle dans le ventre, puis ces nouveaux sévices, tout cela a mené au constat que je t'ai dressé quand on s'est retrouvés : avoir un bébé relevait du miracle…
- Sauf que tu ne m'avais donné que la version médicale des séquelles de la balle et de la césarienne, ce en quoi j'étais responsable, de t'avoir abandonnée sur la table d'opération ! aboya le jeune homme. Je culpabilisais déjà tant, et toi tu m'as fait croire que toutes les cicatrices en toi étaient aussi physiques que le ressentiment à mon égard… Tu as eu un sacré culot, Ayvi !
Elle se leva brusquement, nullement furieuse, juste indécise.
- Comment aurais-je pu te parler de tout ceci, à l'époque de nos retrouvailles. Les relations entre nous étaient bien trop fragiles, on pouvait à nouveau se séparer, et puis tout ce qu'ils m'ont infligé était bien trop intime ! La seule chose dont je puisse t'assurer, en plus de la véracité de mon histoire – les deux fois – c'est que cela n'a pas interféré avec la nôtre, on était séparés…
- Je ne parlais pas de ça. Ton ventre était totalement inhospitalier pour qu'un bébé y grandisse, mais la balle reçue en mon absence n'y fut que pour une petite partie… Tous tes reproches… Enfin, surtout ceux que tu n'as pas proférés… Je me suis senti si mal, bien que cela n'ait rien à voir avoir ce qui t'agitait. Je suis désolé.
Le jeune homme se mit debout à son tour.
- Tu vas faire attention à toi, te ménager, tout en faisant ce qui est possible pour que ces trois tarés finissent en HP Pénitentiaire, avec une cellule proche de celle de Berkauw ! Il est hors de question qu'ils saccagent notre vie davantage. Ils t'ont fait bien trop de mal, ça suffit, je suis là !
- Mais, avec tout ce que tu dois…
- Comme si je ne pouvais pas trouver du temps pour la femme que j'aime, qui porte notre bébé ! ? Et toi, Ayvi, comment as-tu pu songer qu'à tes révélations je t'en collerais deux ou que je te ficherais à la porte de chez nous ? ! Je ne saurai jamais quel courage il t'a fallu pour tout me raconter, je t'admire, même si mon cœur saigne à tout ce que tu as enduré avec ces types. Maintenant, tu n'es plus seule, ma merveilleuse amour.
- Merci, Aldie.
Infiniment soulagée, apaisée aussi, elle se blottit dans les bras qui l'avaient serrée.
« Comment ai-je pu ne pas anticiper ta réelle réaction, cet instinct protecteur de ceux que tu aimes au-delà de toute raison ?… Sans doute parce que tu n'as jamais celle que l'on attend et que tu es extrême dans tous tes sentiments ! Tu es vraiment surprenant ! ».
Le regard de Hub Mordall alla de sa Profileuse à son rouquin d'époux.
- Et je suis censé faire quoi ? Je peux vous assurer, Colonel Skendromme, avoir déjà pris toutes les dispositions pour la sécurité de votre femme !
- Il n'y a jamais assez de mesures… Les seconds sévices d'Ayvanère le prouvent ! Elle ne doit pas retourner sur le terrain !
- Et je connais ces triplés mieux que personne. Je les ai étudiés, je les ai subis, je saurai les retrouver et les faire arrêter une bonne fois pour toutes ! Je le demande comme une faveur, à vous deux.
Ayvanère se tourna vers son mari.
- Je t'en prie, Aldie. Profiler est mon métier, ma vie, et tu es bien placé pour comprendre que quand je mets mon cœur dans une entreprise… Même avec les risques que j'accepte pour notre bébé et moi ! Laisse-moi faire mon métier !
- Comme si je pouvais vraiment t'en empêcher. Et, merci pour ta franchise. Ca aura évité bien des non-dits et de nouveaux malentendus, qui tous n'auraient été que pa mélodramatiques ! M. Mordall ?
- Sans l'avoir formée, j'ai parrainé celle qui était encore Mlle Thyvask. Sa sécurité m'importe beaucoup, bien que je n'aie pu empêcher les deux séances de torture… Nous la protégerons, Colonel Skendromme, et vous aurez dans quelques mois un magnifique bébé !
- Et ces triplés n'ont qu'à bien se tenir… Je connais une arme qui pourrait leur faire rendre gorge !
- Colonel, non !
- J'aurais aimé… Rassurez-vous, je me contenterai de les livrer à la Justice, après leur avoir fait assez peur avec mon cosmogun, ricana Aldéran.
Il était de retour et n'entendait laisser rien ni personne, ni des souvenirs, empêcher les promesses de son avenir !
« Il n'empêche qu'une fois cette affaire réglée, Ayvi, on devra reparler de tous ces secrets… Ce n'était donc pas que de ma faute s'il était tant risqué pour toi d'avoir un bébé, qu'on a tellement attendu et eu peur, avant Alguénor… Pourquoi m'avoir ainsi mis, seul, sous le poids de tes souffrances, c'était intolérable, inhumain, et totalement dépourvu d'amour ! ».
