16.
- Tu n'es qu'un crétin ! jeta sèchement Karémyne.
Venu geindre sur l'épaule de sa mère, Aldéran tressaillit brusquement, la réaction n'étant pas vraiment celle qu'il avait attendue !
- Oui, tu es même un vrai petit con, asséna-t-elle encore. Comment pouvais-tu imaginer qu'une femme, surtout celle qui allait être la tienne, viendrait te confesser ce qui lui est arrivé de plus atroce, de plus intime ? Mais, quand on porte atteinte au plus profond de toi, c'est une chose dont il est quasiment impossible de parler ! On l'a détruite, à deux reprises, est-ce que tu peux comprendre cela ? ! Et à chaque fois on a rendu plus improbable son désir de maternité ! Même moi je ne peux concevoir dans quel état de détresse absolue elle s'est retrouvée. Il aura fallu un courage phénoménal à Ayvi pour surmonter ces traumatismes… Et une volonté supplémentaire pour enfin tout t'avouer ! Et toi, qu'est-ce que tu fais : tu découches depuis deux jours !
Karémyne quitta son grand et confortable fauteuil de PDG de Skendromme Industry, contourna le bureau et vint poser ses mains sur les épaules de son fils.
- Tu vas me faire le plaisir de quitter cet hôtel et de retourner au galop embrasser ton épouse, la serrer dans tes bras et l'assurer de tout ton amour !
- Mais, toutes ces années, j'ai vraiment cru que j'étais le seul responsable de…
- Ce qui n'est pas tout à fait faux ! remarqua Karémyne en caressant à présent la crinière flamboyante.
Elle eut un soupir.
- Je te rappelle que tu as ta part d'ombre, bien plus que n'importe qui. Ce n'est qu'il y a peu également que tu as révélé le secret de tes origines à Ayvanère ! Je suis certaine que cela fut aussi déstabilisant – inquiétant aussi pour elle d'apprendre que tu n'étais pas entièrement humain ! D'apprendre, rétrospectivement que votre fils aurait pu porter l'hérédité du chromosome doré a dû être un sacré choc pour elle… Elle aurait pu faire ses valises, je pense que personne ne lui en aurait fait le reproche ! Oui, Aldie, tout comme toi, son secret touchait votre enfant. Le sujet est trop grave et délicat pour que je parle de « match nul » mais ta réaction épidermique est totalement injustifiée… Je croyais que tu voulais la protéger de ce trio ? !
Aldéran frémit.
- C'est vrai… Je promets de tout faire pour qu'il n'y ait pas de troisième fois, et je me casse ! Je suis, effectivement, un sombre idiot… ! J'ai dû un peu perdre les pédales…
- Un peu ? Le terme est faible, fit encore froidement sa mère. Tu as manqué à tous tes devoirs au nom de ton orgueil ! File te faire pardonner, si Ayvi accepte. Après tout, voilà deux jours qu'elle était seule avec Alguénor…
- Mielle ne l'a pas quittée, et c'est une sigipste.
- Mais toi, tu es son mari !
Aldéran eut un ricanement.
- Ca doit être génétique que d'abandonner son foyer…
Et il songea alors qu'il n'avait pas volé sa gifle !
- Tu peux rentrer chez toi, Mielle, je prends enfin le relais ! Ayvi, l'A-37 était déjà sur les triplés Nouchkemp avant que tu ne les identifies formellement. J'ai obtenu l'autorisation de reprendre entièrement le dossier. Je crois que tu as été assez bouleversée ainsi ces dernières semaines. Désormais, ne t'occupe plus que de lui, ou elle, conclut Aldéran en posant sa main sur le ventre de son épouse.
- J'ai eu si peur, Aldie. Je ne savais pas si tu rev… Oui, c'était à présent au-dessus de mes forces que de poursuivre ces investigations, sur le terrain. Je reprendrai donc mon travail, uniquement sur pièces à conviction pour tâcher de localiser leur nouvelle cache et si possible cerner le profil de leur prochaine victime.
- Ménage-toi, c'est tout ce qui m'importe. Et je vais faire ce que je t'avais promis l'autre jour. Il n'est que temps que je remplisse mes engagements, envers toi, toutes mes serments !
Il la serra encore longuement contre lui, lui murmurant des mots doux à l'oreille.
- J'ai été en dessous de tout, j'ai été lâche. Pourras-tu me pardonner ?
- J'ai cru que tu ne reviendrais pas, répéta-t-elle encore.
- Oui, je me suis épouvantablement comporté… Mais je ne faillirai plus. On va se débarrasser de ces triplés, ils ne gâcheront plus ta vie, assura-t-il d'une voix sourde.
Mais, cette fois, ce furent les intonations d'Aldéran qui inquiétèrent Ayvanère… tout en la faisant tressaillir de bonheur devant les promesses de cette rage montante envers ceux qui l'avaient, vraiment, mutilée.
17.
Sur la terrasse de l'appartement de Melgon Doufert, Aldéran n'aima pas ce que la mine de ce dernier augurait.
- Je suppose que je n'ai pas à souligner que tu mobilises le Bureau pour une affaire privée, en bonne partie ? Ces triplés sont peut-être ta priorité mais ils ne sont qu'un des dossiers dont l'AZ-37 doit se charger !
- Je n'ignore pas les dispositions du Règlement des Polices, grinça le jeune homme. Simplement, les frères Nouchkemp sont une menace de catégorie 6 et il me fallait mettre tout le Bureau en état d'alerte maximum… même si, effectivement, cela m'aidait !
- Fais attention, ta position est délicate et vu la situation de transition du Bureau, il ne faudrait pas qu'il pâtisse du fait que tu laisserais tes émotions l'emporter.
- Je sais quelles sont les limites, assura encore le jeune homme.
Il fit tourner un moment le verre entre ses mains.
- Comment se présente l'avenir immédiat de l'AZ-37 ? questionna-t-il enfin.
- Je viendrai moi-même début du mois prochain annoncer ma retraite anticipée forcée… Et donc ta nomination officielle à mon poste, enfin, une fois que tu auras donné ton accord à ma hiérarchie.
- J'aimerais en effet être au courant avant qu'on ne dispose de moi, grinça Aldéran. Et, jusqu'à preuve du contraire, je suis toujours officier au SIGiP !
- Je pense que tu seras contacté avant la fin de la journée. Si tu ne m'avais pas interrogé, je n'aurais pas anticipé, mais vu que tu l'as fait je ne pouvais pas non plus te dissimuler ces infos… Même si ça demeure une conséquente surcharge de travail puisque tu conserve la direction de l'Unité Anaconda, je sais que tu t'épanouiras pleinement à la tête de l'AZ-37 !
- Ca me plaît, reconnut Aldéran avec un petit sourire. Avoir toutes ces ficelles entre les mains est un exercice ardu mais grisant.
Le jeune homme prit alors la communication de son téléphone professionnel, avec un clin d'œil à l'adresse de son hôte.
- Le Général Grendele ! jeta-t-il avant de s'éclipser afin de répondre tranquillement dans le salon.
Aym Grendele avait, pour une fois, reçu Aldéran exactement à l'heure prévue du rendez-vous, ce qui ne rassurait nullement ce dernier, que du contraire !
- J'ai eu un appel du Colonel Melgon Doufert, et vous n'ignorez donc pas le sujet de cet entretien. Que pensez-vous de cette perspective, Colonel Skendromme ?
- J'avoue prendre beaucoup de plaisir à diriger l'AZ-37 de la Spéciale. Mais, j'appartiens au SIGiP !
- Je crois que depuis toutes ces années, vous parvenez tout à fait à jouer sur ces deux plans, remarqua encore l'Officier Militaire. Concernant notre section Militaire, vous en avez suivi la formation, mais vous avez peu rempli de missions, même si elles le furent avec brio ! Il n'a échappé à personne que vous aviez pris toute votre envergure dans ce Bureau de la Police Spéciale. Que vous en preniez la tête, définitivement, officiellement, n'est qu'un cheminement logique. Et ce tout en demeurant à notre disposition, de façon épisodique, si nécessaire. Cet arrangement vous sied-il, Colonel ? Bref, rien ne change, sauf que vous dirigerez l'AZ-37 et votre Unité – sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit, enfin presque !
Aldéran ne put s'empêcher d'avoir un franc sourire.
- Ca me va parfaitement !
- Je vois rien du tout !
S'impatientant dans les bras de son père, Alguénor ne pensait qu'à quitter la salle d'examen, son petit nez incommodé par les odeurs du lieu et devant peut-être trouver étrange qu'une femme blonde, aux rondes lunettes, avec un chignon piqué d'un crayon, passe une drôle de boule sur le ventre plat de sa mère !
- Veux jouer !
- Quand nous serons rentrés.
- Nooon ! Veux jouer !
Aldéran installa alors le garçonnet devant un ordinateur, lui lançant un dessin animé et ce dernier s'apaisa, temporairement.
Le jeune homme revint alors vers la table sur laquelle Ayvanère était allongée, un regard aussi ému que lui pour l'écran géant sur lequel était représentée l'échographie du jour.
- Ce bébé semble en bonne voie, sourit la gynécologue habituelle d'Ayvanère. Trop tôt et trop mal placé pour déterminer son sexe…
- Et nous ne voulons toujours pas savoir ! firent d'une voix les deux futurs parents !
- … Je constate que tu te tracasses moins, Ayvi, fit sa gynéco et amie depuis toujours. Ton bébé dort et il semble apaisé. Je pense pouvoir avancer que tu y es pour beaucoup, Aldéran !
- Je fais au mieux, se contenta-t-il de répondre. Ayi, elle est en bonne santé ? préféra-t-il insister.
- Elle est beaucoup plus détendue. Le léger traitement médical fait de l'effet, et sans affecter le bébé. Continuez ainsi tous les deux et dans quelques mois vous aurez un ange démoniaque de plus à surveiller !
Quittant la Voie Rapide pour la bretelle privée menant aux parkings souterrains de l'immeuble résidentiel, le tout-terrain noir d'Aldéran ramenait sa femme et son fils chez eux.
Ayvanère tressaillit, et pourtant elle avait su les voir avant d'entamer la descente en colimaçon vers les sous-sols.
- Les voitures de Police des Patrouilles des Rues se relaient toujours ?
- Bien sûr. Que tu y sois ou non, notre domicile est sous constante surveillance. Et, comme tu le sais, deux voitures suivent chacun de tes déplacements, ne cherche jamais à les semer ou à ne pas renseigner ta sortie avant de quitter le duplex !
- J'ai bien appris tes directives, amour – ou bien dois-je t'appeler tyran domestique roux ? – je les apprécie et je les suis pour toi, notre fils et le bébé à venir.
La jeune femme eut un petit rire.
- Je ne suis pas une tête brûlée à la joue balafrée, moi ! Quand on me donne des conseils, des ordres, je m'y plie.
- Je ne vois vraiment pas à qui tu fais allusion… gloussa-t-il.
- Quand je le soulignais : tu es un amour de tyran indiscipliné !
Avant de sortir Alguénor de son siège, et qui piaffait déjà d'impatience de massacrer des statuettes en bois dans un de ses jeux vidéos, Aldéran et Ayvanère échangèrent un long baiser passionné.
- Ne me laisse plus jamais, Aldie… J'ai été tellement terrorisée… J'ai eu aussi des mots malheureux…
- Pas autant que moi qui t'ai tout bonnement laissée tomber… J'ai été en-dessous de tout. Rien ne rachètera ces deux jours… Je veux juste t'assurer de mon amour inconditionnel !
- Je sais.
- Jeu ! glapit alors Alguénor sur un ton rageur !
