Le surlendemain, comme Luka pénétrait dans l'entrée des ambulances, il aperçu Abby qui s'emmenait vers lui, les yeux fixés sur le sol et le regard vague. Il la regarda avec douleur, la gorge serrée. Les rayons du soleil jouaient dans ses cheveux bruns qui lui tombaient magnifiquement sur les épaules, encadrant avec élégance son visage mince et légèrement bronzé. Bien qu'ayant l'air d'avoir la tête ailleurs, son pas était décidé, franc. Ses jeans clairs moulaient avantageusement ses formes attirantes, son chandail court d'un blanc éclatant laissait voir ses bras minces et sa peau halé. Il s'immobilisa, ne sachant comment l'aborder. Elle le bouscula légèrement et s'excusa distraitement.

-Je t'en pris, fit Luka qui venait de recouvrer l'usage de la parole.

Elle fit volte face, surprise et fortement contrariée. Ils ne dirent rien pendant un moment, affreusement mal à l'aise. Comme Luka allait partir, Abby le retint.

-Luka…!

Elle hésitat un instant, puis :

- Laurencia t'a réclamé aujourd'hui. Elle a dit que tu lui avais manqué hier, qu'elle ne t'avait pas vu.

Cela sonnait plutôt comme une confidence.

-Tu aurais du lui dire que je ne travaillais pas, répondit le médecin, ne laissant pas savoir s'il avait bien interprété ses mots.

-Je ne savais pas si tu avais une garde la nuit dernière, se justifia-t-elle.

Le silence se glissa de nouveau, insipide, entre eux. Ils restèrent l'un face à l'autre, à cours de mots.

-Bon, fit enfin Luka, à plus tard.

-À plus tard.

Ils se tournèrent le dos et s'éloignèrent rapidement, soulagés.

Luka poussa silencieusement la porte de la chambre 513. Dans le lit, il distinguait une forme immobile, plus pâle que les draps sur lesquels elle reposait. Sa poitrine se soulevait irrégulièrement, laborieusement. Elle n'ouvrit pas les yeux, bien qu'elle eut parfaitement entendu le visiteur entrer. Luka observa le moniteur et prit quelques notes.

-D'habitude, ce sont les infirmières qui font ce travail-là, fit remarquer Laurencia d'une voix enrouée, les paupières toujours closes.

-Le docteur Lockhart m'a informé que vous aviez exprimé le désir de me voir.

La vieille femme hocha lentement la tête, un sourire effleurant ses lèvres gercées.

-Une bien gentille fille, cette petite.

Luka, tentant de contrôler le tremblement de sa voix, lui répondit :

-Elle est très aimée de ses patients…et de ses collègues.

-Vous me semblez en bons termes, elle me parle toujours très gentiment de vous.

Luka acquiesça, le souffle court.

-Nous nous connaissons depuis longtemps et nous sommes…étions très proches.

Laurencia ouvrit les yeux qui, contrairement au reste de sa personne, avaient retrouvé toute leur jeunesse et leur clarté. Elle fixa le médecin de son regard clairvoyant.

-Je vois, vous êtes un homme et elle une femme.

Luka observa sa patiente. Elle lui était vaguement familière, comme s'il l'avait croisée des années auparavant. Non, pas seulement croisée : il en était certain, cette femme, il y avait longtemps, avait caressé son âme et apaisé d'anciennes douleurs. Elle soutint sereinement son regard ombragé.

Luka sourit tristement.

-C'est une façon de voir les choses. Voilà en effet tout le problème.

Il réalisa enfin que Laurencia lui évoquait le prêtre à qui il s'était confessé il y avait de cela environ quatre ans. Il en émanait la même quiétude, la même sagesse. En sa compagnie, Luka se sentait apaisé, quelque peu isolé du reste du monde. Ils restèrent silencieux quelques instants, prêtant l'oreille aux bruits discrets qui leur parvenaient du couloir.

-Comment vous sentez-vous? s'enquit inutilement le médecin.

Laurencia ne répondit pas immédiatement, mais un sourire satisfait fleurit sur ses lèvres. Elle tenta de soulever un bras maigre, mais sans résultat.

-Vous le voyez bien : mes membres ne m'obéissent plus, mes poumons s'affaissent. Je ne sens plus mes jambes et je ne peux rien avaler de consistant. Je pourrai sans doute bientôt être délivrée, souffla-t-elle avec espérance.

Luka hocha lentement la tête. Voilà plusieurs fois qu'il lui posait la même question et qu'elle lui offrait sensiblement la même réponse : elles dégageaient toutes le même souhait de la mort à venir. Laurencia referma les yeux et son souffle rauque se fit plus lent, plus aisé. Luka se leva lentement. Il prit précautionneusement le bras blanc comme neige de la vieille dame et en retira délicatement la perfe. Il observa un instant les veines bleues où la vie se frayait difficilement un chemin à grands renforts de coups de coude et de morsures violentes. Il tendit la main et éteignit le moniteur, qui se tut. Le silence imprégna la pièce, s'infiltrant dans tous les recoins, frôlant calmement leurs deux cœurs blessés. Le soleil, peu à peu, disparut à l'horizon, laissant place aux douceurs de la nuit. Quelques étoiles à peine perceptibles apparurent dans le ciel sombre. La lune, quelque peu voilée, luisit faiblement et les ombres prirent alors possession de la chambre de la vieille femme, les enveloppant et les pressant silencieusement. Lorsque Laurencia cessa de respirer, Luka quitta tranquillement la chambre 513 et prit le chemin de son logement, les mains enfoncées dans les poches et l'air nocturne lui fouettant le visage.

And I'm waiting on an angel
and I know it won't be long
to find myself a resting place
in my angel's arms
in my angel's arms