22.
La matinée du lendemain, Eryna avait mis de côté son personnage de jeune femme artiste, un peu bohème, mais vivant dans un monde très rose bonbon de gamine, pour devancer l'Organisatrice de Mariage et désigner à chacun ses tâches !
- … Quant à toi, Aldéran, en plus de t'occuper du transport en limousines de mes amies jusqu'au lieu de la cérémonie, du cortège et de la croisière vers les iles, de leur hébergement sur place et…
- Tu trouves que ça ne suffit pas ? gloussa le jeune homme.
- Ery, ton frère n'a guère de temps libres, rappela Karémyne.
- Mais je suis sûre qu'il sait arranger son agenda en fonction de son travail et de ses plaisirs ! insista Eryna en martelant la table de la gomme au bout de son crayon.
Elle eut un éclatant sourire, digne d'une pub pour dentifrice !
- … et tu seras mon témoin ! finit-elle. Allez, frérot, à ton tour de dire « oui », encore une fois !
Aldéran étreignit sa jeune sœur, ému au possible, touché de son attention et presque surpris de la découvrir – bien qu'il le sache pertinemment – épanouie, femme jusqu'au bout de ses formes bien pleines, et bientôt jeune mariée !
- J'aime dire oui ! assura-t-il en caressant affectueusement les boucles caramel de sa cadette.
- Ne le crois pas, Ery, ton aîné ment comme un arracheur de dents ! intervint Ayvanère qui, elle, avait été nommée comme co-responsable de la décoration ! Il m'a épousée, ce qui prouve bien qu'il ignore totalement jauger une autre personne !
Ayvanère serra cependant ensuite très fort sa future jeune belle-sœur dans ses bras.
- Je souhaite à Yufis et toi, autant de bonheurs que j'en connais avec Aldéran, lui chuchota-t-elle.
Propulsée d'une sèche poussée, la balle heurta le bord de la table puis alla en toucher une autre qui roula jusqu'au trou où elle disparut.
- Joli coup, commenta Skyrone alors qu'Aldéran en alignait deux autres pour dégager l'espace de la table de billard.
Il tourna à son tour autour de la table, calculant sa propre frappe.
- Je me pose la question depuis hier, depuis que tu m'as révélé ne pas prendre sciemment toutes les dispositions pour la sécurité d'Ayvi : était-ce déjà le cas quand on a glissé cette enveloppe sous votre porte ?
De la tête, Aldéran approuva.
- Mais, je te rassure cependant : Lyanre Nouchkemp a été suivi par les caméras depuis qu'il avait pénétré dans l'immeuble. Comme je te le disais, il n'a pas pu résister à la pulsion de s'approcher de son ancienne victime et à la provoquer ! S'il avait voulu faire plus, les policiers en surveillance lui seraient tombés dessus. Et comme son acte rencontrait ce que j'espérais, quelque part, il est reparti sauf !
Bien qu'il se soit attendu à la réponse, Skyrone avait violemment sursauté.
- Ce n'est pas jouer avec le feu, ce que tu fais depuis quelques jours, c'est carrément remettre ton épouse entre les mains de ces trois fous furieux ! Comment peux-tu prendre ce risque ? !
- Le but est de les alpaguer, justement ! protesta Aldéran qui, visiblement, ne semblait pas comprendre la virulence de son aîné.
- Tu avais une occasion en or quand ce Lyanre est venu apporter ces atroces clichés ! aboya de fait Skyrone. Tu as complètement perdu la carte, Aldie. Et s'il arrive quoi que ce soit à Ayvanère tu en seras entièrement responsable !
- Je sais très bien ce que je fais, rétorqua Aldéran. Et aucun des triplés ne pourra seulement être face à Ayvi !
- Je l'espère… Mais sache que ton comportement m'indispose au plus haut point !
- Oui, il m'avait bien semblé le constater ! grinça encore son cadet.
Installé dans le siège baquet du jeu vidéo, Alguénor tenait le volant entre ses mains. La simulation de course de vitesse n'était pas de ses quatre ans, mais il appréciait le défilement très rapide sur l'écran et ses pieds battaient frénétiquement dans le vide.
Aldéran tendit une de ses deux bouteilles de bière à Mielle.
- Désolé de t'avoir réquisitionnée pour le week-end. Mais en plus du fait qu'Algie a besoin de sa Nounou, quelque chose me dit que la cavale des triplés va s'arrêter sous peu et j'ai besoin d'avoir la meilleure assistance possible.
- Pas de souci. Mes matous peuvent parfaitement se passer de moi.
- Merci. Ce week-end n'est vraiment pas de tout repos pour toi.
- Détrompe-toi. Alguénor est plutôt calme, très câlin. Et puis, il passe le plus clair de son temps avec sa maman et toi, dès lors je peux profiter des lieux. Et cet endroit est une splendeur !
Elle baissa davantage encore la voix.
- Quand pressens-tu que les triplés… ?
- Premier jour : observation et repérage pour eux. Donc, suivant leur logique – tarés mais avec un raisonnement cohérent – ils devraient s'en prendre à Ayvi quand elle ira faire à nouveau ses repiquages dans la serre des sorzélias…
- Au passage, j'adore ces fleurs ! sourit Mielle.
- … Ayvi y sera seule et vu qu'elle met la musique à fond, elle ne risque pas d'entendre arriver les triplés ! Oui, si j'étais un sadique, c'est l'opportunité que je choisirais. Car là, je doute qu'ils songent à procéder aux « raffinements » des fois précédentes… Cela ne nous laisse cependant qu'une faible marge de temps.
- Ils vont vraiment mordre à un piège aussi grossier ?
- Cela fait des semaines qu'ils ne se sont pas occupés d'une victime. Ils ne peuvent qu'être en manque car ils ont toujours sévi avec régularité – et Ayvi est un défi pour eux, une provocation. A deux reprises, elle a été délivrée par les enquêteurs avant qu'ils ne puissent finir leur « œuvre ».
- Œuvre ? ! s'étrangla Mielle, choquée.
- C'est leur propre terme ! Ils le répétaient à Ayvanère, encore et encore ! Enfin bref, il faut en finir avec eux, ce jour.
- Je serai près de la serre vers 17h, assura la jeune femme.
- Et n'oublie pas ton oreillette !
Tranquilles dans un des salons du premier étage de Skendromme Manor, Aldéran et Ayvanère avaient câliné un Alguénor effectivement très demandeur et serrant son doudou peluche en forme de lapin contre lui, très sage entre eux dans le divan.
- Dire qu'on doit repartir si tôt demain matin…
- Oui, mais ainsi on aura profité du week-end jusqu'au bout, sourit le jeune homme. C'était soit arrivé presque de nuit le vendredi, soit comme ici quitter la maison à l'aube le lundi matin.
Ayvanère repoussa doucement Alguénor contre son père, se leva.
- Je vais à la serre.
- Ne mets pas la musique trop fort, sinon tu n'entendras pas le carillon pour le dîner, prévint-il.
- Tu n'auras qu'à venir me récupérer, comme hier !
- D'accord.
Et à peine Ayvanère ayant quitté la pièce, il confia leur fils à Karémyne et se précipita à son tour vers la serre.
Ses deux frères demeurés à RadCity, Lyanre Nouckemp avait passé une journée, et presque toute une nuit à noter minutieusement les allées et venues au Manoir.
Après avoir trouvé la brèche dans le mur d'enceinte, il s'était installé dans un arbre et n'avait quasi rien perdu des déplacements de tout un chacun.
Il avait constaté qu'Ayvanère avait passé près de deux heures dans une serre, seule, et surtout qu'il lui restait encore une étagère où ranger les nouveaux pots de sorzélias.
Il était alors revenu à son mobil-home pour dormir et était revenu, toujours sans attirer l'attention, évitant les caméras en les contournant quand elles pivotaient sur leur axe, prêt à passer à l'action.
Et, comme prévu, Ayvanère était revenue dans la serre pour s'occuper de ses repiquages.
« C'est trop de chances que pour que ce soit entièrement honnête, mais j'ai à en finir avec cette survivante ! ».
Petit sac au dos contenant un peu de son matériel de sadique, Lyanre s'était rapproché de la serre.
L'instinct d'Ayvanère lui souffla l'approche d'un danger mais elle n'eut pas le temps de réagir qu'un bras la ceinturait, qu'une main la bâillonnait et qu'on l'entraînait derrière des panneaux en osier tressé.
