18.
Voir Melgon revenir au Bureau pour la passation de pouvoir avait fait autant plaisir que de la peine au vu de son état physique, sa maigreur et sa faiblesse générale, mais personne ne s'était évidemment risqué au moindre commentaire !
Pour plus de facilités, tous ceux du Bureau avaient été réunis dans la cour intérieure et Melgon avaient annoncé son départ pour raisons médicales et son remplacement définitif par Aldéran. Il y avait eu quelques murmures – bien qu'il s'agisse là d'un secret de polichinelle – et cela avait été tout.
Melgon avait ensuite promis de réunir tout le monde pour un buffet froid, dans les semaines à venir, mais au soir cela avait été avec Aldéran, ceux de l'Unité Anaconda et Daleyna, qu'ils s'étaient retrouvés en petit comité à la table d'un restaurant de poissons dont l'ancien Colonel du Bureau était un habitué.
- Tu vas pouvoir vraiment t'occuper de toi, Mel, glissa doucement la Cheffe de l'Unité Mammouth. On en parlait encore au téléphone, toi et moi, pas plus tard qu'hier soir : ton traitement médical fonctionne, mais tu continuais à te faire du souci pour nous. Maintenant, tu n'as plus aucune excuse que pour ne pas retrouver la santé !
- Mais ne crois pas que je vais te rendre ton fauteuil, avertit Aldéran.
- Oui, Aldie s'y sent très bien, rajouta Soreyn en riant. Il a prétendu tout le contraire les premières fois mais il a changé d'avis !
- J'ai pu le constater, sourit leur ancien Colonel. Je l'ai vu chaque semaine, je vous le rappelle. Et, cette fois, il est rentré dans le bain direct et je l'ai vu maîtriser son sujet.
Il fit une petite grimace.
- Ce n'est pas le cas des personnes présentes autour de cette table, mais ta nomination ne fait pas que des heureux, Aldie ! reprit son ami. Donc c'est à la fois le haut de l'échelle, au niveau d'un Bureau de la Police Spéciale, pour toi mais c'est aussi un cadeau empoisonné, j'en suis désolé.
- Je ne l'ignore pas. De toute façon, on ne fait jamais l'unanimité ! Et personne n'oubliera que je suis, à la base, un sigipste. Cela ne m'empêchera nullement de prendre mes responsabilités. En revanche, vu que c'est définitif, ça va me faire un peu bizarre.
- Je serai à ta disposition, autant que de nécessaire, assura Melgon.
- Toi, tu te reposes ! fut la collégiale réponse.
Et tous éclatèrent de rire.
Au final, Aldéran devait reconnaître que d'avoir été officiellement désigné comme Colonel de l'AZ-37 n'avait absolument rien changé à son quotidien, ce qui était assez normal vu qu'il assurait ces tâches depuis des semaines déjà !
Les obligations lui plaisaient et même si les journées étaient souvent bien longues, il n'avait guère le temps de voir les heures passer.
Seul et éternel aspect rébarbatif : les procédures administratives pures, lourdes, ennuyeuses et répétitives, sans que cela fasse vraiment avancer les actions !
Mais comme il se devait de superviser aussi les services internes du Bureau qui le faisaient tourner au quotidien : du personnel d'entretien à la fourniture de petit matériel, Aldéran prenait dès lors son mal et patience, et sur lui-même, pour remplir formulaires et autres demandes afin également que les actions de ses policiers se déroulent dans la légalité et avec le plus de sécurité aussi pour leur personne.
Et aussi contrairement à ce que le jeune homme avait redouté, il n'y avait pas eu d'opposition ouverte – en même temps, cela aurait été vain et déplacé – à sa nomination officielle et définitive.
A la soirée buffet promise, certains s'étaient bien jetés sur leur ancien Colonel et avaient soigneusement évité le nouveau, mais cela avait été tout.
19.
Aldéran s'étira alors que derrière les fenêtres de son bureau les étoiles avaient remplacé le ciel gris et orageux de la journée.
- Ayvi va encore tirer la tête vu l'heure à laquelle je vais rentrer. Au moins, j'aurai évité le gros de la circulation, piètre consolation pour avoir aussi raté le dîner et le coucher d'Alguénor ! Enfin, c'est ainsi et pour de nombreuses années encore !
- Je peux faire le ménage ? questionna la technicienne de surface qui venait d'arriver à sa porte.
- Bien sûr, fit-il en repliant ses affaires et en quittant la pièce, Lense sur ses talons.
- Algie t'a réclamé, mais il a fini par s'endormir. Ne monte pas directement le voir, il est dans son premier sommeil et il vaut mieux ne pas le déranger. Tu sais combien c'est difficile pour lui après de retrouver ses rêves.
- Et comment ! Il est vraiment très tard, j'ai rapporté une pizza, si tu as encore un petit creux ?
- Moi non, mais le bébé n'a jamais pu résister à une part de pizza ! Je vais la mettre dans le four pour lui redonner un coup de chaud et préparer une salade de tomates.
- Je file à la salle de bain, un bain ne sera pas du luxe !
- Oui… Tu empestes le tabac, où as-tu traîné ? !
- Fabrique artisanale de cigares ! L'Intervention a un peu fini en mêlée générale dans un containeur de feuilles de tabac. J'ai eu beau me doucher et me changer après, cette odeur m'a traversé jusqu'aux os, j'ai l'impression !
- Je vais dresser à nouveau la table, pour nous deux, fit encore Ayvanère alors qu'il grimpait l'escalier en colimaçon.
Dans la semi pénombre du salon, Aldéran et Ayvanère avaient joué les prolongations, laissant, surtout pour lui, le stress d'une journée s'évacuer dans la tranquille sérénité de son foyer.
- Demain, je serai là tôt. On travaille à bureaux fermés, notre jour mensuel, mais comme je n'ai rien en retard, je viendrai passer l'après-midi avec Algie et toi.
- C'est confirmé, je peux planifier une sortie au parc et à la plaine de jeux ?
- Sauf urgence, comme tu t'en doutes !
Lense s'étant soudain redressée, grondant sourdement, et rageusement, Aldéran devina qu'il ne s'agissait pas de la voisine revenant d'avoir été promener son chat au bout d'une laisse !
Il se leva et s'approcha de la porte devant laquelle la molosse se tenait, raidie, le poil hérissé, crocs découverts.
Quelque chose avait été glissé sous la porte, une enveloppe que le jeune homme ramassa.
- C'est quoi ça… ? marmonna Ayvanère qui, avec raison, n'aimait pas du tout ce genre de procédé ! C'est pour qui ce pli ?
- Aucune idée, répondit-il en l'ouvrant d'un coup de stylet.
Skyrone était venu retrouver son frère à une adresse qu'il ne connaissait pas.
- Tu peux me dire de quoi il retourne, à présent ?
- Ayvanère et Alguénor vont demeurer dans cet appartement le temps nécessaire. Mielle et d'autres policiers continueront d'assurer leur sécurité 24h/24. On a opéré leur transfert en brouillant au maximum les pistes avec les cinq taxis identiques dont le SIGiP se sert pour ce genre d'opération !
- Mais que se passe-t-il ? Tu ne m'aurais pas fait traverser une partie de la galactopole, à cette heure de la nuit, pour un caprice !
- Les triplés que traquent Ayvanère et ses collègues… Au moins l'un d'eux a pu arriver jusqu'à notre porte sans déclencher d'alerte. Cette enveloppe a été glissée en dessous.
- Ce sont… ?
- Des photos. Elles ont été prises il y a douze ans, lors du premier supplice d'Ayvi…
Et devant l'horreur des clichés, du corps mutilé de celle qui n'était pas encore sa belle-sœur, Skyrone se précipita vers les toilettes pour vomir.
