21.
Bien que nul n'en aie soufflé mot, tous devinaient que le barbecue qui les réunissait serait le dernier avant longtemps aussi n'en manquaient-ils pas un instant.
Partie le vendredi soir de RadCity, plantant littéralement là son empire financier, Karémyne avait joyeusement envoyé bouler ses écrasantes responsabilités pour ne se consacrer qu'à sa petite famille – ce qu'elle ne faisait que trop rarement.
Elle avait alors pu accueillir ses deux fils aînés, Hoby ayant suivi au volant de sa décapotable écarlate, Eryna et Yufis son fiancé les derniers.
Les Nounous avaient pris en charge les enfants d'Aldéran et de Skyrone, les belles-sœurs et la cadette des Skendromme s'installant dans un salon pour papoter entre filles, laissant aux trois garçons le soin de préparer le barbecue près du chalet de l'étang au fond du parc.
Leur mère les avait d'ailleurs rapidement rejoints.
- Je vois que vous n'avez besoin d'aucune aide, constata-t-elle en se glissant entre Aldéran et Skyrone.
- Mais, nous sommes de grands garçons, maman, et tu nous as bien élevé – enfin, surtout moi, rit l'aîné.
- Et moi aussi, releva Hoby en achevant de dresser la table.
Les regards se tournèrent alors vers Aldéran.
- Pourquoi nierais-je une évidence, ne se défendit-il pas. Je n'ai que des mauvaises manières !
- Tu le sais, c'est déjà ça.
- Est-ce que Eryna t'a déjà dit quelque chose ? reprit Skyrone.
- Non, mais sa mine est suffisamment resplendissante ! sourit Karémyne. Aldie, quand tu repartiras pour l'espace, dans cinq semaines, je sens que tu seras porteur d'un courrier pour ton père !
- Ce sera avec plaisir.
Ayvanère, Delly et Eryna les rejoignirent, les enfants sur leurs talons et Yufis fermant la marche.
La trentaine, toujours en veste et cravate, le fiancé d'Eryna avait pourtant été bien décoincé par les trois frères de la jeune femme depuis qu'elle le leur avait présenté, mais il y avait encore du travail pour eux !
- Il y avait longtemps que je ne t'avais vu, Aldie.
- Que veux-tu, on a manqué de bol. Quand j'étais libre, tu étais en voyage, avec Ery le plus souvent, et quand vous vous posiez tous les deux, j'étais retenu à l'AZ-37 ou dans les étoiles !
Eryna passa son bras sous le bras d'Aldéran, posant sa joue contre son épaule en un geste familier.
- J'espère que tu bloqueras ton agenda pour la mi-septembre car j'aurai besoin de toi ?
- Ah oui, pourquoi donc ? fit-il de son air le plus innocent du monde.
- Tu l'as très bien deviné, comme tout le monde, sourit Eryna, du bonheur plein les yeux. Yufis m'a demandée en mariage et ce sera pour le 10 septembre.
- Le temps… risqua Hoby alors que tous félicitaient le couple.
- Nous allons dans les îles, renseigna Yufis. Du côté de la Petite Barrière, le microclimat est très chaud, toute l'année, et nous serons hors de la période touristique.
- Yufis a planifié pas mal de choses, depuis presque un an, révéla alors Eryna.
- Il fallait s'y prendre à temps car c'est un lieu convoité. Enfin, comme j'étais sûr qu'elle ne pouvait que répondre oui…
- Yufis me traite de prévisible, il n'a pas tort, fit encore Eryna alors que Karémyne avait servi le champagne et des limonades pour Ayvanère et les enfants. Je ne pense pas non plus que ça surprendra papa, une fois qu'il aura accroché le signal de mon appel et que je pourrai le lui dire.
- Tu ne pouvais faire de meilleur choix, remarqua Aldéran. En tant que ton agent, Yufis et toi allez d'une expo à l'autre, ce qui vous permet d'éviter de longues séparations.
- Sauf comme la semaine prochaine quand je dois aller établir le contrat pour le prochain vernissage d'Ery dans le Nord ! Ce n'est qu'après que nous nous retrouverons pour tout mettre en place, choisir les toiles.
- Tous mes vœux de bonheur, dit encore Aldéran avant de mettre viandes, brochettes, poissons et légumes à griller.
Salivant d'avance, Alguénor entreprit de soigneusement surveiller les deux barbecues de pierre, jusqu'au moment où son père lui remplit son assiette.
Après une orgie de saucisses, côtelettes et autres grillades, la fraîcheur des salades atténuant le feu des épices, Aldéran et Skyrone étaient partis pour une promenade dans le parc, le reste de la famille ayant préféré une sieste bienvenue au bord de la piscine du nouveau patio de l'Aile Ouest pour la digestion.
- J'ai trop mangé !
- Et moi donc !
Et ils éclatèrent de rire alors qu'ils apercevaient au loin, près du Labyrinthe, une patrouille privée de sécurité avec leur chien.
- L'autre soir, c'était la mensuelle réunion de l'Unité, chez Soreyn, il avait aussi prévu un barbecue. Je ne m'en lasse pas, je suis prêt à recommencer le week-end prochain chez toi, Sky !
- Je ne me souviens pas t'avoir invité, gloussa son aîné.
- C'est sûr que si je dois attendre que tu me le proposes !
- Et comme tu l'as rappelé tout à l'heure, vu que tu n'as aucunes manières, il n'y a rien d'étonnant à ce que tu viennes taper l'incruste sans ladite invitation !
En se calmant, un peu, ils poursuivirent leur promenade, contournant la parcelle aux bosquets taillés en immenses statues végétales, pour atteindre une fermette volontairement laissée en ruines et qui avait servi, entre autres, à un terrain de jeu rêvé pour les deux frères quand ils étaient en culottes courtes et même encore bien après.
De fait, Aldéran escalada les moellons d'un mur, rejoint par son aîné, ce qui leur donnait une vue imprenable sur la cuvette voisine au bout de laquelle on apercevait entre deux bois, le haut mur d'enceinte qui faisait lui le tour du domaine.
Skyrone fronça les sourcils.
- Là, Aldie, regarde, la pierre semble s'être érodée le long de la poterne et il y a un fin passage.
- Pas de l'érosion, c'est de l'éboulement, rectifia Aldéran. C'est quand on a procédé à l'entretien de ces pierres, le bras de la machine a percuté le mur et depuis ça s'effrite.
- C'est étroit, mais assez pour un homme…
De la panique bouleversa les traits de l'aîné.
- Aldéran, si les triplés le découvraient… ! Il faut absolument faire surveille cette brèche et surtout procéder aux travaux, au plus vite ! Ce fut une chance qu'on passe par ici… Bien que tu semblais être au courant ? !
- Je ne compte pas faire colmater cette fissure.
- Mais, c'est très dangereux ! insista encore Skyrone en saisissant son frère par le bras, manquant rompre leur équilibre à tous les deux.
Il fixa un instant le visage de son cadet, paisible, presque réjoui même.
- Non… Tu ne le fais pas exprès, s'étrangla-t-il en resserrant encore la prise de ses doigts, faisant grimacer son frère et cette fois ils se retrouvèrent le nez dans l'herbe, se relevant souplement. Aldie !
- Les Nouchkemp n'ont jamais rien laissé au hasard, sinon ils seraient au Pénitencier depuis bien longtemps, mais ils savent aussi que la chance peut leur servir – ne serait-ce qu'au vu de toutes leurs fuites entre les mailles de filets dressés depuis quinze ans ! Cet endroit est le seul semi passage pour entrer sur le domaine et donc tenter de parvenir jusqu'à Ayvi.
- Aldéran tu es totalement fou ! aboya son aîné. Tu ne peux pas sciemment leur permettre de…
- Je n'ai pas dit que je les laisserais faire, je veux juste les attirer sur mon territoire afin de les éliminer à ma façon ! rectifia Aldéran dans un rugissement bas.
- C'est bien trop risqué, tu ne peux pas mettre ainsi en péril la vie de ta femme et de l'enfant qu'elle porte, se récria encore Skyrone, véritablement scandalisé.
Son cadet haussa légèrement les épaules.
- C'est ainsi, un point c'est tout ! Et puis, l'idée initiale vient d'Ayvi, il y a quelques années, quand elle m'a convaincu de me faire enlever par Berkauw afin de pouvoir le tracer, au lieu d'attendre qu'il frappe au moment le plus inattendu car ce serait notre attention qui se serait relâchée !
- Ces tueurs ne sont pas idiots, comme tu viens de le rappeler. Ils doivent aussi un peu te connaître. Ils flaireront le piège devant cette faiblesse flagrante et grossière dans ta « muraille », objecta encore Skyrone.
- Possible. Ou pas. Mais ils ont trop de sadisme en eux que pour résister à l'envie de torturer. Ayvi, la survivante, en a réchappé deux fois, ils ne lui laisseront pas une troisième chance. Et là, c'est moi qui frapperai ! Ayvanère ne sera pas en danger, je peux te l'assurer !
- J'espère. Je t'aurai mis en garde !
Aldéran haussa encore les épaules et se dirigea vers le manoir, invisible derrière la colline au loin.
Près de la piscine, Ayvanère avait choisi une des banquettes et elle dormait aussi profondément qu'Alguénor qui s'était roulé en boule dans le transat voisin.
Aldéran se glissa près de son épouse, l'attirant contre lui, ses mains descendant des épaules vers son ventre sur lequel il entrecroisa ses doigts, appuya très doucement, très tendrement aussi.
