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- Si tu veux qu'on se rende utiles ? proposa Soreyn, au surlendemain de la soirée qui avait fini agitée pour la petite famille de son ami. On peut se relayer, tu sais. Yélyne et Jelka sont d'accord. Je suis sûr que Darys se proposerait de sécuriser les lieux avec quelques pièges et je doute que Talvérya te refuse un service.
Aldéran secoua négativement la tête alors qu'ils étaient demeurés à deux, à traîner sur leur dessert lors de la pause déjeuner.
- C'est très gentil. Mais toi comme les autres avez déjà assez à faire ! Et puis, je crois qu'on a vraiment pris toutes nos précautions pour que personne de non autorisé puisse s'approcher d'Ayvi et d'Algie ! On ne les quitte pas d'une semelle et ils ne sont jamais seuls. Même quand je rentre, la surveillance audio et vidéo se poursuit… Ca manque d'intimité, mais c'est radical, et puis ce n'est que pour un temps. Ayvi m'a transféré tous ces fichiers et j'essaye de voir si je ne peux pas remonter une piste éventuelle. Je n'ai pas ses capacités de profilage mais j'ai pour ma part un regard neuf, en dépit de mon implication personnelle. A l'AZ-37, il y a des commentaires ?
- Après cette histoire de photos, je crois que plus personne ne doute de la dangerosité de ces triplés et tout le monde ouvre l'œil, au cas où ils seraient alentours !
- Je doute qu'ils soient aussi stupides…
- Ils en ont fait une affaire personnelle, ce n'est jamais bon pour un serial killer, reprit Soreyn après qu'on ait déposé une autre boule de glace sur sa part de tarte. Ils ont attendu que tu sois revenu chez toi… C'est éloquent comme message : tu es autant dans leur collimateur que ton épouse !… Tu n'as pas dit grand-chose sur Ayvi, comment a-t-elle réagi ?
- Très mal !
Prenant le café sur la terrasse couverte du snack, loin d'oreilles indiscrètes, Aldéran avait donné quelques détails supplémentaires.
- Si je voulais encore songer fugitivement que les frères Nouchkemp n'ont pas détruit sa vie, je ne le pourrais plus depuis l'autre soir. Ayvanère s'est complètement décomposée, effondrée même, et elle ne fait bonne figure que pour Alguénor qui a déjà entrepris de « redécorer » l'appart-planque. Toutes les peurs, toutes les souffrances sont revenues et la font trembler comme une feuille au moindre bruit ou appel téléphonique ! Mielle ne la quitte pratiquement pas quand elle ne doit plus s'occuper d'Algie. Car si ces triplés parvenaient même à n'être qu'aperçus d'Ayvi, elle serait incapable de la moindre réaction de fuite ou de défense… Il faut absolument que je leur mette la main dessus et que je les élimine !
- Là, tu risquerais de sérieux soucis, si tu ne le faisais pas de façon totalement légale.
- Comme si c'était ce qui m'importait ! siffla Aldéran. Je ne vais pas les laisser terroriser Ayvi plus longtemps encore !
Le jeune Inspecteur de la Spéciale fronça les sourcils.
- Il te reste encore des jours de congé, pour une enquête perso ?
- J'en ai, mais je les garde pour ma prochaine virée spatiale ! Ces triplés sont une affaire strictement policière et il est, comme tu l'as souligné, hors de question que je me place en porte à faux avec la loi, ma hiérarchie ou encore toute action dont pâtirait le Bureau !
Soreyn soupira de soulagement.
- Mais tu peux toujours compter sur nous, rappela-t-il avant qu'ils ne retraversent l'Avenue pour rejoindre l'AZ-37.
Devant préparer le barbecue familial du week-end à venir, Aldéran et Skyrone s'étaient retrouvés dans un Centre Commercial afin de faire un maximum de courses en une fois, pour éviter aussi d'acheter en double !
- Hoby veut des poissons, Eryna et son fiancé des crustacés, et il ne faut surtout pas oublier les légumes à faire mariner pour maman.
- J'ai copie de ta liste, sourit son cadet. J'ai coché ce dont tu t'occupais.
- Tu procure-toi ce que je viens d'énoncer, Aldie, moi je vais récupérer la commande à la boucherie ?
- Ok, on se retrouve aux rayons des fruits.
Après le passage aux caisses, les deux frères avaient chargé les courses à l'arrière de leurs véhicules, les produits les plus fragiles soigneusement rangés dans des box froids mais non réfrigérés et s'étaient ensuite offert un café à une terrasse de la galerie commerçante.
- Et si Ayvanère et Alguénor demeuraient à Skendromme Manor après le barbecue ? suggéra Skyrone. Ce ne sera pas manquer quelques jours de Maternelle qui empêchera le bon développement d'Algie. Et même si c'est immense, un endroit aussi familier tranquilliserait mieux Ayvi, non ?
- J'y réfléchis, en effet. Au fait, une idée de pour quoi Eryna a tant insisté pour ce barbecue ? interrogea-t-il pour détourner la conversation.
- Je suis prêt à parier quelques éprouvettes sur le fait que son fiancé et elle ont arrêté une date pour le mariage ! sourit Skyrone.
- Oui, je le pense aussi, sourit doucement son cadet roux.
Même s'il avait lui-même voulu une surveillance la plus proche possible de son épouse, Aldéran ne put s'empêcher de sursauter à la vue du jeune sigipste qui avait pris le relais de son collègue une heure auparavant, occupant une des quatre chambres de l'appartement-planque.
- Je retourne à ma console de surveillance, Colonel Skendromme, assura ce dernier. Je ne vous dérangerai pas.
- Coupez les micros de l'appart, ne gardez actifs que ceux de l'extérieur, pria Aldéran avant de rejoindre Ayvanère qui avait posé l'ordinateur sur la table basse du salon.
- J'ai préparé toutes les marinades avec ce que Sky et toi avez ramené. Il n'y aura plus qu'à remettre tous les caissons dans nos tous-terrains pour prendre la route demain matin. J'ai hâte de revoir Karémyne.
- Elle s'inquiète beaucoup pour toi.
- Ca va mieux, j'ai eu juste un passage à vide… Je ne m'attendais pas à ces photos. J'ignorais qu'ils en avaient prises durant ma séquestration… Il n'a jamais été fait mention de ce « détail » lors des autres dossiers concernant les victimes de ces trois serials killer !
« Ils se rapprochent, ils prennent des risques, ils rompent leurs habitudes. C'est bon pour nous, pour leur mettre la main dessus à la première erreur… mais à quel prix, l'avenir nous le dira ! ? ».
Et il resserra son étreinte autour des épaules de sa femme.
Très concentré, portant précautionneusement un petit plat en plastique, hermétiquement fermé, incassable, sans aucun risque donc même s'il l'avait lâché, Alguénor avait accompagné son père pour le dernier trajet jusqu'au parking souterrain afin d'y placer les caissons de transport de nourriture.
- Voilà, papa, fit-il en tendant sa charge.
- Maintenant, Algie, on n'a plus qu'à aller chercher ta mère ! Mielle, tu veux bien surveiller nos véhicules ?
- Bien sûr, Aldéran.
Laissant sa collègue du SIGiP s'assurer que le sous-sol était sûr, ils remontèrent chercher Ayvanère sur qui deux autres Inspecteurs avaient veillé.
Et Alguénor installé dans son siège bien fixé à la banquette arrière du tout-terrain bordeaux de sa mère, elle suivit celui couleur de suie de son époux qui empruntait la raide rampe conduisant à la sortie du parking.
Quelques instants plus tard, ils se glissaient dans la circulation, se dirigeant vers la bretelle de la Voie Rapide devant les amener à la piste privée de l'avion-cargo familial pour un vol direct vers Skendromme Manor.
Bien visibles, elles, deux voitures des Patrouilleurs des Rues leur avaient servi d'escorte.
Dans son véhicule de location, Lyanre Nouchkemp les avait suivis jusqu'à l'entrée de l'aéroport privé.
« Maintenant, je sais où tu vas, Ayvi. J'ai à finir ce que j'avais recommencé, il y a cinq ans ! Et je peux t'assurer que je ne manque pas d'idées pour m'occuper de cet enfant que tu portes ! »
