Chanson utilisée: Waiting on an angel, par Ben Harper

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Waiting on an angel
one to carry me home

Abby poussa silencieusement la porte sans quitter des yeux la forme pâle qui reposait sur le lit. En s'approchant de Laurencia, elle ne put s'empêcher d'avoir un pincement au cœur; la vieille femme avait terriblement maigri et sa peau était tirée sur ses os. Ses yeux bleus azur étaient voilés par l'ombre de ses paupière à moitié abaissées, ne laissant à peine passer entre ses cils que l'éclat qui indiquait le peu de vie qui l'habitait.

Elle tourna lentement la tête vers le médecin, ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Elle la referma et il ne resta que de la lassitude dans son visage, un visage qui en disait bien plus que les mots.

-Bonjour Laurencia, commença Abby. Je suis désolée mais nous devons vous faire subir d'autres tests pour vérifier l'amélioration de votre état.

Abby la regarda avec plus d'attention. Elle nota l'amertume et la colère dans son regard, ce dégoût d'être encore vivant lorsque votre corps n'est plus qu'un amas de chaires inertes. Elle connaissait ce regard pour l'avoir déjà rencontré, mais cette fois, elle y décelait quelque chose de différent, une flamme que ni les malheurs de la vie, ni la maladie ne pouvaient étouffer. Abby eut l'impression de regarder ses yeux à elle, de connaître tout ce qui se passait derrière se masque de nostalgie et de tristesse.

Troublée, elle préféra détourner le regard et examina ses notes.

-Vos fractures, notamment celles au bassin, au tibia et péroné, sont en bonne voix de guérison. Encore un mois et vous devriez être sur pieds. Nous ne pouvons pas encore vous laisser manger des aliments solides, votre intestin ne le supporterait pas. Étant donné son mauvais état, nous ne savons pas si vous allez pouvoir vous nourrir normalement un jour. Vous avez de la chance d'être encore…

Abby se tut brutalement en réalisant son erreur. Non, elle n'était pas heureuse, non, elle n'avait pas de chance. Valait mieux partir sans en avoir conscience plutôt que de vivre avec un corps brisé, inutile. Voilà ce qu'exprimait clairement Laurencia.

-Vous me dites que vous espérez que je reprenne une vie après cet accident? demanda tout bas la vieille femme, un doux reproche au fond des yeux. Vous êtes médecin, cessez de vous moquer de moi. Je sens mon corps consumé par la fièvre. Je ne me fais plus d'illusions, j'ai cessé de vivre depuis bien longtemps.

Hope you come to see me soon
Cause I don't wan to go alone
I don't want to go alone

Abby cligna des yeux plusieurs fois, un peu incertaine de la façon dont cette patiente allait s'en sortir. …si elle s'en sort… se corrigea-t-elle. Son cas était incertain, instable. Elle était hospitalisée depuis plusieurs mois déjà et elle ne pouvait toujours pas se nourrir, ni se déplacer normalement. Son corps n'était plus tout jeune, il lui fallait du temps pour récupérer.

Elle hocha la tête, compréhensive.

-Que comptez-vous faire alors? demanda-t-elle.

Laurencia eut un triste sourire.

-Je vais tout simplement attendre…Avec un peu de chance, peut-être qu'un matin du mois de mai, mon corps, fatigué de lutter, abandonnera enfin. Peut-être que je ne me réveillerai pas.

Abby sentit son cœur se serrer cruellement. Le contentement et la joie tranquille qu'elle avait décelé lorsque la dernière phrase avait franchit les lèvres de Laurencia la percuta de plein fouet.

Elle joignit les deux mains et se pencha vers la vieille dame, les yeux humides.

-Laurencia…vous ne pouvez espérer la mort. Vous avez encore de belles années devant vous, des personnes à qui transmettre votre bonté et votre chaleur…

La vieille dame laissa échapper un doux rire qui se transforma en quinte de toux.

-Non, ma chère, je n'ai plus rien à donner, croyez-moi. Je n'ai aucune famille, les amis que je croyais avoir ne sont pas à mon chevet. Si Dieu veut bien m'entendre, alors il me laissera partir enfin.

Abby baissa les yeux. Dieu… il était une consolation, un espoir, plutôt, pour bien des mourants. C'était vers lui que chacun se tournait lors de ses derniers moments.

-Je vais revenir, dit-elle.

-Et mes tests? s'enquit la vieille femme.

Abby se retourna, l'ombre d'un sourire flottant sur ses lèvres.

-Je croyais pourtant vous avoir bien comprise.

Laurencia, fermant les yeux, soupira avec soulagement.

-Oui, dit-elle enfin, oui, vous m'avez très bien comprise.

Now angel won't you come by me
angel hear my plea
take my hand lift me up
so that I can fly with thee
so that I can fly with thee

D'accord, ça va être un peu plus compliqué que je ne le pensais. Abby les bras croisés sur sa poitrine, regardait distraitement le tableau des patients, ses pensées tournées vers le mot-croisé ardu qu'elle avait tenté de faire ce matin même.

-À quoi rêvez-vous ma dame? fit une voix masculine dans son oreille.

Sans se retourner et gardant son air réfléchi, elle répondit, espérant une illumination soudaine :

-Mot de cinq lettres, glisse sur la glace mais ne glisse pas dans la bouche.

Jake, tentant de cacher son ennui, se tourna vers l'humour.

-Je dirais plutôt le contraire, moi, répondit-il. Ça glisse très bien dans la bouche.

Abby se retourna, étonnée et soupçonneuse.

-Cinq lettres, continua-t-il, P-É-N…

Abby l'interrompit, dégoûtée.

-Jake! Tu ne pourrais pas essayer d'être sérieux parfois? J'ai l'impression que je sors avec un étudiant.

Il roula les yeux, ne comprenant pas sa réaction.

-Abby, je suis un étudiant, lui rappela-t-il.

-Alors essaie de te montrer plus mature qu'eux.

-Je voulais seulement te faire rire, rétorqua-t-il, blessé.

-Eh bien ces blagues là ne sont plus drôles lorsqu'on est adulte, cria presque Abby, exaspérée.

Les gens commençaient à se retourner pour observer la scène. Haley, Chunny et Malik parlaient à voix basse dans un coin d'un air surexcité et Ray et Neela les observaient d'un air mi-incrédule, mi-gêné.

Jake jeta un coup d'œil autour, le visage écarlate. Il parut sur le point de dire quelque chose mais, se ravisant, pivota sur ses talons et se dirigea à grands pas vers la sortie.

Neela, accoudée au comptoir, lança un regard désapprobateur à son amie et pointa la direction que Jake venait de prendre. Abby secoua la tête violemment, refusant catégoriquement de lui courir après. Neela leva les yeux au ciel. Elle renonça finalement à la raisonner, ça ne la regardait pas.

-Ça commence à sentir le roussi entre eux, on dirait, lui murmura Ray tout bas. D'après-toi, combien de temps leur couple va survivre? Une semaine?

Neela le regardait, indignée qu'il fasse lui aussi partie du CPC, c'est à dire du Club des Potins du County. Elle lui mit un doigt menaçant sous le nez.

-Si je t'entends encore spéculer à propos d'Abby, je te préviens, tu dors sur le trottoir.

-Eh, c'était mon appartement avant que tu y emménage, rétorqua le musicien.

-Peut-être, mais grâce à moi, tu vis enfin décemment. Je n'ai jamais vu un tel fouillis. Je suis surprise que tu sois toujours en vie : tu aurais pu te tuer en allant aux toilettes la nuit, alors j'ai autant de droits sur cet appart que toi.

Ray eu un sourire indescriptible et il haussa les sourcils d'une façon qu'il voulait suggestive.

-Je n'ai jamais voulu te mettre dehors moi.

Neela pouffa, incapable de garder son sérieux plus longtemps.

-Donnez-moi cinq d'activant, commença Abby.

-Attends une minute, la pompe va faire son effet, l'interrompit Luka.

Abby regarda le médecin avec impatience. C'était la troisième fois aujourd'hui qu'il la reprenait. Luka leva les yeux et la fixa tranquillement, tentant de l'apaiser.

-Ne t'en fais pas, le rythme va revenir.

Elle fixa le moniteur, fébrile. Le pouls se stabilisa et elle respira, soulagée. Elle jeta un regard en coin à Luka, curieuse de savoir s'il allait s'en vanter. Il se contenta de lui faire un clin d'œil. Presque malgré elle, un début de sourire commença de fleurir sur ses lèvres.

-Haley, faites ECG et recherche de toxines, je serai en salle d'examens.

Il sorti et jeta ses gants à la poubelle, suivit de Abby.

-Tu n'as pas l'air en forme, remarqua-t-il tout haut.

Abby grogna. Après un moment, elle se lança :

- Je ne sais pas trop ce qui se passe avec Jake ces temps-ci. Je passe mon temps à faire des mots croisés à la maison pour ne pas avoir de conversation avec lui et nous nous sommes disputés ce matin.

Luka lui jeta un coup d'œil.

-Je lui ai reproché d'être immature, de se conduire comme un étudiant.

-Mais il…

-Je sais Luka! Je ne crois pas que… parfois j'aimerais qu'il soit plus…

Luka s'arrêta et la regarda franchement.

-Tu voudrais qu'il soit différent.

Elle ne répondit rien, jouant nerveusement avec son stéthoscope.

-Il a quelque années de moins que toi, lui rappela Luka en cherchant son regard.

Elle fit une moue agacée.

- Pourtant, ça ne me posait pas de problème avant.

C'était plus une question qu'une affirmation.

-Tu as évolué, tu as changé, il est normal que tes attentes et ton point de vue aussi soient différents.

Il posa la main sur son épaule et Abby sursauta à son contact chaud.

-Je ne suis pas bien placé pour te conseiller et je ne veux pas le faire, mais tout ce que je peux te dire, c'est que lorsqu'on veut changer quelqu'un, c'est parce que, d'une façon ou d'une autre, cette personne ne nous convient plus et qu'on s'engage dans la mauvaise direction. Tu peux changer les choses, Abby, mais jamais les personnes. Réoriente ton avenir, décide de ton destin, mais ne tente jamais de changer quelqu'un et vice-versa.

Abby lut dans ses yeux une acceptation de la vie qu'elle n'avait jamais eu. Il s'était remis d'une rupture difficile et depuis ce temps, il n'était plus le même : plus serin, plus souriant. La foi qu'il avait en lui même la troubla. Elle aurait aimé partager la même, mais elle s'en sentait incapable. Il lui fallait toujours une tempête à affronter, des morceaux à recoller. Elle ne connaissait pas la recette du bonheur. Sans doute ne la connaîtrait-elle jamais avec cette incapacité de prendre les bonnes décisions.

Jake avait marché quelques temps dans les rues bondées de la ville. Il n'avait pas tardé à être en sueur car le soleil, jusque là plutôt timide, plombait maintenant avec force, écrasant d'une chaleur accablante les habitants qui s'empressaient de se réfugier à l'ombre d'un arbre ou dans la tranquillité de leur logement. Au début, il n'avait pas été en état de réfléchir : sa tête bourdonnait et il lui était impossible de penser décemment. Après quelques temps, il avait cesser de chercher des réponses qui demeuraient hors d'atteinte et avait levé les yeux vers le ciel, absorbé dans toute son immensité. Déjà, il se senti mieux. Pourquoi s'en faire pour un simple désaccord, une simple querelle qui ne signifiait rien? Heureux d'avoir trouvé un échappatoire, il marcha plus gaiement, souriant aux passants, aux oiseaux, à la vie. Sa bonne humeur naturelle lui revenait à toute vitesse. Il décida qu'il allait se racheter. Avec entrain, il pénétra chez un fleuriste, établissant déjà diverses stratégies.

-Mr. Talame, si vous me dites encore une foi que je ressemble à un sucre d'orge, je vous jure que j'en trouverai un assez gros pour vous le rentrer dans le derrière et vous faire souffrir pour le restant de votre vie, menaça Susan en plissant les yeux. Me suis-je bien faite comprendre?

Le vieillard lui jeta un regard attendri avant de répondre d'une voix emplie d'adoration :

-Vous ressemblez à un magnifique sucre d'orge, ma gentille mademoiselle.

Susan soupira.

-C'est madame pour votre information et je crois que je vais vous recommander Reina, notre meilleure infirmière, rétorqua-t-elle avec un sourire.

Elle héla une vieille infirmière trapue qui admirait le tranchant des outils chirurgicaux qu'il fallait désinfecter.

-Reina, pouvez-vous venir faire un toucher rectal à Mr. Talame je vous pris?

Reina se retourna, fixa ses petits yeux porcins sur sa pauvre victime et dévoila des dents qui n'avaient apparemment jamais vu de dentiste. Susan elle-même en eut des frissons.

Elle en profita pour s' esquiver avec Abby qui passait à quelques mètre d'eux. Celle-ci fixait Reina avec une expression peu amicale.

-Je ne sais pas ce qu'elle fait encore ici, celle-là, chuchota-t-elle. J'ai l'impression de me retrouver face à une ogresse à chaque fois que je lui parles. Comment veux tu que je travaille normalement avec la peur qu'elle me saute à la gorge d'une seconde à l'autre?

Susan eut un rire franc.

-Cesse de dramatiser Abby. Ce n'est pas parce qu'elle a une apparence…différente des autres qu'elle est foncièrement folle.

Abby lui jeta un regard peu convaincu.

-J'ai entendu dire que ça n'allait pas fort entre Jake et toi, reprit-elle doucement.

Abby leva les yeux au ciel.

-Je ne te demanderai pas comment tu l'as apprit, Haley doit déjà en avoir informé tout l'hôpital.

-Ce n'est pas Haley qui me l'a dit, la détrompa Susan, c'est Luka.

Abby eut une exclamation outrée.

-Luka!

Malgré ses beaux discours, il ne valait pas plus cher que cette Reina. Lui qui se faisait passer pour un saint, il se permettait de parler dans son dos.

-Abby, tu sais bien qu'il s'inquiète pour toi, fit Susan avec un doux reproche.

Cette dernière fit comme si elle n'avait pas entendu.

-Je ne pensais pas que lui aussi s'adonnait aux commérages. Il m'avait toujours parut comme étant discret, qui ne prête jamais attention aux vies des autres.

-Je te rappelle que c'est de toi qu'il m'a parlé, répliqua Susan d'une voix moqueuse. Tu sais très bien qu'il n'a jamais vraiment pu se détacher de toi.

Abby soupira, ne cherchant même pas à contredire son amie. Susan arborait un sourire triomphant et une lueur amusée dansait dans ses yeux.

-Tiens tiens, murmura-t-elle, moqueuse, quand on parle du loup…

Abby lui lança un regard interrogateur avant de remarquer Luka qui emmenait une famille peu nombreuse dans une sale à l'écart des autres. Elle sentit sa colère qui s'envolait d'un seul coup : il devait annoncer un décès. Bien plus que la chirurgie, que la mémorisation des médicaments, ou le replacement d'un membre, annoncer un décès était de loin la partie la plus difficile et pénible de leur métier. Elle s'immobilisa lentement devant la vitre de la porte de la salle des familles et elle avala sa salive. Une fillette, les lèvres serrées, ses boucles brunes lui cachant une partie du visage, hochait la tête à petits coups, la poitrine palpitante. Ses yeux étaient secs, mais son visage était agité de tics et elle tremblait fortement. Quel âge pouvait-elle bien avoir? se demanda Abby. Dix, onze ans peut-être? Elle était bien jeune, trop jeune pour avoir à subir la perte d'un être cher. Quoi qu'il n'y ait pas vraiment d'âge pour ça, soupira-t-elle. Le jeune homme qui l'accompagnait était sans doute son frère. Mêmes pommettes saillantes, même chevelure. Il semblait calme, quoique sa mâchoire soit contractée, sa tête était haute et ses mains posées sur ses genoux. Luka se leva et lui serra la main. Lorsque le médecin arriva devant la jeune fille, il s'accroupit et lui caressa la joue. Une larme solitaire vint effleurer son doigt et il lui murmura quelque chose qu'elle fut la seule à entendre. Elle secoua fébrilement la tête, la respiration sifflante. Son frère dit quelque chose et il se dirigea rapidement vers la porte. Abby recula précipitamment pour éviter de recevoir un coup sur le nez. Elle tenta de lui adresser un sourire désolé, mais il ne lui accorda même pas un regard. Elle entendit la voix grave de Luka, apaisante. Elle l'observa avec attention. La façon dont il vous regardait vous donnait l'impression que plus rien d'autre que vous n'avait d'importance. Sa seule présence était rassurante, un baume sur une blessure profonde.

And I'm waiting on an angel
and I know it won't be long
to find myself a resting place
in my angel's arms
in my angel's arms

La fillette laissa échapper un sanglot et elle se jeta dans ses bras, s'accrochant désespérément à lui. Il ne prononça aucun mot inutile, aucun encouragement superficiel. Il se contenta de la serrer contre lui, de l'abriter aussi longtemps que durerait la tempête de son cœur. Les bras minces de l'enfant étaient accrochés autour de son cou musclé, sa tête hagarde enfouie dans les plis de sa chemise. Ses cheveux humides étaient en bataille, son petit corps secoués de sanglots incontrôlables. Luka la souleva avec douceur et l'étendit sur un sofa confortable qui invitait à la détente. Lorsqu'il fit mine de se détacher, elle resserra l'étreinte de ses bras, refusant de laisser son protecteur la quitter.

So speak kind to a stranger
cause you'll never know
it just might be an angel come
knockin' at your door

knockin' at you door

Neela se mordit la lèvre inférieure avec une moue ennuyée. Elle fixait désespérément, depuis une dizaine de minutes, la radiographie d'un de ses patients. Elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui clochait chez lui. La jeune indienne ne voulait pas poser un mauvais diagnostic, mais elle avait plusieurs autres patients à voir.

-Ray, appela-t-elle en l'apercevant qui passait près d'elle, des écouteurs sur les oreilles. Il balançait la tête en rythme, ses lèvres laissant échapper un étrange son que l'on aurait pu facilement confondre avec les gémissements d'un chat que l'on torture.

Comme il ne l'entendit pas, elle haussa la voix, assez pour qu'il sursaute et enlève ses écouteurs.

-Tu m'as parlé, demanda-t-il en se découvrant une oreille.

-Tu n'aurais pas vu Kovac? demanda-t-elle sans lui répondre directement. J'ai un problème avec un patient.

Il haussa vaguement les épaules en secouant négativement la tête. Puis, jugeant qu'ils en avaient terminé, il réajusta ses écouteurs et s'éloigna prestement.

Neela alla voir à l'admission, en trauma, en salle d'examen, sans résultat. Sotte, se dit-elle, après un quart d'heure de recherches inutiles, tu aurais pu demander à n'importe quel autre titulaire. Elle se trouvait parfaitement idiote. Pourquoi lui fallait-il absolument son avis? Parce qu'elle admirait sa façon de penser, son rapport avec les patients, son jugement sûr… il était un excellent docteur et elle l'estimait énormément. Elle s'approcha, intriguée de la porte de la salle des familles, sur laquelle une note d'une écriture toute féminine interdisait l'entrée. Alors qu'elle jetait un coup d'œil discret par la fenêtre, elle entendit la voix de Abby dans son dos :

- Il voudrait mieux ne pas les déranger, murmura celle-ci, il réconforte un patient.

Neela fit un 'oh' compatissant et s'éloigna, se disant que, manifestement, elle allait devoir se contenter des autres titulaires. Ce ne fut que lorsqu'elle fut arrivée face à Pratt qu'elle se rendit compte avec regret qu'elle aurait pu demander conseil à Abby.

-Heure du décès, prononça Abby, 23h47.

Haley éteignit le moniteur qui poussait un cri strident, prolongé. Les deux femmes échangèrent un regard, peinées. Elles enlevèrent lentement leurs gants poisseux et les laissèrent tomber sur le sol souillé.

-Sait-on s'il a de la famille? demanda l'interne.

-Nous ne connaissons pas même son nom…

- Je déteste ça… fit Abby rageusement. Pendant une heure, on s'oublie complètement, on tente de trouver la clé d'une énigme, on y met toute notre ardeur, notre science. On respire, notre cœur bat et on se dit : si je pouvais lui donner une de ces respirations, un de ces battements… Mais le temps coule entre nos doigts, la vie nous échappe et à la fin, c'est toujours la même chose : l'échec.

-Pas toujours fit Haley d'un ton lointain. Cela fait dix-neuf ans que je fais ce métier. Si j'y ait souvent vu la mort, j'y ai aussi vu des miracles.

Elles sortirent lentement de la pièce.

-Lors de ma première garde, continua-t-elle, je m'en rappellerai toujours, un petit garçon tout crasseux est entré en catastrophe dans l'hôpital en hurlant que sa mère avait besoin d'aide, que nous devions la sauver. Il avait peut-être neuf ans, il s'appelait Danny. À l'époque, la médecine n'était pas aussi évoluée et notre équipement n'était pas aussi efficace que celui utilisé aujourd'hui. Le docteur Paterson et moi nous sommes précipités à la suite de Danny. Il nous conduisait dans un dédale de rue sombres et peu recommandables. Il faisait nuit et on trébuchait souvent sur des morceaux de tôle, des déchets divers. De temps en temps, le petit nous criait de nous dépêcher en accélérant à chaque fois.

Haley laissa échapper un rire amusé.

-Tu n'es pas obligée de me croire, mais, plus jeune, j'étais très mince, très en forme. Je le suivais sans peine, mais le docteur Paterson se faisait vieux. Depuis un moment, sa respiration était sifflante, son souffle, rauque. Il finit par s'arrêter. Le garçon revint vers nous en pleurant, assurant que nous étions presque arrivés. Paterson a du sortir son habit de sprinter du placard, car lorsqu'on est arrivé à la mère, c'était moi qui était derrière et qui haletait. La femme crachait du sang et son pouls était fuyant. Paterson était calme, pas même essoufflé et il a agit avec tellement de professionnalisme que je me suis demandée s'il était conscient de la gravité de la situation.

Elles s'étaient assises d'un commun accord sur une banquette, à côté d'un couple au regard vitreux et leur haleine laissant échapper des relents d'alcool.

- Nous avons réussi à transporter la femme jusqu'à l'hôpital, mais on n'a jamais été capable de sortir le petit bonhomme de la salle d'opération. Il jurait comme un charretier et brandissait ses petits poings menaçants lorsqu'on l'approchait. Je ne savais pas ce que la mère avait, mais elle a perdu le rythme sinusal. Paterson l'a choquée. Le petit gars criait des encouragements à sa mère. Il ne pleurait plus, il avait les yeux secs et farouches. Paterson a continué pendant trois quarts d'heure avec ce petit démon bondissant à ses côtés. À la fin, il a baissé les bras, sachant qu'il était inutile de continuer plus longtemps. J'ai éteint le moniteur. La voix de Danny s'est brisée. Plus un son n'est sorti de sa bouche, mais il s'est penché et a déposé le plus doux baiser que j'ai vu sur son front. Il a fermé les yeux quelques temps et est resté appuyé contre elle, comme s'il lui fallait une force incroyable pour s'en détacher.

Abby était absorbée dans le regard de l'infirmière, comme si elle y voyait chaque moment que l'infirmière décrivait avec tant d'émoi. Haley s'anima :

-Il a alors bondit comme s'il avait reçu une décharge électrique et il s'est mis à crier comme un dément. Paterson a tenté de le ceinturer car il revolait d'un bout à l'autre de la pièce, mais il lui glissait toujours entre les mains, aussi habile qu'un singe. J'ai bien tenté de l'attraper aussi, mais il s'est précipité sur le moniteur, appuyant sur tous les boutons qu'il voyait. Il a finit par l'allumer et les deux bras me sont tombés…

-…elle avait un rythme, compléta Abby.

Haley acquiesça, les yeux brillants.

-Bien-sûr, Paterson, en bon médecin qu'il était, n'a pas cru un seul instant que ce fut Danny qui eut ramené sa mère. Je ne suis qu'une infirmière, j'ai cru à un miracle et j'y crois encore.

Abby fut émue. Pas tant par l'histoire de Danny, mais parce que, Haley, toute infirmière qu'elle était, venait de lui donner une leçon bien plus précieuse qu'aucune de ceux que ses professeurs lui avaient données.

Susan, un peu échevelée, surgit soudain devant eux.

-Haley, nous avons besoin d'infirmière en trauma 2!

L'infirmière se leva péniblement et Abby fut laissée seule à ses pensées.

Un timide rayon de lune vint caresser les cils de Luka. Il ouvrit doucement ses yeux alourdis par le sommeil et remua les bras pour s'étirer. Seulement, il remarqua une petite silhouette lovée contre lui; il lui fallut quelques instants pour rassembler ses idées. L'image quelque peu lointaine d'une fillette à la chevelure couleur de douce cassonade s'imposa à lui. Il revit ses yeux étonnants, noisettes, pailletés d'or. Ses sourcils bien dessinés et légèrement foncés indiquaient un caractère bien défini. Tout son être bouillonnait d'intelligence et d'une détermination qui contrastait étrangement avec sa taille mince et ses traits fins. Même peinée, elle vous regardais avec un air de défi, non sans une certaine arrogance. Luka sentait respirer contre sa poitrine puissante cette enfant qui n'avait plus de parents et qui, comme pour échapper à la dureté du monde extérieur, cachait son visage fiévreux dans les plis de sa chemise. Elle murmura quelques mots indistincts et frissonna, son corps épuisé abandonné aux douces étreintes des bras de Morphée.

Abby, consciemment ou non, dirigea ses pas vers la salle des familles. Lorsqu'elle y jeta un coup d'œil, elle s'aperçu que, seule sur le canapé, la fillette était profondément endormie. Elle s'en approcha silencieusement, soucieuse de ne pas la réveiller. Elle caressa tristement sa longue chevelure légèrement bouclée. Elle devait avoir une dizaine d'années, peut-être onze, se dit Abby en l'observant rêveusement. Elle se dirigea en tâtonnant vers l'armoire du fond de la pièce afin d'y prendre une couverture. Elle sursauta, surprise de distinguer une vague forme humaine assise sur une chaise. Elle s'en approcha lentement.

-Luka… appela-t-elle tout bas.

Il ne répondit pas. Elle fut incapable d'identifier son expression car la noirceur lui enveloppait le visage. Elle se doutait bien des cruels sentiments qui hantaient son cœur. Elle ne désirait pas que le fantôme de ses enfants le poursuive inlassablement, mais cette douleur ferait toujours partie de lui.

-Luka…fit-elle de nouveau en s'approchant.

Il se leva et lui mit prestement un doigt sur les lèvres. Elle se figea, incapable de prononcer une parole, d'effectuer un geste. Ses tempes bourdonnaient et son cœur battait follement. Luka inclina doucement la tête vers elle et son souffle chaud caressa ses lèvres entre-ouvertes. Elle sentit sa main musculeuse lui faire ployer la nuque et elle n'eut plus conscience d'elle-même, de son corps, elle se sentit fondre. Si Luka ne lui avait pas enserré la taille, elle aurait sans doute glissé au sol. Il posa tendrement, presque délicatement, ses lèvres sur les siennes, achevant de lui faire perdre la raison. Tout ce qui lui restait de rationnel s'envola. Son cœur chantait pour Luka, elle respirait pour lui, elle vivait parce qu'il était là. Un frisson parcourut son corps. Luka resserra son étreinte, plaquant son corps ardent contre le sien, précisant dangereusement ses caresses. Ses lèvres quittèrent sa bouche pour glisser le long de sa gorge. Abby gémit. Elle ouvrit soudainement les yeux, sa raison lui revenant tout à coup, la percutant de plein fouet. Elle s'arracha violemment à lui, et son dos rencontra la porte. Elle percevait le souffle haletant de son ami, son odeur masculine qui imprégnait sa propre peau et le dégoût l'accabla. Dégoût envers elle-même qui, encore une fois, était incapable de se contenter d'un seul homme. Que ce soit Luka qui ait fait le premier pas ne lui effleura pas même l'esprit. Il s'avança d'un pas, le corps tendu à l'extrême.

-Abby, je…

Sa voix rauque était à peine audible.

-Ce n'était pas ce que je voulais, je n'aurais pas du… tu devrais parler à Jake, murmura-t-il en détournant la tête.

Elle déglutit, incertaine du sens de ses paroles. Son visage se ferma, tentant de cacher sa douleur. Elle empoigna la poignée et tourna les talons, quittant la pièce sans un mot. Luka, le visage amer, la regarda s'éloigner, goûtant encore la saveur exquise de sa peau frémissante sous ses lèvres.

Abby pénétra sans enthousiasme dans l'appartement et une aguichante odeur de cuisine vint lui chatouiller agréablement les narines. La table avait été joliment dressée, les couverts habilement disposés. Jake s'affairait, faisant sauter les pommes de terre tout en surveillant la cuisson de la viande du coin de l'œil. Il sourit malicieusement lorsqu'il vit Abby émerger dans la cuisine, l'air ahuri et curieusement troublé.

-Le souper devrait être prêt dans quelques minutes, alors si vous désirez vous détendre en attendant, vous pouvez vous diriger vers votre chambre où un peignoir confortable vous attend, fit-il en s'inclinant légèrement.

Abby alla à sa chambre comme une automate. Elle s'était attendue à une discussion orageuse, à des critiques sur sa mauvaise humeur constante, à des cris, peut-être, mais ce repas amoureusement préparé la déconcertait au plus haut point. Lorsqu'elle poussa la porte, elle découvrit un peignoir d'un blanc clair, moelleux, étendu sur le lit soigneusement fait, une rose posée au niveau de la taille. La lumière tamisée donnait à la chambre une atmosphère intime à laquelle elle n'était pas habituée. Elle s'assit soigneusement sur le lit, un peu intimidée. Elle avait la vague impression de se trouver dans un centre de massothérapie et elle du réprimer une forte envie de rire. Jake apparut dans l'embrasure de la porte, portant son regard clair sur Abby qui, mal à l'aise, fixait le motif fleuri du couvre-lit avec entêtement. Elle le senti se rapprocher et elle tenta de faire diversion.

- Je ne t'avais jamais vu faire sauter des pommes de terre comme cela, tu pourras m'apprendre? Tu dois sans doute avoir appris quelques techniques de cuisine de ta mère, non? Tu m'a dit qu'elle cuisinait énormément. C'est vrai que lors des grandes occasions, elle a pas mal de bouches à nourrir et ça fait beaucoup de travail. Je n'ai rien contre les familles nombreuses, je n'ai rien à leur reprocher mais cela doit avoir ses inconvénients lors des réunions familiales…

Abby se força à se taire, peu fière de son discours. Jake ne se laissa pas intimider et posa ses mains sur la tête d'Abby, caressant ses cheveux. Bien qu'elle appréciait cette caresse habituellement, elle sentit son corps se raidir et elle feignit un bâillement. Elle voulu s'étendre un peu plus loin, mais Jake la retint fermement à la taille, bien décidé à ne pas la laisser s'échapper. Elle tenta de le repousser gentiment, mais comme il devenait un peu trop insistant, elle se leva d'un bond. Jake, exaspéré, lança :

-Qu'est-ce que j'ai fait encore? D'habitude tu ne te plains pas!

Abby dansait d'un pied sur l'autre désirant désespérément se trouver ailleurs. Elle opta pour la franchise.

-Je te demande pardon, Jake. Je ne peux pas le faire en sachant…

Jake haussa un sourcil interrogateur. De toute évidence, il s'inquiétait pour sa santé mentale.

- Abby, je n'ai pas vraiment le cœur aux énigmes ce soir, si tu es fatiguée et que tu préfères te reposer, c'est parfait pour moi, on peut aller souper et se coucher après, on n'est pas obligé…

Abby secoua frénétiquement la tête et elle le coupa brutalement.

- J'ai embrassé Luka.

Jake se demanda s'il avait bien entendu. Il la fixa quelques instants et se leva lentement. Abby recula instinctivement. Il l'embrassa rapidement et sorti sans un mot. Quelques instants après, Abby entendit la porte de son appartement claquer.

Neela s'apprêtait à mettre en marche le magnétoscope lorsqu'elle entendit de légers coups retentir à la porte.

-Si c'est encore un de ces vendeurs itinérants, tu le renvoies subito presto, sinon je me lève, menaça la voix de Ray, venant du sofa.

Neela acquiesça le plus sérieusement qu'elle put et tourna la poignée.

-Abby…!

Son amie lui offrit un pauvre sourire.

-Si je vous dérange, je peux m'en aller.

-Non, non! Tu peux rester, voyons. Entre, entre.

Ray, qui s'était levé pour les rejoindre, s'immobilisa aussitôt en voyant l'expression d'Abby.

-Il est tout de même minuit, je ne voudrais pas vous gêner.

-Ne sois pas idiote, tu n'es quand même pas venue jusqu'ici pour t'excuser de nous déranger, répliqua le jeune homme.

Neela lui jeta un regard et il comprit le message.

-Bon, je crois que je vais aller me coucher. Bonne nuit les filles.

Lorsqu'il se fut éclipsé, Neela planta ses yeux noirs dans ceux de son amie.

-Qu'est-ce qui s'est passé? souffla-t-elle.

Abby tenta d'échapper à son regard. Elle fixa le sol et avoua tout bas :

- Neela, je viens encore de commettre une erreur.

Ray, étendu sur son lit, fixait le plafond, attentif aux bruits qui provenaient de la chambre de sa colocataire. Il ne pouvait entendre ce qu'elles se disaient, mais leurs chuchotements lui parvenaient par vagues houleuses, incertaines. Il les entendait parfois pleurer, parfois rire. Elles lui donnaient l'impression d'être de vraies jeunes filles se partageant leurs secrets, parlant de tout un tas de choses qui l'excluraient toujours. Ses pensées se dirigèrent vers Neela. Il ne parvenait pas à s'expliquer cette impression, mais lorsqu'il se trouvait avec elle, qu'ils soupaient ou alors qu'ils regardaient un film, il avait l'intime conviction d'être à la bonne place, au bon endroit. Il pensait avoir trouvé quelqu'un avec qui il pouvait cohabiter sans être obligé de se forcer à être agréable, de jouer la comédie, de changer de personnalité. Il aimait ce qu'il était lorsqu'il était avec elle; elle ne le changeait pas, au contraire, il pouvait être réellement lui. Sur scène, il devait adopter le statut de superstar du rock, à l'hôpital, il tentait de prendre l'image du docteur sûr de lui et insouciant. Assis devant elle, il quittait le déguisement pour se retrouver et ce monde était infiniment meilleur que ceux dans lesquels il tentait de s'immerger chaque jour. Alors qu'il fermait les yeux, il ne sut pas trop pourquoi, une citation de Ingrid Bergman lui revint à l'esprit : Un baiser est un tour désigné par la nature pour arrêter la parole lorsque les mots deviennent superflus.

De l'autre côté du mur, Abby posa ses doigts sur ses lèvres, là où celles de Luka, quelques heures plus tôt, avaient brûlé de vérité.